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La vie mondaine
Leila Cherbini est décédée en mars 2000. Dans ces deux nouvelles extraites de son recueil Les Cerises (Al-Karaz), elle fait de la mort un thème omniprésent. Dans la première, C'est ça la bombe, elle décrit une rencontre d'amour entre deux êtres profondément humanistes.
C'est ça la bombe
Quand elle tombe de l'avion, et avant de toucher le sol, la bombe s'ouvre en deux et libère les fléchettes qu'elle contient et qui volent à grande vitesse dans toutes les directions. Quand ces fléchettes rencontrent le corps d'un être humain, elles le transpercent de part en part avec la même vitesse, provoquant ainsi une hémorragie interne.

Le philosophe tenait la machine tout en parlant et moi j'écoutais, debout, dans une atmosphère étouffante, et il faisait très très chaud. Jacques était assis à côté de moi et écoutait, subjugué, la description de la technologie de la bombe. Il avait peut-être — ou même certainement — oublié qu'il était médecin et que les fléchettes traversent le corps d'un être humain semblable à celui de ceux dont il essayait de dispenser la santé.

Je commençais à avoir la nausée — j'étouffais — et les gouttelettes de sueur commençaient à perler à mon front. Une sueur froide et visqueuse. Je ne pus supporter davantage la salle de conférence.

Je n'avais plus le choix : ou tomber, ou sortir.

Je décidai de sortir et me précipitai vers la sortie. Là, l'air de la rue me parvint comme un secours. Je pris une profonde bouffée et me mis à marcher.

— Vous vous sentez mieux ?

Je me retournai.

Un homme me parlait, et ce n'était pas Jacques. Jacques n'avait pas remarqué que j'étais sortie. L'homme souriait.

J'essayais moi aussi de sourire.

— La chaleur.

— Ou bien la conférence ?

— Les deux … peut-être.

— Vous prenez un café ?

— Non … mais une limonade … peut-être.

— D'accord.

Je partis avec l'inconnu dans un café.

Comment voyez-vous la guerre ?

Une violence au nom des principes et qui transgresse tous les principes qui font l'humanité de l'être humain.

— Mais comment les opprimés pourront-ils recouvrer leurs droits ?

— Je ne sais pas … Je suis contre la guerre.

— Suppose qu'un homme t'attaque …

— Pourquoi un homme ?

— Un homme ou une femme t'attaque. Si tu ne les tues pas ils te tueront.

— Dois-je les tuer pour les arrêter ?

— As-tu une alternative ? Tu te laisses tuer ou tu tues.

— Je ne sais pas, mais je ne me vois pas pouvoir continuer à vivre après avoir tué un être humain.

— Oui, mais cet être qui veut te tuer n'a rien d'humain.

— Pouvons-nous changer de sujet ?

— Pourquoi pas. Je m'appelle Aliar. Et vous ?

— Leïla.

— Un joli nom. Vous vous sentez mieux ?

— Oui.

Je le regardai pour la première fois. J'ai aimé son visage. Quelque chose, comme de l'innocence, irradiait de ses traits. Je me demandai quelle allure j'avais sur le moment.

Je me demandai aussi quel visage pouvais-je offrir à son regard. Je me regardai dans la glace accrochée sur le mur d'en face derrière son dos. J'y vis que mes cheveux n'étaient pas arrangés et que mon visage était sombre et reflétait un extrême épuisement. Après une journée de travail.

Mon travail consiste à classer des morts dans des colonnes en fonction de l'âge et de la cause du décès. Je passe ma journée en compagnie des morts.

Je sens que la mort est capable, à tout instant, de fondre sur l'être humain, et ceci me donnait une peur maladive.

— A quoi pensez-vous ?

— A la mort.

— Pourquoi ?

— C'est mon travail.

Et j'expliquai.

— Et vous ?

— Je suis ingénieur.

Je n'avais pas envie de retourner vers Jacques. Je sentis comme une envie de m'éloigner de lui ; oublier son émerveillement devant la technologie de la bombe et le génie de son inventeur : cet homme dont l'intelligence l'a conduit à inventer cette machine qui anéantit les êtres humains, mais laisse les infrastructures intactes.

— Vous voulez manger quelque chose ?

— Oui, si vous voulez.

Je n'avais pas faim ; je cherchais seulement une raison pour garder cet inconnu auprès de moi.

Jacques et moi nous ne passions pas les nuits ensemble et je ne lui avais jamais dit ce que signifiait pour moi d'être seule, quand je le quittais pour rentrer chez moi, refermais la porte et me mettais à écouter la voix des murs … ou quand c'était lui qui me laissait chez moi livrée au vide.

Des fois, j'ouvrais le robinet et lavais les assiettes ; une ou deux assiettes.

J'ouvrais le robinet pour écouter l'eau couler. Un son faible, un peu de bruit casse le silence de la nuit.

— Où voulez-vous manger ?

— Chez moi, chez vous … n'importe où sauf dehors.

Je n'avais pas peur de cet inconnu, et j'aurais voulu le garder, le caresser … Il me tenait chaud.

Jacques.

Oh, Jacques.

Comme tu fus ébloui par la bombe.

— Que voulez-vous manger ?

— J'ai chez moi …

— Moi aussi j'ai chez moi … Je vous demande ce que vous voulez manger ; ce que vous désirez manger ce soir ?

— Nous allumerons une bougie … nous mettrons une fleur sur la table … une seule fleur et nous boirons quelque chose.

— Du champagne.

— Alors nous mangerons des huîtres et nous porterons un toast …

— La mort est le toast de ce jour où nous allons mourir pour quitter cette vie et aller vers le néant.

