Habitant à Aïn Chams, sa journée commence
aujourd'hui bien plus tôt que d'habitude. Car avant d'aller
au bureau, rue Maspero, il doit d'abord passer au ministère
de l'Education, à Abdine. Il faut à tout prix qu'il achève
la procédure de transfert de ses enfants vers une école plus
proche de son lieu de résidence. Le problème l'occupe depuis
le début de l'année scolaire. « Les lenteurs bureaucratiques
me tuent. Il faut sans cesse glisser un pot- de-vin pour obtenir
notre droit le plus élémentaire », explique Mahmoud.
Par inertie, il se dirige vers la cuisine pour préparer son
thé. Ensuite, il repassera sa chemise, et cirera ses chaussures.
Même s'il sait que dans quelques instants elles seront piétinées
dans la bousculade de l'autobus. Puis il passe à la salle
de bains. Mais ce matin, en raison de la fin du mois qui se
profile, il y restera plus de temps qu'il ne faut pour éviter
de se chamailler avec sa femme au sujet du budget du ménage.
Sirotant son thé, il parcourt son journal
préféré Al-Gomhouriya. Peut-être y trouvera-t-il un
communiqué ministériel annonçant une augmentation prochaine
des salaires ou des primes des fonctionnaires. Mais cela reste
bien improbable. « Les prix de tous les produits de
première nécessité ont doublé alors que mon salaire de 800
L.E. n'a pas bougé depuis des années. Les primes que nous
recevons nous aident si peu. La galette de pain coûte 20 pts
et pour avoir celle à 5 pts, il faut faire la queue parfois
pendant des heures. La bouteille d'huile est à 4,5 L.E. Quant
à la viande, elle est devenue inabordable pour la plupart
des familles égyptiennes. Tout augmente, sauf la valeur de
l'homme et la considération vis-à-vis de l'être humain »,
dit-il en soupirant.
La discussion avec sa femme au sujet du budget
ne s'est pas soldée par une trop grosse dispute. C'est déjà
une bonne chose. Mais une fois dans la rue, d'autres angoisses
l'attendent. A commencer par celle de savoir s'il rentrera
chez lui ce soir. Car en raison de l'état d'urgence en vigueur
depuis 20 ans, la police a le droit d'arrêter une personne
qu'elle juge suspecte par son apparence. « Je ne peux
pas oublier la scène des deux agents de police qui ont intercepté
mon voisin alors qu'il sortait de la mosquée. Depuis une semaine,
nous n'avons aucune nouvelle de lui », raconte Mahmoud,
tout en portant un regard inquiet sur ses trois enfants en
uniforme scolaire qui s'apprêtent à prendre le bus.
Et ce n'est que le début du calvaire quotidien.
Fortement bousculé, il parvient tant bien que mal à grimper
dans un bus bondé. Collés les uns contre les autres, les visages
flétris par la difficulté de respirer, les passagers étouffent
pendant l'interminable trajet qui les mènera au centre-ville.
Epuisé, Mahmoud arrive sain et sauf à la rue Al-Galaa. A la
descente du bus, ses vêtements sont déjà froissés. Il doit
maintenant se frayer un passage entre les voitures pour rejoindre
le centre-ville. Chemin faisant, c'est une série d'humiliations
qu'il subit.
« Un droit aussi élémentaire que
celui de vivre dans un environnement sain et propre n'est
pas respecté », explique Hafez Abou-Seada, secrétaire
général de l'Organisation égyptienne des droits de l'homme.
Amas d'ordures entassés à tous les coins de rues, pollution
acoustique, travaux inachevés sur la chaussée, trottoirs et
verdure inexistants. Les piétons semblent le dernier des soucis
des services de voirie.
Au Caire, pendant les heures de pointe du
matin, la densité de la population est de 16 000 personnes
au kilomètre carré. Mais à la longue, Mahmoud comme tant d'autres,
a fini par se faire à cette promiscuité. Il a ainsi appris
à bousculer les gens pour se trouver une place. « Pour
survivre dans ce chaos, il n'y a pas d'autre solution »,
résume-t-il avec philosophie. Résigné, il ne lui vient même
plus à l'idée de chercher à revendiquer un droit qui lui semble
pourtant légitime. Il sait pertinemment que personne ne lui
prêtera attention. Et encore moins les représentants du peuple,
ces députés, qu'il considère à des années lumière de son quotidien
de modeste citoyen. « Demander à voir un député pour
lui faire part de nos doléances relève de l'impossible. Il
suffit de voir le cortège de voitures luxueuses aux rideaux
noirs qui, à son passage, bloque mon bus. Impossible de les
aborder. Ces gens ne viennent à la rencontre du peuple que
quelques jours avant les élections », regrette-t-il.
Arrivé au ministère, c'est déjà la cohue.
Pour gagner du temps, il décide de gravir les deux étages
à pied. Voilà maintenant plus de deux heures qu'il passe d'un
bureau à l'autre, demandant aux fonctionnaires de lui expliquer
les démarches à suivre. Pour accélérer la procédure, il est
obligé de les soudoyer. A l'un il offrira une cigarette, à
l'autre un verre de thé et au planton il glissera un petit
billet. « Ces petits fonctionnaires jouent à un jeu
très dangereux. Ils sont capables de briser le destin des
gens. Les coulisses des tribunaux témoignent quotidiennement
d'agissements de la sorte, où les droits des citoyens se perdent
dans des labyrinthes de bureaux poussiéreux », lance
un vieil homme qui attend son tour depuis cinq heures. 
Arrivé en retard au département des ressources
humaines de la télévision publique où il travaille, un tas
de demandes l'attendent sur son bureau. A bout de nerfs, suite
aux remarques déplaisantes de son chef, les réponses de Mahmoud
à ses interlocuteurs sont désagréables. Inconsciemment, il
réagit en fait de la même façon que les fonctionnaires du
ministère. Il reprend même leurs phrases : « Revenez
demain, votre dossier n'est pas complet, votre salaire ne
vous permet pas d'obtenir un crédit. Pas la peine de discuter,
je suis très occupé ». Pour se calmer, il poursuit
la lecture de son journal. Selon le psychiatre Alaa Morsi,
dans un quotidien aussi chaotique, impossible de s'arrêter
pour réfléchir et analyser les raisons de la colère. « Au
lieu de chercher à résoudre nos problèmes, nous nous défoulons
sur notre prochain. Un citoyen, dont les droits sont bafoués,
n'accordera pas ceux auxquels d'autres ont droit »,
explique Morsi. Une frustration qui est commune à de nombreux
Egyptiens et qui se répercute dans leur foyer.