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Responsable du projet de restauration du Vieux-Caire lancé en 1999, Mona Zakariya est une architecte qui aime Le Caire et ses habitants. Pour elle, la rénovation des vieux quartiers nécessite une approche tout aussi humaine que technique.
Architecte de l'humain

Lorsque l'architecte Mona Zakariya était invitée sur le plateau d'une émission du grand écrivain Gamal Al-Ghitani sur Le Caire médiéval, celle-ci a évoqué en premier lieu Maqrizi. Car pour elle, tous les gens qui travaillent dans le domaine de la restauration doivent obligatoirement lire les œuvres du grand historien Maqrizi. « Il a décrit les maisons du Moyen-Age, mais il a aussi décrit l’esprit de ces maisons », dit-elle.

C'est par ce même personnage qu'elle a commencé notre entretien. « Peu importe que Maqrizi ait mis la porte à droite et non pas à gauche comme elle était dans la réalité. L’essentiel de son œuvre est qu’il nous a communiqué l’esprit des quartiers, des maisons et des ruelles de son temps. C’est ça son mérite ». Dans les ruines des anciennes constructions, Mona Zakariya pense que les gens en général regardent des murs inertes, la réalité qu’ils peuvent voir de leurs yeux et toucher de leurs mains. Pour elle, c'est bien plus que cela. « Il est facile de détruire un mur ancien en mauvais état et de construire un nouveau. Mais ce dernier ne sera pas imprégné du souffle des gens qui sont passés ici et là. Il ne sera témoin de rien ».

Elle a beaucoup appris en observant et analysant les ruines et les taudis. Elle suit son intuition en travaillant : « Dans la restauration que je fais, je me sens parfois poussée à faire des choses qui ne sont pas assez claires au départ ». Pour dire en résumé : « Celui qui oublie son passé est perdu (proverbe égyptien) ». Et de trancher : « Si nous ne regardons pas avec respect et amour la vie des humains qui ont vécu dans les anciens quartiers et ruelles, nous ne pourrons rien restaurer de notre patrimoine ». Pour Zakariya, ce patrimoine est composé essentiellement de milliers de petits détails « humains » qui ont été tissés au fil des ans. Même la manière de boire le café était cérémoniale. Dans la manière de manger, de s’habiller, de construire, l’on prenait le temps de bien faire.

Depuis sa première enfance, Mona se sentait emprisonnée dans un coffret tapissé de velours qu’était le quartier de Maadi au cours des années 1950. Sa joie commençait lorsqu’elle visitait sa grand-mère paternelle dans le quartier populaire d’Abdine. « Je passais des heures à observer les rayons de soleil qui pénétraient dans la maison, à travers le verre coloré des ouvertures du plafond ». A l’âge de 4-5 ans, la petite Mona remarque déjà les ombres que créent les rayons de soleil sur les objets. Et tous les soirs, elle écoute la même histoire avant de dormir : la chèvre qui construit sa maison en pierres et non pas en paille ou en boue. Comme si il n’y aurait, dans l’avenir, aucune autre profession que la construction …

Plus tard, elle décide d’étudier l’architecture, justement pour étudier l’architecture ancienne du Moyen-Age. Nous sommes en 1974, à la fin de sa cinquième année au département d’architecture de la faculté des beaux-arts. « Le grand maître », Serge Sauneron, ancien directeur de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO), lui demande de se joindre aux fouilles françaises. Après une année de fouilles à Douch, au Désert occidental, Mona préfère se consacrer uniquement aux monuments du Moyen-Age. Environ 15 années à recenser les maisons du Caire ont été couronnées, plus tard, par la publication de son chef-d'œuvre Palais et maisons du Caire. Et à sa grande stupéfaction, le recensement qu’elle faisait la gardait toujours incapable de dire où pouvait bien être la cuisine dans cette maison ou cette autre. « Je ne savais pas où était la cuisine, mais je ferai quelque chose pour le savoir ». Elle se lance dans des lectures interminables d’historiens comme Djabarti, Maqrizi et Ali Moubarak. Tout en n’oubliant pas les documents de propriété foncière de cette époque. C’est comme ça que « j’ai appris le b.a.-ba de l’architecture ». Ces lectures lui ont appris comment lire et analyser un document ancien : chaque fois qu'on parlait de drainage, les escaliers étaient proches ; et chaque fois que l’on parlait des égouts, la cage de l’escalier était là. Mona a aussi découvert que ce que les orientalistes appelaient haramlek et salamlek n’existait pas en Egypte avant l’entrée des Ottomans. Haramlek signifiait zone privée et non pas lieu du harem, alors que salamlek définissait la zone publique : « Quand on reçoit des gens chez nous, on les installe au salon et non pas dans la chambre à coucher. Logique n’est-ce pas ? ».

