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Portait . L'hebdo a vécu une journée avec Mahmoud, fonctionnaire aux prises avec un quotidien difficile où ses droits sont bafoués. Du transfert de ses enfants à une école plus proche au bus bondé qu'il prend tous les jours, en passant par le café, refuge des chômeurs du quartier. Oppressé, il lui arrive aussi de devnir opresseur.

Chronique d'un fonctionnaire

Mahmoud, un fonctionnaire au teint mat et aux cheveux grisonnants paraît avoir bien plus que 40 ans. La mine accablée, les rayons du soleil qui transpercent la fenêtre de sa chambre ce matin ne suffiront pas à lui donner espoir.

Habitant à Aïn Chams, sa journée commence aujourd'hui bien plus tôt que d'habitude. Car avant d'aller au bureau, rue Maspero, il doit d'abord passer au ministère de l'Education, à Abdine. Il faut à tout prix qu'il achève la procédure de transfert de ses enfants vers une école plus proche de son lieu de résidence. Le problème l'occupe depuis le début de l'année scolaire. « Les lenteurs bureaucratiques me tuent. Il faut sans cesse glisser un pot- de-vin pour obtenir notre droit le plus élémentaire », explique Mahmoud. Par inertie, il se dirige vers la cuisine pour préparer son thé. Ensuite, il repassera sa chemise, et cirera ses chaussures. Même s'il sait que dans quelques instants elles seront piétinées dans la bousculade de l'autobus. Puis il passe à la salle de bains. Mais ce matin, en raison de la fin du mois qui se profile, il y restera plus de temps qu'il ne faut pour éviter de se chamailler avec sa femme au sujet du budget du ménage.

Sirotant son thé, il parcourt son journal préféré Al-Gomhouriya. Peut-être y trouvera-t-il un communiqué ministériel annonçant une augmentation prochaine des salaires ou des primes des fonctionnaires. Mais cela reste bien improbable. « Les prix de tous les produits de première nécessité ont doublé alors que mon salaire de 800 L.E. n'a pas bougé depuis des années. Les primes que nous recevons nous aident si peu. La galette de pain coûte 20 pts et pour avoir celle à 5 pts, il faut faire la queue parfois pendant des heures. La bouteille d'huile est à 4,5 L.E. Quant à la viande, elle est devenue inabordable pour la plupart des familles égyptiennes. Tout augmente, sauf la valeur de l'homme et la considération vis-à-vis de l'être humain », dit-il en soupirant.

La discussion avec sa femme au sujet du budget ne s'est pas soldée par une trop grosse dispute. C'est déjà une bonne chose. Mais une fois dans la rue, d'autres angoisses l'attendent. A commencer par celle de savoir s'il rentrera chez lui ce soir. Car en raison de l'état d'urgence en vigueur depuis 20 ans, la police a le droit d'arrêter une personne qu'elle juge suspecte par son apparence. « Je ne peux pas oublier la scène des deux agents de police qui ont intercepté mon voisin alors qu'il sortait de la mosquée. Depuis une semaine, nous n'avons aucune nouvelle de lui », raconte Mahmoud, tout en portant un regard inquiet sur ses trois enfants en uniforme scolaire qui s'apprêtent à prendre le bus.

Et ce n'est que le début du calvaire quotidien. Fortement bousculé, il parvient tant bien que mal à grimper dans un bus bondé. Collés les uns contre les autres, les visages flétris par la difficulté de respirer, les passagers étouffent pendant l'interminable trajet qui les mènera au centre-ville. Epuisé, Mahmoud arrive sain et sauf à la rue Al-Galaa. A la descente du bus, ses vêtements sont déjà froissés. Il doit maintenant se frayer un passage entre les voitures pour rejoindre le centre-ville. Chemin faisant, c'est une série d'humiliations qu'il subit.

« Un droit aussi élémentaire que celui de vivre dans un environnement sain et propre n'est pas respecté », explique Hafez Abou-Seada, secrétaire général de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme. Amas d'ordures entassés à tous les coins de rues, pollution acoustique, travaux inachevés sur la chaussée, trottoirs et verdure inexistants. Les piétons semblent le dernier des soucis des services de voirie.

