Il
était plusieurs fois ... douleur, nostalgie et révolte.
La vie de Khaled Jubran se déroule de barrage en barrage,
d’un point de passage à un autre, comme dans les films
d’Elia Suleiman, décrivant l’absurdité du quotidien israélo-palestinien.
Et malgré la répétitivité aberrante des histoires vécues,
il est toujours surpris du fait que, partout, on continue
à curieusement s’interroger sur les conditions de travail
à l’intérieur des territoires et que les réponses sont
souvent accueillies par de grands yeux étonnés où se peint
l’effarement. Par bonheur ou malheur, l’expression orale
est toujours aussi envoûtante et les témoignages en provenance
de Palestine apportent constamment des éléments novateurs,
pimentés car riches en action. Abondent alors les récits
de Khaled Jubran concernant par exemple l’organisation
d’un concert avec des musiciens originaires de Ramallah
et de Jérusalem : « C’est comme dans un film policier
où l’on essaye d’échapper aux flics ! On ne peut pas se
permettre de se regrouper et jouer à 8 ou 15 en même temps.
Beaucoup ne parviendraient pas à franchir les barrages.
Une fois, je préparais un concert à Alexandrie avec deux
de mes étudiants, Hoda et Tamer, qui habitent à 22 km
de chez moi. Faute de pouvoir nous rencontrer, je leur
ai envoyé la partition par télécopie. On s’est retrouvé
peu de temps avant le concert à Alexandrie pour répéter.
Un autre jour, en route pour Ramallah où j’avais cours,
on m’a tiré dessus. C’étaient des balles perforantes.
Je ne sentais plus mon bras. Ce n’est pas évident de gagner
sa vie rien qu’en jouant de la musique même si pour le
qanoun (instrument à cordes) ou le nay (flûte orientale),
il n’y a pratiquement pas d’enseignants en Palestine ».
Il raconte ces réalités dans la plus grande simplicité,
comme s’il était de son devoir de le faire. Mais avec
tout de même une certaine ironie qui lui permet de refouler
son amertume teintée peut-être de l’agressivité de l’enfant.
Comme tous
les Palestiniens, il a appris à se débrouiller avec les
moyens du bord. D’autant plus que lui et les siens appartiennent
à la « minorité tragique » des Arabes de 1948. « Une minorité
à qui on n’a vraiment pas laissé de choix. C’est pourquoi
nombreux sont ceux qui pensent que leur situation est
dans l’impasse ». Mais pour Jubran, la musique a été un
excellent outil de conciliation. Si à cinq ans, l’enfant
a eu un rapide malentendu avec le oud (luth oriental),
lorsque son père a tenté de l’initier à cet instrument
arabe, c’est bien plus tard qu’il s’y remet grâce au musicien
et compositeur libanais Marcel Khalifé. C’était l’époque
où l’Université de Jérusalem était scindée en deux camps
musicaux : celui du cheikh Imam et celui de Marcel Khalifé.
« Les quatre leçons que j’ai suivies avec mon père étaient
trop compliquées. Pendant longtemps, le luth a représenté
à mes yeux le passé, la résignation et l’humiliation arabes,
une mode désuète. J’ai d’abord été étudiant en médecine
et à l’époque, je jouais plutôt de la guitare ». En voyant
Marcel Khalifé jouer du luth, en toute impétuosité, autour
des années 1980, il changea d’avis. C’étaient des paroles
de Mahmoud Darwich et de Samih Al-Qassem qu’il chantait,
une cause sociale et non une historiette d’amour traditionnelle.