Fin 1981, Mona Zakariya joint le Cedej (Centre de recherche et de documentation économique, juridique et sociale). Elle déguste la recherche scientifique : « C’est dans la recherche que la méthodologie se forge et que le regard analytique se renforce ». Pour elle, l’hypothèse d’une équation est basée principalement sur l’imagination créative et c’est la recherche scientifique qui fait réaliser cette nouvelle combinaison d’images ou d’idées. Parallèlement à cela, elle enseigne l’architecture à l’Institut du cinéma et à la faculté des beaux-arts en Egypte et à l’Ecole d’architecture de Versailles pendant plusieurs années. « Je ne me rappelle pas exactement. Mais je sais que j’ai beaucoup appris de mes étudiants ». Elle enseignait à ses derniers d’être des hommes et des femmes avant de devenir des architectes. « En tant qu’architectes, nous devons créer des relations humaines avec l’espace dans lequel nous travaillons ».

Au début de 1991, Mona décide d’arrêter toutes ces activités dans le monde de l’enseignement. « Je voyais l’ancienne cité s’effondrer devant mes yeux. Je voulais faire quelque chose de concret ». Elle consacre ses efforts à son petit bureau de consultations, et réalise plusieurs projets de construction à Al-Gouna (grand village touristique d’Hurghada sur la mer Rouge). Elle entame également des projets de restauration, dont celui du palais du prince Omar Toussoun à Zamalek.

L’année 1998 est une année cruciale pour Zakariya. Les responsables du tourisme, et à leur tête le ministre lui-même, la demandent pour des travaux de restauration et d’embellissement du quartier du Vieux-Caire, à l’occasion des festivités millénaires du passage de la Sainte Famille en Egypte. « Mon plan architectural a été approuvé. Mais étant donné que l’on allait faire face à des problèmes d’électricité, de drainage, d’égout, et surtout à des êtres humains, je sentais qu’il manquait quelque chose. Je savais, au fond de moi-même, qu’il fallait prendre le cas de chaque maison du quartier séparément ». Mona est contre la démolition des anciennes maisons. Elle pense qu’il était irrationnel de démolir tout ce qui est ancien et pas beau. Elle lisait la peur dans les yeux des habitants de ce quartier, qui se verront, dans un lendemain très proche, chassés de leurs maisons et de la région. Et pour les rassurer, « j’ai pris une table et je me suis installée au milieu de la rue pour parler aux gens, comprendre leurs problèmes et les rassurer que le gouvernement ne les chassera pas ».

La création d’une station de bus et d’un grand souk est maintenant terminée et les façades des maisons sont restaurées. Manquent le village des potiers et l’école artisanale des enfants qui sont en cours d’exécution. « Laissez-moi avouer quelque chose. Ce projet du Vieux-Caire n’aurait jamais pu réussir sans le dévouement total des femmes de ce quartier. Le côté moral du projet a été porté par les femmes avec des innombrables preuves de compréhension, de solidarité, de noblesse et d’amour ».

C’est ainsi que les plans ont été modifiés pour répondre aux besoins des habitants du quartier. D’abord, neutraliser ce qui n’est pas beau, puis utiliser exclusivement la pierre calcaire de la région dans les nouvelles constructions, afin de préserver l’identité historique de la localité.

Mais quand la mission a commencé à réaliser le projet, Mona n’a trouvé que des tailleurs de pierres « vieux ». « Restaient seulement les trois derniers maîtres, qui se sont vite lassés de la mission. jeunes, eux, ne savaient pas tailler les pierres manuellement et ne voulaient travailler qu’avec la scie électrique ». Elle avoue que la machine est bonne, mais elle fait disparaître beaucoup d’autres choses. « Nous, les Egyptiens, nous ne savons pas préserver ensemble la machine et la main ».

Mona Zakariya refuse de se soumettre et observe le conflit ancien-nouveau avec beaucoup de scepticisme. Dans l’architecture qu’elle pratique, il est vrai qu’il existe des papiers, des mesures et des idées préconçues. Et au niveau de la réflexion et de la planification, l’idée vient justement d’un préconçu, alors que la vision humaine de la réalité fait apprendre de nouvelles choses et dévoile souvent des surprises. « Je ne pouvais pas travailler sans prendre en compte les problèmes des gens. Et aujourd’hui, je ne peux pas réaliser des plans architecturaux dans l’abstrait. Nous faisons la beauté pour les gens et ce sont les gens qui font la beauté ». Et de terminer : « En commençant à réaliser un projet quelconque, ressort un pouls humain de je ne sais d’où. Et d’habitude, c’est ce pouls-là qui demeure la principale vérité ».

Aux moments des surprises inattendues, heureuses ou tristes, Mona Zakariya s’arrête un peu pour les comprendre et les voir de près. Les alternatives ? Dans les années 1980, deux petits rôles de cinéma, dans Sariqat sayfiya (Vols d’été) et Mercedes de Yousri Nasrallah. Aujourd’hui, un court refuge dans sa maison campagnarde de Ras Sedr, dans le Sinaï. Le contact avec la nature rechargera ses batteries si elles sont sur le point de se vider. Elle reviendra rafraîchie et énergique.

Loula Lahham

Jalons

26 décembre : Naissance.
1974 :
Diplôme d’architecture.
1976 :
Publication des Potiers actuels de Fostat.
1979 :
Publication de Palais et maisons du Caire.
1981 :
Doctorat et publication de sa thèse Deux palais de Qaïtbay.
1991 :
Arrêt de toutes les activités d’enseignement.
1999 :
Début de la restauration du Vieux-Caire.
 

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