— Non, nous allons porter un toast à la mort que nous allons vivre, un toast au néant qui nous accompagne tandis que nous reportons la vie à plus tard …

— Oui.

— Sais-tu que la guerre a ses bons côtés ? Elle incite les gens à la sincérité. Ils savent que la fin est proche et ils arrachent, avec une certaine sincérité, des morceaux de vie.

— Pourquoi la guerre ? La révolution aussi.

— La révolution, la guerre …

— Nous parlions de la mort.

— Parlons de la guerre.

— Embrassez-moi. Je vous aime.

— Si vite ?

— C'est vous qui dites qu'il n'y a pas de temps à perdre.

J'aime les pluies d'été ; elles brisent la chaleur et me mouillent le visage … les cheveux … L'inconnu est rentré avec moi. Et tout d'un coup je me mis à pleurer. Je pleurai tous les morts. Il me regarda en silence avec, dans ses yeux, le scintillement d'une larme.

Je souris. Sa larme grossit et coula sur sa joue.

Jacques s'éloigna avec la bombe, la technologie d'aujourd'hui, mais …

— La guerre.

— Non, la mort.

— Buvons à la santé des victimes de la technologie.

— Et de la mort.

Et je dis, m'adressant à la vie : « Je te prendrai ici et maintenant ». Je regardai la fleur. Elle, au moins, elle restera avec moi jusqu'au matin. Elle me tiendra compagnie durant la nuit.

— La nuit ?

La nuit s'acheva. Vint le jour et l'inconnu était assis en face de moi.

— Tu veux un café ?

— Oui.

Le café du matin ; avec lui. Avec la fleur. Ah, je lui changerai l'eau et mettrai un peu de sucre pour qu'elle vive.

— Elle est belle, cette fleur.

— Toi aussi tu es belle.

— Tu es beau, toi aussi.

J'ouvre la porte et je sors dans le matin, en sa compagnie. La journée est belle.

— Nous nous reverrons.

— Oui.

Jacques … Non. Cette bombe qui l'avait émerveillé.

Non …

— Oui, nous nous reverrons.

— Cette nuit.

— Cette nuit.

 

Ghali Douib

ça, c'est le tombeau de mon père.

Et cette demeure est ma demeure et ce tombeau est mon tombeau.

Elle s'était assurée la vie et s'était assurée la mort également.

La femme referma le Coran après en avoir lu plusieurs pages, puis elle soupira et regarda la plaque de marbre accrochée à la porte du caveau et se dit : « Ceci est le tombeau de mon père ».

Quant à Ghalia, assise sur l'autre siège, elle laissa couler une larme en regardant la plaque accrochée sur la porte du caveau et qui portait le nom de Abdel-Chakour.

La femme entra par la porte ouverte et, donnant deux livres à un récitateur de passage, elle lui dit : « Récite la Fatiha*, pour le salut de l'âme d’Abdel-Chakour ». Puis elle regarda la pierre tombale et s'assura que les rameaux de palmier, ainsi que les fleurs jaunes à moitié flétries, étaient toujours à leur place. Elle en soupira d'aise et, ouvrant son sac à main, elle en retira les clés de la voiture ainsi qu'un billet de dix livres. Elle referma le sac et dit au fossoyeur :

— Mohsen, arrose le caveau et, à part les héritiers du regretté Abdel-Chakour, personne de la famille ne doit être enterré ici. Compris ?

Le fossoyeur regarda le billet de dix livres et dit :

— D'accord madame.

La femme se dirigea vers la voiture, suivie par Ghalia avec ses habits défrîchis et une voix intérieure qui répétait : « Qui es-tu Ghalia ? Par quel subterfuge le tombeau de ton père est-il devenu celui d’Abdel-Chakour ? Ils se sont emparés de la maison et également du caveau ».

La femme rompit le silence en disant:

— Le caveau est maintenant celui de mon père ; j'ai payé le prix de sa restauration et il a maintenant fière allure. Ce qui importe le plus au fossoyeur, c'est que c'est moi qui lui donne l'argent et la plaque porte maintenant le nom d’Abdel-Chakour.

Elle faillit sourire en pensant que personne n'entendra parler d’Ali Douib ; ses petits-enfants sont les petits-enfants d’Abdel-Chakour et ils ne connaîtront de leurs aïeux que le nom d’Abdel-Chakour.

La voix intérieure répéta : « Qui es-tu donc Ghalia ? Ils se sont appropriés la maison et le caveau. Et tu ne possèdes même pas les quelques livres nécessaires à la confection d'une plaque ni d'autres livres pour un fossoyeur qui a oublié les aïeux ».

La femme rompit de nouveau le silence en disant :

— Je te laisserai près du pont ; j'ai un rendez-vous et je ne peux pas t'accompagner.

Ghalia marcha en traînant les pieds entre les tombes en se disant : « Qui es-tu donc Ghalia ? Qui es-tu dans la vie ? Et qui es-tu dans la mort ? ».

Elle se mit à contempler les tombes en silence.

*La sourate d'ouverture.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Leïla Al-Cherbini

Elle s'est spécialisée au début de sa carrière dans les mathématiques pures, puis s'est orientée vers la politique. Elle a ainsi défilé dans les rues de Paris parmi les étudiants de mai 1968. Son premier recueil de nouvelles Al-Karza (La Cerise) date de 1994. Puis il y a eu Al-Akhar (L'Autre) en 1995 ou encore Al-Nesbiya (La Relativité) influencée par son parcours scientifique. Francophone, elle était à cheval entre les deux cultures orientale et occidentale, égyptienne et française. Sa nouvelle est l'expression de la solitude, et du sentiment de dépaysement. De la façon la plus simple, elle dépeint par le menu détail la classe moyenne égyptienne.

 

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