« Khalifé avec son luth s’exprimait, m’exprimait … Ensuite,
j’ai été agréablement surpris par l’élégance du style
de Mounir Bachir, bien qu’aujourd’hui je m’oppose à l’actuelle
école iraqienne qui transforme le luth en guitare ». Il
se dit parfois trop orthodoxe, voire fanatique quant à
la spécificité de l’Orient. Selon lui, la musique arabe
doit se rénover en se penchant sur des cultures de proximité
: indienne, kurde ou encore iranienne, loin de l’attirance
occidentale usuelle. Est-ce pour les mêmes raisons qu’il
parle parfaitement hébreu en roulant les r pour insister
sur son accent arabe ? Ou qu’il choisit de jouer du bouzoq,
cet instrument à cordes typique des pays du Levant ? La
négation politique sous l’occupation se traduit souvent
par un fort sentiment d’appartenance nationale. Et lui
vient d’une maison où les discours de Nasser et les chansons
d’Oum Kalsoum constituaient le perpétuel bruit de fond.
« Le jazz
n’a rien à voir avec le mode hidjaz », ironise-t-il souvent
rejetant les concerts en vogue aspirant à faire dialoguer
l’orchestre occidental et le luth oriental. Pourtant,
il apprend à ses étudiants à se défaire des règles. «
Je leur répète souvent qu’il faut d’abord connaître les
règles pour ensuite se permettre d’en faire abstraction.
Au Centre Al-Urmawi pour la musique du Machreq, j’applique
des méthodes très flexibles et offre un système à la carte.
Moi-même j’ai d’abord fait 4 ans de musicologie occidentale
à l’Université de Jérusalem puis 5 ans d’études spécifiques
sur l’arrangement musical. Car il n’y avait pas d’institut
de musique orientale. Cela m’a servi à concevoir cette
dernière différemment : les choses que je considérais
auparavant accessoires ou futiles se révélaient très importantes
et vice-versa ». Il est vrai qu’à le voir jouer avec ses
étudiants — devenus collègues selon ses dires — le professeur
se permet bien des transgressions. Il se montre quand
même plus prudent en présentant ses « expériences » musicales
au Caire qu’à Ramallah. « En Egypte, les musiciens qui
ont entre 40 et 50 ans sont ligotés par tout un protocole
traditionnel ; je leur dis souvent que les pyramides reposent
de tout leur poids sur leurs épaules. En Palestine, nous
sommes plus osés ». Ainsi, en jouant Layouni ghariba (Des
Yeux étrangers) une chanson du Libanais Wadie Al-Safi,
il apporte un accent moderne qui lui est propre tout en
préservant l’authenticité du chagrin. Le choix même de
la chanson ne relève guère du hasard. L’impression d’étrangeté
décrite dans cette composition lui est tout à fait familière.
« Je connais plein de gens à l’intérieur des territoires
qui ont divorcé à cause de ce sentiment de frustration
». Malgré tout, il n’a jamais songé à quitter Jérusalem,
où il vit depuis 17 ans, pour échapper à cet atroce sentiment
accentué au lendemain de la deuxième Intifada. « En Egypte,
on m’appelle le levantin. En Jordanie, on dit que je suis
palestinien d’origine. Alors que moi, j’ai besoin de m’habituer
aux lieux. Cela fait 18 ans que j’habite dans le même
appartement de Jérusalem ». Et de poursuivre : « Quand
je me suis rendu en Egypte en 2001, je sentais que mon
bouzoq n’appartenait pas aux lieux. Maintenant, je me
sens moins dépaysé. La preuve, c’est que j’ai réussi à
composer deux morceaux au cours des derniers jours passés
au Caire. Par contre, je m’imagine difficilement en train
de jouer ma musique en Suisse par exemple, loin du chahut
arabe ». En dépit de cet attachement à sa terre natale
et de ses responsabilités quant à la formation de nouveaux
musiciens, Khaled Jubran semble être consumé par l’Intifada,
laquelle a déformé son âme, d’après ses termes. « Les
événements du deuxième soulèvement palestinien m’ont négativement
marqué. Je suis devenu indifférent aux attentats suicides.
Autrefois, j’avais du mal à comprendre la logique des
enfants martyrs chez les Iraniens, portant les clefs du
paradis autour du cou. Plus maintenant, et c’est Israël
qui en est responsable ». Sa voix s’étrangle en évoquant
le souvenir de Jénine. Le camp brutalement assiégé par
les forces israéliennes est éternisé par un morceau inédit
de Jubran, fort déçu de l’attitude passive de certains
intellectuels israéliens qu’il a lui-même côtoyés. Passé
et présent s’entremêlent. L’enfant né à Akka, élevé dans
le village natal de sa famille Al-Rama (nord de la Palestine),
éduqué à Jérusalem, se rappelle les temps où son père
Elias Jubran, musicien autodidacte et fabricant de luth,
lui jouait quelques petits airs pour qu’il s’endorme.
