Le philosophe tenait la machine tout en parlant
et moi j'écoutais, debout, dans une atmosphère étouffante,
et il faisait très très chaud. Jacques était assis à côté
de moi et écoutait, subjugué, la description de la technologie
de la bombe. Il avait peut-être — ou même certainement —
oublié qu'il était médecin et que les fléchettes traversent
le corps d'un être humain semblable à celui de ceux dont il
essayait de dispenser la santé.
Je commençais à avoir la nausée — j'étouffais —
et les gouttelettes de sueur commençaient à perler à mon front.
Une sueur froide et visqueuse. Je ne pus supporter davantage
la salle de conférence.
Je n'avais plus le choix : ou tomber,
ou sortir.
Je décidai de sortir et me précipitai vers
la sortie. Là, l'air de la rue me parvint comme un secours.
Je pris une profonde bouffée et me mis à marcher.
— Vous vous sentez mieux ?
Je me retournai.
Un homme me parlait, et ce n'était pas Jacques.
Jacques n'avait pas remarqué que j'étais sortie. L'homme souriait.
J'essayais moi aussi de sourire.
— La chaleur.
— Ou bien la conférence ?
— Les deux … peut-être.
— Vous prenez un café ?
— Non … mais une limonade …
peut-être.
— D'accord.
Je partis avec l'inconnu dans un café.
Comment voyez-vous la guerre ?
Une violence au nom des principes et qui
transgresse tous les principes qui font l'humanité de l'être
humain.
— Mais comment les opprimés pourront-ils
recouvrer leurs droits ?
— Je ne sais pas … Je suis contre
la guerre.
— Suppose qu'un homme t'attaque …
— Pourquoi un homme ?
— Un homme ou une femme t'attaque. Si
tu ne les tues pas ils te tueront.
— Dois-je les tuer pour les arrêter ?
— As-tu une alternative ? Tu te
laisses tuer ou tu tues.
— Je ne sais pas, mais je ne me vois
pas pouvoir continuer à vivre après avoir tué un être humain.
— Oui, mais cet être qui veut te tuer
n'a rien d'humain.
— Pouvons-nous changer de sujet ?
— Pourquoi pas. Je m'appelle Aliar.
Et vous ?
— Leïla.
— Un joli nom. Vous vous sentez mieux ?
— Oui.
Je le regardai pour la première fois. J'ai
aimé son visage. Quelque chose, comme de l'innocence, irradiait
de ses traits. Je me demandai quelle allure j'avais sur le
moment.
Je me demandai aussi quel visage pouvais-je
offrir à son regard. Je me regardai dans la glace accrochée
sur le mur d'en face derrière son dos. J'y vis que mes cheveux
n'étaient pas arrangés et que mon visage était sombre et reflétait
un extrême épuisement. Après une journée de travail.
Mon travail consiste à classer des morts
dans des colonnes en fonction de l'âge et de la cause du décès.
Je passe ma journée en compagnie des morts.
Je sens que la mort est capable, à tout instant,
de fondre sur l'être humain, et ceci me donnait une peur maladive.
— A quoi pensez-vous ?
— A la mort.
— Pourquoi ?
— C'est mon travail.
Et j'expliquai.
— Et vous ?
— Je suis ingénieur.
Je n'avais pas envie de retourner vers Jacques.
Je sentis comme une envie de m'éloigner de lui ; oublier
son émerveillement devant la technologie de la bombe et le
génie de son inventeur : cet homme dont l'intelligence
l'a conduit à inventer cette machine qui anéantit les êtres
humains, mais laisse les infrastructures intactes.
— Vous voulez manger quelque chose ?
— Oui, si vous voulez.
Je n'avais pas faim ; je cherchais seulement
une raison pour garder cet inconnu auprès de moi.
Jacques et moi nous ne passions pas les nuits
ensemble et je ne lui avais jamais dit ce que signifiait pour
moi d'être seule, quand je le quittais pour rentrer chez moi,
refermais la porte et me mettais à écouter la voix des murs …
ou quand c'était lui qui me laissait chez moi livrée au vide.
Des fois, j'ouvrais le robinet et lavais
les assiettes ; une ou deux assiettes.
J'ouvrais le robinet pour écouter l'eau couler.
Un son faible, un peu de bruit casse le silence de la nuit.
— Où voulez-vous manger ?
— Chez moi, chez vous … n'importe
où sauf dehors.
Je n'avais pas peur de cet inconnu, et j'aurais
voulu le garder, le caresser … Il me tenait chaud.
Jacques.
Oh, Jacques.
Comme tu fus ébloui par la bombe.
— Que voulez-vous manger ?
— J'ai chez moi …
— Moi aussi j'ai chez moi … Je
vous demande ce que vous voulez manger ; ce que vous
désirez manger ce soir ?
— Nous allumerons une bougie …
nous mettrons une fleur sur la table … une seule fleur
et nous boirons quelque chose.
— Du champagne.
— Alors nous mangerons des huîtres et
nous porterons un toast …
— La mort est le toast de ce jour où
nous allons mourir pour quitter cette vie et aller vers le
néant.
