Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Portrait

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Khaled Jubran, joueur de luth oriental et de bouzoq, s’identifie à sa culture. Fondateur du Centre Al-Urmawi pour la musique du Machreq, en Palestine, son ambition est de combler les lacunes de l’enseignement académique.
Une partition de mémoire

Il était plusieurs fois ... douleur, nostalgie et révolte. La vie de Khaled Jubran se déroule de barrage en barrage, d’un point de passage à un autre, comme dans les films d’Elia Suleiman, décrivant l’absurdité du quotidien israélo-palestinien. Et malgré la répétitivité aberrante des histoires vécues, il est toujours surpris du fait que, partout, on continue à curieusement s’interroger sur les conditions de travail à l’intérieur des territoires et que les réponses sont souvent accueillies par de grands yeux étonnés où se peint l’effarement. Par bonheur ou malheur, l’expression orale est toujours aussi envoûtante et les témoignages en provenance de Palestine apportent constamment des éléments novateurs, pimentés car riches en action. Abondent alors les récits de Khaled Jubran concernant par exemple l’organisation d’un concert avec des musiciens originaires de Ramallah et de Jérusalem : « C’est comme dans un film policier où l’on essaye d’échapper aux flics ! On ne peut pas se permettre de se regrouper et jouer à 8 ou 15 en même temps. Beaucoup ne parviendraient pas à franchir les barrages. Une fois, je préparais un concert à Alexandrie avec deux de mes étudiants, Hoda et Tamer, qui habitent à 22 km de chez moi. Faute de pouvoir nous rencontrer, je leur ai envoyé la partition par télécopie. On s’est retrouvé peu de temps avant le concert à Alexandrie pour répéter. Un autre jour, en route pour Ramallah où j’avais cours, on m’a tiré dessus. C’étaient des balles perforantes. Je ne sentais plus mon bras. Ce n’est pas évident de gagner sa vie rien qu’en jouant de la musique même si pour le qanoun (instrument à cordes) ou le nay (flûte orientale), il n’y a pratiquement pas d’enseignants en Palestine ». Il raconte ces réalités dans la plus grande simplicité, comme s’il était de son devoir de le faire. Mais avec tout de même une certaine ironie qui lui permet de refouler son amertume teintée peut-être de l’agressivité de l’enfant.

Comme tous les Palestiniens, il a appris à se débrouiller avec les moyens du bord. D’autant plus que lui et les siens appartiennent à la « minorité tragique » des Arabes de 1948. « Une minorité à qui on n’a vraiment pas laissé de choix. C’est pourquoi nombreux sont ceux qui pensent que leur situation est dans l’impasse ». Mais pour Jubran, la musique a été un excellent outil de conciliation. Si à cinq ans, l’enfant a eu un rapide malentendu avec le oud (luth oriental), lorsque son père a tenté de l’initier à cet instrument arabe, c’est bien plus tard qu’il s’y remet grâce au musicien et compositeur libanais Marcel Khalifé. C’était l’époque où l’Université de Jérusalem était scindée en deux camps musicaux : celui du cheikh Imam et celui de Marcel Khalifé. « Les quatre leçons que j’ai suivies avec mon père étaient trop compliquées. Pendant longtemps, le luth a représenté à mes yeux le passé, la résignation et l’humiliation arabes, une mode désuète. J’ai d’abord été étudiant en médecine et à l’époque, je jouais plutôt de la guitare ». En voyant Marcel Khalifé jouer du luth, en toute impétuosité, autour des années 1980, il changea d’avis. C’étaient des paroles de Mahmoud Darwich et de Samih Al-Qassem qu’il chantait, une cause sociale et non une historiette d’amour traditionnelle. « Khalifé avec son luth s’exprimait, m’exprimait … Ensuite, j’ai été agréablement surpris par l’élégance du style de Mounir Bachir, bien qu’aujourd’hui je m’oppose à l’actuelle école iraqienne qui transforme le luth en guitare ». Il se dit parfois trop orthodoxe, voire fanatique quant à la spécificité de l’Orient. Selon lui, la musique arabe doit se rénover en se penchant sur des cultures de proximité : indienne, kurde ou encore iranienne, loin de l’attirance occidentale usuelle. Est-ce pour les mêmes raisons qu’il parle parfaitement hébreu en roulant les r pour insister sur son accent arabe ? Ou qu’il choisit de jouer du bouzoq, cet instrument à cordes typique des pays du Levant ? La négation politique sous l’occupation se traduit souvent par un fort sentiment d’appartenance nationale. Et lui vient d’une maison où les discours de Nasser et les chansons d’Oum Kalsoum constituaient le perpétuel bruit de fond.