« Je n’avais que 2 ans. Nos voisins d’Akka étaient en
deuil et moi je refusais de dormir sans musique. Mon père
était contraint de boucher avec une couverture le trou
dans le mur enos studios afin d’étouffer le son de la
musique par respect pour leurs chagrins ».
Les odeurs
d’Akka lui percent encore les narines. Mais il se rappelle
également le jour où pour la première fois, il a été traité
de « sale Arabe » dans les rues d’Al-Rama et de s’être
demandé alors : « Mais où sommes-nous ? » « A l’école,
on suivait les programmes scolaires israéliens mais on
recevait aussi le journal du Parti communiste. La Journée
de la terre, les vers de Darwich ou d’Al-Qassem m’ont
fait comprendre qu’il y avait une cause à défendre. J’ai
adhéré au Parti communiste entre les neuvième et douzième
années scolaires. Puis j’ai abandonné refusant sa bureaucratie
et ses alliances de familles ». Et d’ajouter : « Dès lors,
toutes mes démarches avaient par la force des choses une
dimension politique. Lorsqu’on habite par là, cela ne
peut plus être facultatif ». De quoi expliquer sa décision
prise en 1993 de renoncer à une bourse d’étude de l’Université
de George Town (Etats-Unis) pour enseigner à l’Institut
national de musique de Ramallah. Il y a même fondé une
section de musique orientale. Les accords d’Oslo n’étaient
encore que balbutiements et il voyait défiler en classe
des jeunes pour qui Ras Al-Amoud n’était qu’un site touristique
où l’on consomme des tisanes de pois chiches. La première
année, il n’avait que deux étudiants en luth, la deuxième
il en a eu 18 et puis le nombre a atteint 80 en troisième
année. Une vraie cure d’identité. « J’ai reçu par exemple
un jeune de 16 ans qui avait toujours vécu aux Etats-Unis
avec ses parents. Casquette à l’envers, et parlant à peine
l’arabe, il vient me voir pour m’expliquer qu’il veut
apprendre le saxophone. Progressivement après quelques
cours, il vient me dire qu’il veut jouer du bouzoq ! ».
Les conditions de travail sous la deuxième Intifada, les
va-et-vient des étudiants, les lacunes du programme ...
Tout laisse à désirer. Khaled Jubran abandonne alors le
Conservatoire dont il était le responsable académique
pour gérer sa propre fondation : Le Centre Al-Urmawi pour
la musique du Machreq, créé en 2001. La formule de cette
petite villa de banlieue, faisant office d’un no man’s
land musical entre les check-points de Jérusalem et de
Ramallah, lui convient parfaitement. Car « l’avenir est
aux organisations non gouvernementales et à la société
civile », dit-il, dans un monde arabe où tout ce qui est
gouvernemental a été jusqu’ici voué à l’échec, « qu’il
s’agisse de l’Etat égyptien millénaire ou de l’Autonomie
palestinienne naissante ». D’ailleurs, si la culture palestinienne
subsiste aujourd’hui, c’est grâce aux efforts des ONG.
« Le ministère de la Culture palestinien est vraiment
anecdotique. Il y a entre nous une sorte d’accord tacite
: ne nous dérangez pas et on vous laisse faire. Cela étant,
il est très facile de fonder une ONG en deux mois et d’obtenir
un financement de l’étranger », ajoute Jubran qui se contente
d’un budget restreint et d’un nombre limité de musiciens
âgés de 16 à 22 ans. Cela l’aide à défier les barrières,
à oublier momentanément les regards accablés des habitants
de Jérusalem et ceux d’un soldat apeuré, posté à un barrage
israélien, prêt à tuer l
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