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Pauvreté . La crise économique et la hausse vertigineuse des prix des biens de consommation ont élargi le fossé entre riches et pauvres.

Malaise social

On avait presque oublié ces interminables files d'attente formées par les citoyens devant les magasins d'Etat et les boulangeries, ces incessables bousculades devant les centres d'approvisionnement, très fréquentes dans les années 1970. Et pourtant, ces scènes, reflet d'une époque qu'on voulait révolue, sont de plus en plus récurrentes aujourd'hui. La photo, publiée récemment par les journaux, d'une femme qui, après avoir obtenu deux bouteilles d'huile dans un magasin d'Etat levait la main en signe de victoire, est révélatrice. La crise économique aiguë et la hausse vertigineuse des prix des biens de consommation font planer sur l’Egypte le spectre d’un malaise social. Au cours des deux dernières années, les prix des produits de première nécessité comme l'huile, le sucre et la farine ont connu une hausse comprise entre 40 et 60 % en raison de la libéralisation des taux de change, et de la chute de la livre égyptienne par rapport au dollar. En même temps, les salaires n’ont pas bougé. Résultat : une progression de la pauvreté. « La crise économique actuelle, si elle persiste, aura d’importantes répercussions sociales », note Al-Sayed Eleiwa, professeur de sciences politiques et économiques et auteur de plusieurs travaux sur le développement humain en Egypte. Il affirme qu’il y a en Egypte trois grandes catégories sociales. La première est la classe riche qui ne représente que 3 % de la population. Elle est formée d’hommes d’affaires et de grands commerçants et a fait son apparition avec l’ouverture économique dans les années 1970 et 80. La deuxième est la classe moyenne (environ 15 % de la population). Elle est représentée par certains employés de l’Etat (officiers, médecins, propriétaires de petites entreprises et professions libérales) et se divise en trois sous-catégories, à savoir la classe moyenne élevée, la classe moyenne médiane et la classe moyenne inférieure. Quant à la troisième classe sociale, c’est la classe pauvre ou défavorisée dont les revenus sont inférieurs à 600 L.E. par mois. C’est la classe dominante. « Si la situation reste inchangée, la crise économique actuelle va se répercuter essentiellement sur la classe moyenne et pauvre. Et on pourra assister à un décalage des classes sociales en Egypte. Tandis que la classe riche ne bougera pas, une partie de la classe moyenne, surtout inférieure, va se retrouver dans la catégorie des pauvres », assure Al-Sayed Eleiwa.

Depuis l’instauration du programme de réforme économique lancé par le gouvernement au début des années 1990, tous les indices économiques indiquent un élargissement du fossé entre les riches et les pauvres. Selon les derniers chiffres de la Banque mondiale, la pauvreté excessive touchait en 1995/96, 16,7 % de la population, contre 19,4 % en 2000 et 22,1  % actuellement. Ces chiffres sont perçus par certains comme la preuve que la libéralisation économique en Egypte a profité plus aux riches qu’aux pauvres. « Ce à quoi nous assistons aujourd’hui est le résultat d’une libéralisation mal négociée de l’économie », explique Hussein Abdel-Razeq du parti du Rassemblement. Le gouvernement a entrepris au cours des deux dernières années une politique de libéralisation des taux de change de la livre face au dollar. D’où la hausse simultanée des prix.

Pour Amani Qandil, sociologue, la cherté de la vie si elle continue à s’aggraver peut entraîner un malaise au sein de la population et donner lieu à une progression du crime et de la délinquance.

Craignant un dérapage social, le gouvernement a décidé de remettre en application le système des cartes d’approvisionnement dès le début du mois de mai prochain. Selon les chiffres du ministère de l’Approvisionnement, 10 millions de citoyens profiteraient de ce système qui permet à chaque famille d’obtenir des produits alimentaires de première nécessité à des prix réduits. Il s’agit, en fait, d’un système appliqué à l’époque nassérienne conformément auquel le gouvernement s’engage à assumer la moitié des prix. Les citoyens obtiennent les produits de première nécessité chaque mois à travers des cartes d’approvisionnement où est inscrit le nombre des membres de chaque famille. A cette époque, l’objectif de ce système était de réaliser un certain équilibre entre les différentes catégories sociales en fournissant à la catégorie pauvre comme les employés, les fonctionnaires au faible revenu et les paysans les produits alimentaires de première nécessité à des prix bon marché. Avec l’application du programme de réforme économique et l’élargissement dans les investissements, ce système avait complètement disparu. « Le retour de ce système est une reconnaissance de la part de l’Etat que la pauvreté est en progression en Egypte », assure Al-Sayed Eleiwa.