« Le jazz n’a rien à voir avec le mode hidjaz », ironise-t-il souvent rejetant les concerts en vogue aspirant à faire dialoguer l’orchestre occidental et le luth oriental. Pourtant, il apprend à ses étudiants à se défaire des règles. « Je leur répète souvent qu’il faut d’abord connaître les règles pour ensuite se permettre d’en faire abstraction. Au Centre Al-Urmawi pour la musique du Machreq, j’applique des méthodes très flexibles et offre un système à la carte. Moi-même j’ai d’abord fait 4 ans de musicologie occidentale à l’Université de Jérusalem puis 5 ans d’études spécifiques sur l’arrangement musical. Car il n’y avait pas d’institut de musique orientale. Cela m’a servi à concevoir cette dernière différemment : les choses que je considérais auparavant accessoires ou futiles se révélaient très importantes et vice-versa ». Il est vrai qu’à le voir jouer avec ses étudiants — devenus collègues selon ses dires — le professeur se permet bien des transgressions. Il se montre quand même plus prudent en présentant ses « expériences » musicales au Caire qu’à Ramallah. « En Egypte, les musiciens qui ont entre 40 et 50 ans sont ligotés par tout un protocole traditionnel ; je leur dis souvent que les pyramides reposent de tout leur poids sur leurs épaules. En Palestine, nous sommes plus osés ». Ainsi, en jouant Layouni ghariba (Des Yeux étrangers) une chanson du Libanais Wadie Al-Safi, il apporte un accent moderne qui lui est propre tout en préservant l’authenticité du chagrin. Le choix même de la chanson ne relève guère du hasard. L’impression d’étrangeté décrite dans cette composition lui est tout à fait familière. « Je connais plein de gens à l’intérieur des territoires qui ont divorcé à cause de ce sentiment de frustration ». Malgré tout, il n’a jamais songé à quitter Jérusalem, où il vit depuis 17 ans, pour échapper à cet atroce sentiment accentué au lendemain de la deuxième Intifada. « En Egypte, on m’appelle le levantin. En Jordanie, on dit que je suis palestinien d’origine. Alors que moi, j’ai besoin de m’habituer aux lieux. Cela fait 18 ans que j’habite dans le même appartement de Jérusalem ». Et de poursuivre : « Quand je me suis rendu en Egypte en 2001, je sentais que mon bouzoq n’appartenait pas aux lieux. Maintenant, je me sens moins dépaysé. La preuve, c’est que j’ai réussi à composer deux morceaux au cours des derniers jours passés au Caire. Par contre, je m’imagine difficilement en train de jouer ma musique en Suisse par exemple, loin du chahut arabe ». En dépit de cet attachement à sa terre natale et de ses responsabilités quant à la formation de nouveaux musiciens, Khaled Jubran semble être consumé par l’Intifada, laquelle a déformé son âme, d’après ses termes. « Les événements du deuxième soulèvement palestinien m’ont négativement marqué. Je suis devenu indifférent aux attentats suicides. Autrefois, j’avais du mal à comprendre la logique des enfants martyrs chez les Iraniens, portant les clefs du paradis autour du cou. Plus maintenant, et c’est Israël qui en est responsable ». Sa voix s’étrangle en évoquant le souvenir de Jénine. Le camp brutalement assiégé par les forces israéliennes est éternisé par un morceau inédit de Jubran, fort déçu de l’attitude passive de certains intellectuels israéliens qu’il a lui-même côtoyés. Passé et présent s’entremêlent. L’enfant né à Akka, élevé dans le village natal de sa famille Al-Rama (nord de la Palestine), éduqué à Jérusalem, se rappelle les temps où son père Elias Jubran, musicien autodidacte et fabricant de luth, lui jouait quelques petits airs pour qu’il s’endorme. « Je n’avais que 2 ans. Nos voisins d’Akka étaient en deuil et moi je refusais de dormir sans musique. Mon père était contraint de boucher avec une couverture le trou dans le mur enos studios afin d’étouffer le son de la musique par respect pour leurs chagrins ».