Au Caire, pendant les heures de pointe du matin, la densité de la population est de 16 000 personnes au kilomètre carré. Mais à la longue, Mahmoud comme tant d'autres, a fini par se faire à cette promiscuité. Il a ainsi appris à bousculer les gens pour se trouver une place. « Pour survivre dans ce chaos, il n'y a pas d'autre solution », résume-t-il avec philosophie. Résigné, il ne lui vient même plus à l'idée de chercher à revendiquer un droit qui lui semble pourtant légitime. Il sait pertinemment que personne ne lui prêtera attention. Et encore moins les représentants du peuple, ces députés, qu'il considère à des années lumière de son quotidien de modeste citoyen. « Demander à voir un député pour lui faire part de nos doléances relève de l'impossible. Il suffit de voir le cortège de voitures luxueuses aux rideaux noirs qui, à son passage, bloque mon bus. Impossible de les aborder. Ces gens ne viennent à la rencontre du peuple que quelques jours avant les élections », regrette-t-il.

Arrivé au ministère, c'est déjà la cohue. Pour gagner du temps, il décide de gravir les deux étages à pied. Voilà maintenant plus de deux heures qu'il passe d'un bureau à l'autre, demandant aux fonctionnaires de lui expliquer les démarches à suivre. Pour accélérer la procédure, il est obligé de les soudoyer. A l'un il offrira une cigarette, à l'autre un verre de thé et au planton il glissera un petit billet. « Ces petits fonctionnaires jouent à un jeu très dangereux. Ils sont capables de briser le destin des gens. Les coulisses des tribunaux témoignent quotidiennement d'agissements de la sorte, où les droits des citoyens se perdent dans des labyrinthes de bureaux poussiéreux », lance un vieil homme qui attend son tour depuis cinq heures.

Arrivé en retard au département des ressources humaines de la télévision publique où il travaille, un tas de demandes l'attendent sur son bureau. A bout de nerfs, suite aux remarques déplaisantes de son chef, les réponses de Mahmoud à ses interlocuteurs sont désagréables. Inconsciemment, il réagit en fait de la même façon que les fonctionnaires du ministère. Il reprend même leurs phrases : « Revenez demain, votre dossier n'est pas complet, votre salaire ne vous permet pas d'obtenir un crédit. Pas la peine de discuter, je suis très occupé ». Pour se calmer, il poursuit la lecture de son journal. Selon le psychiatre Alaa Morsi, dans un quotidien aussi chaotique, impossible de s'arrêter pour réfléchir et analyser les raisons de la colère. « Au lieu de chercher à résoudre nos problèmes, nous nous défoulons sur notre prochain. Un citoyen, dont les droits sont bafoués, n'accordera pas ceux auxquels d'autres ont droit », explique Morsi. Une frustration qui est commune à de nombreux Egyptiens et qui se répercute dans leur foyer.


Culture de l'oppression

13h. Sa journée de travail terminée, la femme de Mahmoud ramène ses enfants de l'école. Elle doit se hâter. Il faut encore leur préparer à manger, nettoyer la maison. Tout cela en un temps record puisqu'ensuite elle devra également jouer le rôle d'institutrice et d'épouse attentionnée lorsque son mari sera de retour. Machinalement, elle tire ses enfants par la main pour les obliger à avancer rapidement. Elle n'a plus le temps de discuter avec eux. Et lorsque son benjamin lui avoue n'avoir pas compris sa leçon, elle lui lance un flot d'injures oubliant que le nombre d'élèves en classe dépasse souvent la soixantaine. « J'en ai déjà assez avec tes frères du cycle préparatoire. Ils me reviennent chers avec leurs cours particuliers. Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je te paye un cours particulier alors que tu n'es qu'en troisième année primaire. Tu dois remercier le bon Dieu de ne pas vivre le sort des nombreux enfants obligés de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille », crie hystériquement la mère, en lui donnant l'exemple du petit garçon vendant des versets de Coran qu'ils viennent de croiser dans la rue. « Regarde, ces enfants sont délestés de leur droit le plus élémentaire comme celui d'aller à l'école. Toi, tu as cette chance », poursuit la maman. Des remontrances qui empêchent souvent son enfant de s'exprimer. « Les institutions étatiques ne repas les droits des citoyens. Comment s'étonner que les parents étouffent à leur tour leurs enfants », remarque Hafez Abou-Seada.

Après une pénible journée de labeur, Mahmoud est persuadé d'avoir accompli son rôle de père de famille. Mais pour éviter les tensions avec sa femme, il préfère aller s'asseoir au café d'en face, et commander un thé. Son budget le lui permet encore. Là, il échange quelques blagues avec de jeunes clients, la plupart au chômage. La jeunesse est aussi privée d'un autre droit : celui d'avoir un emploi. Reposé, Mahmoud rentre chez lui et tente de convaincre sa femme de se mettre au lit ... Mais son stress sera le plus fort et son désir s'envolera au bout de quelques secondes. « Une pilule de Viagra ou un bon repas de crevettes pourraient bien faire l'affaire. Mais c'est bien trop cher pour moi », conclut-il.

Dina Darwich
Doaa Khalifa

 

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