Lorsque
l'architecte Mona Zakariya était invitée sur le plateau
d'une émission du grand écrivain Gamal Al-Ghitani sur
Le Caire médiéval, celle-ci a évoqué en premier lieu Maqrizi.
Car pour elle, tous les gens qui travaillent dans le domaine
de la restauration doivent obligatoirement lire les œuvres
du grand historien Maqrizi. « Il a décrit les
maisons du Moyen-Age, mais il a aussi décrit l’esprit
de ces maisons », dit-elle.
C'est
par ce même personnage qu'elle a commencé notre entretien.
« Peu importe que Maqrizi ait mis la porte à droite
et non pas à gauche comme elle était dans la réalité.
L’essentiel de son œuvre est qu’il nous a communiqué l’esprit
des quartiers, des maisons et des ruelles de son temps.
C’est ça son mérite ». Dans les ruines des anciennes
constructions, Mona Zakariya pense que les gens en général
regardent des murs inertes, la réalité qu’ils peuvent
voir de leurs yeux et toucher de leurs mains. Pour elle,
c'est bien plus que cela. « Il est facile de détruire
un mur ancien en mauvais état et de construire un nouveau.
Mais ce dernier ne sera pas imprégné du souffle des gens
qui sont passés ici et là. Il ne sera témoin de rien ».
Elle
a beaucoup appris en observant et analysant les ruines
et les taudis. Elle suit son intuition en travaillant :
« Dans la restauration que je fais, je me sens
parfois poussée à faire des choses qui ne sont pas assez
claires au départ ». Pour dire en résumé :
« Celui qui oublie son passé est perdu (proverbe
égyptien) ». Et de trancher : « Si nous
ne regardons pas avec respect et amour la vie des humains
qui ont vécu dans les anciens quartiers et ruelles, nous
ne pourrons rien restaurer de notre patrimoine ».
Pour Zakariya, ce patrimoine est composé essentiellement
de milliers de petits détails « humains »
qui ont été tissés au fil des ans. Même la manière de
boire le café était cérémoniale. Dans la manière de manger,
de s’habiller, de construire, l’on prenait le temps de
bien faire.
Depuis
sa première enfance, Mona se sentait emprisonnée dans
un coffret tapissé de velours qu’était le quartier de
Maadi au cours des années 1950. Sa joie commençait lorsqu’elle
visitait sa grand-mère paternelle dans le quartier populaire
d’Abdine. « Je passais des heures à observer les
rayons de soleil qui pénétraient dans la maison, à travers
le verre coloré des ouvertures du plafond ».
A l’âge de 4-5 ans, la petite Mona remarque déjà les ombres
que créent les rayons de soleil sur les objets. Et tous
les soirs, elle écoute la même histoire avant de dormir :
la chèvre qui construit sa maison en pierres et non pas
en paille ou en boue. Comme si il n’y aurait, dans l’avenir,
aucune autre profession que la construction …
Plus
tard, elle décide d’étudier l’architecture, justement
pour étudier l’architecture ancienne du Moyen-Age. Nous
sommes en 1974, à la fin de sa cinquième année au département
d’architecture de la faculté des beaux-arts. « Le
grand maître », Serge Sauneron, ancien directeur
de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO),
lui demande de se joindre aux fouilles françaises. Après
une année de fouilles à Douch, au Désert occidental, Mona
préfère se consacrer uniquement aux monuments du Moyen-Age.
Environ 15 années à recenser les maisons du Caire ont
été couronnées, plus tard, par la publication de son chef-d'œuvre
Palais et maisons du Caire. Et à sa grande stupéfaction,
le recensement qu’elle faisait la gardait toujours incapable
de dire où pouvait bien être la cuisine dans cette maison
ou cette autre. « Je ne savais pas où était la
cuisine, mais je ferai quelque chose pour le savoir ».
Elle se lance dans des lectures interminables d’historiens
comme Djabarti, Maqrizi et Ali Moubarak. Tout en n’oubliant
pas les documents de propriété foncière de cette époque.
C’est comme ça que « j’ai appris le b.a.-ba de
l’architecture ». Ces lectures lui ont appris
comment lire et analyser un document ancien : chaque
fois qu'on parlait de drainage, les escaliers étaient
proches ; et chaque fois que l’on parlait des égouts,
la cage de l’escalier était là. Mona a aussi découvert
que ce que les orientalistes appelaient haramlek
et salamlek n’existait pas en Egypte avant l’entrée
des Ottomans. Haramlek signifiait zone privée et
non pas lieu du harem, alors que salamlek définissait
la zone publique : « Quand on reçoit des
gens chez nous, on les installe au salon et non pas dans
la chambre à coucher. Logique n’est-ce pas ? ».
Fin
1981, Mona Zakariya joint le Cedej (Centre de recherche
et de documentation économique, juridique et sociale).