Les odeurs d’Akka lui percent encore les narines. Mais il se rappelle également le jour où pour la première fois, il a été traité de « sale Arabe » dans les rues d’Al-Rama et de s’être demandé alors : « Mais où sommes-nous ? » « A l’école, on suivait les programmes scolaires israéliens mais on recevait aussi le journal du Parti communiste. La Journée de la terre, les vers de Darwich ou d’Al-Qassem m’ont fait comprendre qu’il y avait une cause à défendre. J’ai adhéré au Parti communiste entre les neuvième et douzième années scolaires. Puis j’ai abandonné refusant sa bureaucratie et ses alliances de familles ». Et d’ajouter : « Dès lors, toutes mes démarches avaient par la force des choses une dimension politique. Lorsqu’on habite par là, cela ne peut plus être facultatif ». De quoi expliquer sa décision prise en 1993 de renoncer à une bourse d’étude de l’Université de George Town (Etats-Unis) pour enseigner à l’Institut national de musique de Ramallah. Il y a même fondé une section de musique orientale. Les accords d’Oslo n’étaient encore que balbutiements et il voyait défiler en classe des jeunes pour qui Ras Al-Amoud n’était qu’un site touristique où l’on consomme des tisanes de pois chiches. La première année, il n’avait que deux étudiants en luth, la deuxième il en a eu 18 et puis le nombre a atteint 80 en troisième année. Une vraie cure d’identité. « J’ai reçu par exemple un jeune de 16 ans qui avait toujours vécu aux Etats-Unis avec ses parents. Casquette à l’envers, et parlant à peine l’arabe, il vient me voir pour m’expliquer qu’il veut apprendre le saxophone. Progressivement après quelques cours, il vient me dire qu’il veut jouer du bouzoq ! ». Les conditions de travail sous la deuxième Intifada, les va-et-vient des étudiants, les lacunes du programme ... Tout laisse à désirer. Khaled Jubran abandonne alors le Conservatoire dont il était le responsable académique pour gérer sa propre fondation : Le Centre Al-Urmawi pour la musique du Machreq, créé en 2001. La formule de cette petite villa de banlieue, faisant office d’un no man’s land musical entre les check-points de Jérusalem et de Ramallah, lui convient parfaitement. Car « l’avenir est aux organisations non gouvernementales et à la société civile », dit-il, dans un monde arabe où tout ce qui est gouvernemental a été jusqu’ici voué à l’échec, « qu’il s’agisse de l’Etat égyptien millénaire ou de l’Autonomie palestinienne naissante ». D’ailleurs, si la culture palestinienne subsiste aujourd’hui, c’est grâce aux efforts des ONG. « Le ministère de la Culture palestinien est vraiment anecdotique. Il y a entre nous une sorte d’accord tacite : ne nous dérangez pas et on vous laisse faire. Cela étant, il est très facile de fonder une ONG en deux mois et d’obtenir un financement de l’étranger », ajoute Jubran qui se contente d’un budget restreint et d’un nombre limité de musiciens âgés de 16 à 22 ans. Cela l’aide à défier les barrières, à oublier momentanément les regards accablés des habitants de Jérusalem et ceux d’un soldat apeuré, posté à un barrage israélien, prêt à tuer l

Dalia Chams

Jalons

1961 : Naissance à Akka.

1992 : Diplôme de l’Académie de musique et de danse à Jérusalem.

1993 à 2000 : Directeur académique de l’Institut national de musique à Ramallah et fondateur de la section de musique orientale.

2001 : Création du Centre non gouvernemental d’Al-Urmawi pour la musique du Machreq dont il est directeur (www.urmawi.org). Concert chez les Jésuites d’Alexandrie.

2002 : Incidents de Jénine auxquels il a dédié une de ses compositions.

2004 : Adhésion du Centre Al-Urmawi à la jeune association culturelle Al-Mawred Al-Saqafi (Ressources culturelles) pour la promotion de la diversité artistique régionale.

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631