Mirande Youssef
Marianne Youssef

Le moindre mal
Quels sont les documents nécessaires pour avoir une carte d'approvisionnement ? Telle est la question que se posent un bon nombre des citoyens qui n'en possèdent pas une. Ils cherchent à l'avoir le plus tôt possible. La raison ? En mai prochain, huit denrées alimentaires de première nécessité seront vendues à prix subventionnés par la carte d'approvisionnement dont l'huile, le riz, le sucre, le thé, les pattes et les lentilles. C'est ce que le premier ministre, Atef Ebeid, a déclaré samedi 13 mars devant l'Assemblée du peuple lors de la présentation du bilan de son gouvernement. Ebeid a promis de contrôler la hausse des prix des produits de consommation qui ont augmenté en moyenne de 40 à 60 % depuis la décision du gouvernement en janvier 2003 de dévaluer la livre égyptienne face au dollar. Certains commerçants ont profité des circonstances et ont augmenté eux aussi les prix, ce qui a aggravé la situation.

Une carte d'approvisionnement accordait jusqu'à présent à chaque citoyen un quota mensuel d'un demi-litre d'huile à 50 piastres et un kilo de sucre à 60 piastres. « Dès le mois de mai prochain, la personne qui possède une carte d'approvisionnement aura le droit à une ration d'un kilo de riz à 1 L.E., un kilo de macaroni à 150 piastres, un litre d'huile à 3,5 L.E., un demi-kilo de lentilles à 150 piastres, un demi-kilo de fèves à 1 L.E., 50 g de thé à 65 piastres, et un kilo de sucre à 60 piastres. En plus 2 kilos de sain doux à 9 L.E. seront accordés pour chaque carte », explique hag Ramadan, un distributeur de produits subventionnés. Il ajoute que le ministère de l'Approvisionnement a fixé un quota maximum à chaque carte d'approvisionnement dans le cas où la famille serait composée de plus de quatre personnes. « Chaque famille composée de 4 membres ou plus aura droit à un forfait de 4 kilos de riz, 4 kilos de macaroni, 2 kilos d'huile, 2 kilos de lentilles et 2 kilos de fèves », affirme-t-il.

D'innombrables citoyens qui n'ont pas de carte d'approvisionnement ont pris la direction du ministère de l'Approvisionnement afin de s'inscrire. « Quelle que soit la quantité accordée, et même si elle est insuffisante, il ne faut pas perdre l'occasion d'acheter des produits subventionnés beaucoup moins cher que dans les supermarchés et les épiceries. Un litre d'huile coûte aujourd'hui entre 6 et 12 L.E. selon la marque, un kilo de riz dépasse les 3 L.E. alors que le kilo de sucre atteint les 2,5 L.E. Dorénavant, avec une carte d'approvisionnement, je pourrai avoir une bonne quantité des produits de première nécessité pour 44 L.E. seulement », souligne Mohamad Ibrahim, ingénieur venu s'approvisionner dans une épicerie à Doqqi. Le revenu mensuel de Mohamad dépasse les 900 L.E., mais il ne peut pas répondre aux besoins de sa famille de quatre membres. « Avoir une carte d'approvisionnement est sans doute un avantage très important », affirme Ibrahim. Quant à Chaïmaa Mokhtar, professeur, elle cherche elle aussi à avoir une carte. « Après mon mariage, je n'étais pas intéressée par la carte d'approvisionnement, vu que les produits alimentaires subventionnés accordés se limitaient au sucre et à l’huile, et que les marchandises vendues sont souvent de mauvaise qualité. Mais face à la cherté de vie nous n'avons aucun choix », affirme Chaïmaa.

Les cartes d'approvisionnement ont fait leur apparition en Egypte en 1945 au moment de la crise économique qui a succédé à la seconde guerre mondiale. Cette initiative avait pour objectif de ravitailler tous les citoyens en produits de première nécessité à des prix abordables. Même le pétrole était ainsi distribué.

Durant les années 1980 et 90 et avec la libéralisation du commerce et le début des zones de libre-échange, la carte a beaucoup perdu de son importance et seuls l'huile, le sucre, le thé et le riz étaient encore distribués et subventionnés par l'Etat.

Les dernières statistiques du ministère de l'Approvisionnement indiquent qu'il y a 9,985 millions de cartes d'approvisionnement en Egypte qui profitent à 43,16 millions de personnes. Pour maintenir la subvention de ces huit produits alimentaires, le premier ministre a déclaré que l'Etat a débloqué 3,5 milliards de L.E. Mais cette somme sera-t-elle suffisante pour répondre aux subventions des nouveaux bénéficiaires, dont le nombre exact n'est pas encore connu, et qui vont obtenir prochainement des cartes d'approvisionnement pour profiter de la subvention ?

Héba Nasreddine
 

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