Elle déguste la recherche scientifique : « C’est
dans la recherche que la méthodologie se forge et que
le regard analytique se renforce ». Pour elle,
l’hypothèse d’une équation est basée principalement sur
l’imagination créative et c’est la recherche scientifique
qui fait réaliser cette nouvelle combinaison d’images
ou d’idées. Parallèlement à cela, elle enseigne l’architecture
à l’Institut du cinéma et à la faculté des beaux-arts
en Egypte et à l’Ecole d’architecture de Versailles pendant
plusieurs années. « Je ne me rappelle pas exactement.
Mais je sais que j’ai beaucoup appris de mes étudiants ».
Elle enseignait à ses derniers d’être des hommes et des
femmes avant de devenir des architectes. « En
tant qu’architectes, nous devons créer des relations humaines
avec l’espace dans lequel nous travaillons ».
Au
début de 1991, Mona décide d’arrêter toutes ces activités
dans le monde de l’enseignement. « Je voyais l’ancienne
cité s’effondrer devant mes yeux. Je voulais faire quelque
chose de concret ». Elle consacre ses efforts
à son petit bureau de consultations, et réalise plusieurs
projets de construction à Al-Gouna (grand village touristique
d’Hurghada sur la mer Rouge). Elle entame également des
projets de restauration, dont celui du palais du prince
Omar Toussoun à Zamalek.
L’année
1998 est une année cruciale pour Zakariya. Les responsables
du tourisme, et à leur tête le ministre lui-même, la demandent
pour des travaux de restauration et d’embellissement du
quartier du Vieux-Caire, à l’occasion des festivités millénaires
du passage de la Sainte Famille en Egypte. « Mon
plan architectural a été approuvé. Mais étant donné que
l’on allait faire face à des problèmes d’électricité,
de drainage, d’égout, et surtout à des êtres humains,
je sentais qu’il manquait quelque chose. Je savais, au
fond de moi-même, qu’il fallait prendre le cas de chaque
maison du quartier séparément ». Mona est contre
la démolition des anciennes maisons. Elle pense qu’il
était irrationnel de démolir tout ce qui est ancien et
pas beau. Elle lisait la peur dans les yeux des habitants
de ce quartier, qui se verront, dans un lendemain très
proche, chassés de leurs maisons et de la région. Et pour
les rassurer, « j’ai pris une table et je me suis
installée au milieu de la rue pour parler aux gens, comprendre
leurs problèmes et les rassurer que le gouvernement ne
les chassera pas ».
La
création d’une station de bus et d’un grand souk est maintenant
terminée et les façades des maisons sont restaurées. Manquent
le village des potiers et l’école artisanale des enfants
qui sont en cours d’exécution. « Laissez-moi avouer
quelque chose. Ce projet du Vieux-Caire n’aurait jamais
pu réussir sans le dévouement total des femmes de ce quartier.
Le côté moral du projet a été porté par les femmes avec
des innombrables preuves de compréhension, de solidarité,
de noblesse et d’amour ».
C’est
ainsi que les plans ont été modifiés pour répondre aux
besoins des habitants du quartier. D’abord, neutraliser
ce qui n’est pas beau, puis utiliser exclusivement la
pierre calcaire de la région dans les nouvelles constructions,
afin de préserver l’identité historique de la localité.
Mais
quand la mission a commencé à réaliser le projet, Mona
n’a trouvé que des tailleurs de pierres « vieux ».
« Restaient seulement les trois derniers maîtres,
qui se sont vite lassés de la mission. jeunes, eux, ne
savaient pas tailler les pierres manuellement et ne voulaient
travailler qu’avec la scie électrique ». Elle
avoue que la machine est bonne, mais elle fait disparaître
beaucoup d’autres choses. « Nous, les Egyptiens,
nous ne savons pas préserver ensemble la machine et la
main ».
Mona
Zakariya refuse de se soumettre et observe le conflit
ancien-nouveau avec beaucoup de scepticisme. Dans l’architecture
qu’elle pratique, il est vrai qu’il existe des papiers,
des mesures et des idées préconçues. Et au niveau de la
réflexion et de la planification, l’idée vient justement
d’un préconçu, alors que la vision humaine de la réalité
fait apprendre de nouvelles choses et dévoile souvent
des surprises. « Je ne pouvais pas travailler
sans prendre en compte les problèmes des gens. Et aujourd’hui,
je ne peux pas réaliser des plans architecturaux dans
l’abstrait. Nous faisons la beauté pour les gens et ce
sont les gens qui font la beauté ». Et de terminer :
« En commençant à réaliser un projet quelconque,
ressort un pouls humain de je ne sais d’où. Et d’habitude,
c’est ce pouls-là qui demeure la principale vérité ».
Aux
moments des surprises inattendues, heureuses ou tristes,
Mona Zakariya s’arrête un peu pour les comprendre et les
voir de près. Les alternatives ? Dans les années
1980, deux petits rôles de cinéma, dans Sariqat sayfiya
(Vols d’été) et Mercedes de Yousri Nasrallah. Aujourd’hui,
un court refuge dans sa maison campagnarde de Ras Sedr,
dans le Sinaï. Le contact avec la nature rechargera ses
batteries si elles sont sur le point de se vider. Elle
reviendra rafraîchie et énergique.
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