— Non, nous allons porter un toast à la mort
que nous allons vivre, un toast au néant qui nous accompagne
tandis que nous reportons la vie à plus tard …
— Oui.
— Sais-tu que la guerre a ses bons côtés ?
Elle incite les gens à la sincérité. Ils savent que la fin
est proche et ils arrachent, avec une certaine sincérité,
des morceaux de vie.
— Pourquoi la guerre ? La révolution
aussi.
— La révolution, la guerre …
— Nous parlions de la mort.
— Parlons de la guerre.
— Embrassez-moi. Je vous aime.
— Si vite ?
— C'est vous qui dites qu'il n'y a pas
de temps à perdre.
J'aime les pluies d'été ; elles brisent
la chaleur et me mouillent le visage … les cheveux …
L'inconnu est rentré avec moi. Et tout d'un coup je me mis
à pleurer. Je pleurai tous les morts. Il me regarda en silence
avec, dans ses yeux, le scintillement d'une larme.
Je souris. Sa larme grossit et coula sur
sa joue.
Jacques s'éloigna avec la bombe, la technologie
d'aujourd'hui, mais …
— La guerre.
— Non, la mort.
— Buvons à la santé des victimes de
la technologie.
— Et de la mort.
Et je dis, m'adressant à la vie : « Je
te prendrai ici et maintenant ». Je regardai la fleur.
Elle, au moins, elle restera avec moi jusqu'au matin. Elle
me tiendra compagnie durant la nuit.
— La nuit ?
La nuit s'acheva. Vint le jour et l'inconnu
était assis en face de moi.
— Tu veux un café ?
— Oui.
Le café du matin ; avec lui. Avec la
fleur. Ah, je lui changerai l'eau et mettrai un peu de sucre
pour qu'elle vive.
— Elle est belle, cette fleur.
— Toi aussi tu es belle.
— Tu es beau, toi aussi.
J'ouvre la porte et je sors dans le matin,
en sa compagnie. La journée est belle.
— Nous nous reverrons.
— Oui.
Jacques … Non. Cette bombe qui l'avait
émerveillé.
Non …
— Oui, nous nous reverrons.
— Cette nuit.
— Cette nuit.
Ghali Douib
ça, c'est le tombeau de mon père.
Et cette demeure est ma demeure et ce tombeau
est mon tombeau.
Elle s'était assurée la vie et s'était assurée
la mort également.
La femme referma le Coran après en avoir
lu plusieurs pages, puis elle soupira et regarda la plaque
de marbre accrochée à la porte du caveau et se dit :
« Ceci est le tombeau de mon père ».
Quant à Ghalia, assise sur l'autre siège,
elle laissa couler une larme en regardant la plaque accrochée
sur la porte du caveau et qui portait le nom de Abdel-Chakour.
La femme entra par la porte ouverte et, donnant
deux livres à un récitateur de passage, elle lui dit :
« Récite la Fatiha*, pour le salut de l'âme
d’Abdel-Chakour ». Puis elle regarda la pierre tombale
et s'assura que les rameaux de palmier, ainsi que les fleurs
jaunes à moitié flétries, étaient toujours à leur place. Elle
en soupira d'aise et, ouvrant son sac à main, elle en retira
les clés de la voiture ainsi qu'un billet de dix livres. Elle
referma le sac et dit au fossoyeur :
— Mohsen, arrose le caveau et, à part
les héritiers du regretté Abdel-Chakour, personne de la famille
ne doit être enterré ici. Compris ?
Le fossoyeur regarda le billet de dix livres
et dit :
— D'accord madame.
La femme se dirigea vers la voiture, suivie
par Ghalia avec ses habits défrîchis et une voix intérieure
qui répétait : « Qui es-tu Ghalia ? Par
quel subterfuge le tombeau de ton père est-il devenu celui
d’Abdel-Chakour ? Ils se sont emparés de la maison et
également du caveau ».
La femme rompit le silence en disant:
— Le caveau est maintenant celui de
mon père ; j'ai payé le prix de sa restauration et il
a maintenant fière allure. Ce qui importe le plus au fossoyeur,
c'est que c'est moi qui lui donne l'argent et la plaque porte
maintenant le nom d’Abdel-Chakour.
Elle faillit sourire en pensant que personne
n'entendra parler d’Ali Douib ; ses petits-enfants sont
les petits-enfants d’Abdel-Chakour et ils ne connaîtront de
leurs aïeux que le nom d’Abdel-Chakour.
La voix intérieure répéta : « Qui
es-tu donc Ghalia ? Ils se sont appropriés la maison
et le caveau. Et tu ne possèdes même pas les quelques livres
nécessaires à la confection d'une plaque ni d'autres livres
pour un fossoyeur qui a oublié les aïeux ».
La femme rompit de nouveau le silence en
disant :
— Je te laisserai près du pont ;
j'ai un rendez-vous et je ne peux pas t'accompagner.
Ghalia marcha en traînant les pieds entre
les tombes en se disant : « Qui es-tu donc Ghalia ?
Qui es-tu dans la vie ? Et qui es-tu dans la mort ? ».
Elle se mit à contempler les tombes en silence.
*La sourate d'ouverture.