| J'ai
été surpris du peu d'intérêt accordé par nos médias officiels
aux manifestations qui se sont déroulées en plein centre du
Caire à l'occasion du 1er anniversaire de l'occupation de l'Iraq.
Ces manifestations, qui font partie d'un mouvement de protestation
populaire, ont envahi les capitales du monde entier. Elles avaient
pour objectif de mettre un terme à la guerre contre l'Iraq.
Il n'y a pas lieu d'avoir honte ou d'être embarrassé à cause
de ces manifestations et de les cacher aux citoyens. Les habitants
du Caire en ont été témoins. Comment donc les ignorer ?
Surtout qu'elles se sont déroulées sur la place Tahrir, en plein
cœur du Caire. Ceux qui n'y ont pas participé s'en souviendront,
certes, en raison de la paralysie de la circulation qui a duré
plusieurs heures. Et ce, à cause des mesures de sécurité qui
les ont accompagnées.
On
pourrait s'imaginer, à suivre la manière dont les médias ont
ignoré l'événement, que notre gouvernement est responsable de
la guerre en Iraq et que ces manifestations sont une forme de
protestation populaire contre le gouvernement. Raison pour laquelle
les médias officiels ne leur ont pas accordé l'intérêt qu'elles
mériteraient. Une seule et unique publication officielle en
a parlé avec beaucoup de discrétion. Les chaînes de télévision
internationales ont couvert, elles, l'événement en long et en
large, à l'exception de la télévision égyptienne dont le siège
se trouvait à quelques mètres des événements.
Mais
chose étrange : les journaux officiels ont suivi de près
durant trois jours consécutifs les manifestations qui se sont
déroulées pour la même raison dans d'autres capitales, depuis
l'Australie, en passant par l'Europe et jusqu'aux Etats-Unis.
Cela donnerait à penser que le monde entier s'était soulevé
pour protester contre l'occupation à l'exception du peuple égyptien.
Et
pourtant, ces manifestations ne sont pas sorties de manière
spontanée. On savait il y a longtemps qu'il y en aurait à cette
occasion. Certaines organisations internationales avaient d'ailleurs
appelé à une coordination entre les différents mouvements anti-guerre
dans le monde, en solidarité avec le peuple iraqien.
Les
différents organes de sécurité en Egypte avaient donc été informés
de ces manifestations et ont donné leur accord. Qu'y avait-il
donc à cacher ou à ignorer ?
Cette
manière d'agir n'est pas pour faciliter notre tâche, celle de
convaincre le monde de la grande liberté accordée à nos médias.
Il est vrai que par le passé, les médias ne jouissaient d'une
aussi grande marge de liberté, nous ne cessons de le répéter.
Cependant, cette liberté semble suspecte, avec l'argument que
des directives sont dictées aux différents organes des médias.
Peut-on croire que le monde soit informé de ce qui se passe
au Caire par les agences de presse étrangères et non par les
sources égyptiennes ? Du point de vue politique et sur
le plan professionnel, il n'est guère acceptable de reprendre
les agences de presse étrangère concernant les nouvelles des
manifestations contre la guerre en Iraq en les mettant à la
une des journaux, alors qu'on ignore complètement les manifestations
du Caire.
C'est
un grand honneur pour le peuple égyptien que de se révolter
contre la guerre en Iraq. Et les autorités égyptiennes n'auraient
pas donné leur consentement à ce genre de protestations si tel
n'était pas le cas. On ne peut ignorer les maux des Iraqiens
depuis la guerre, rapportés par la presse internationale.
Robert
Fisk, journaliste à l'Independant, a rapporté un fait
hallucinant. Sachant qu'il était journaliste, un Iraqien est
venu le retrouver et lui a offert ce qu'il a cru être du pain,
mais à sa grande surprise c'était une moitié d'enfant assassiné
par les forces d'occupation.
Où
sont donc passés nos journalistes qui auraient dû évoquer les
événements d'Iraq en direct ? Et pourquoi donc n'avons-nous
pas de correspondants en Iraq comme les autres chaînes ?
Des
hommes d'affaires égyptiens sont allés en Iraq pour investir
parce qu'ils s'attendent à faire des bénéfices importants. Mais
a-t-on entendu dire que des personnes travaillant dans les médias
sont partis en Iraq pour couvrir le 1er anniversaire de l'invasion
comme l'ont fait les journalistes à travers le monde. De retour
d'Iraq, Robert Fisk a rédigé un article d'une page sur l'état
du pays avant l'occupation, en le comparant au statu quo
qui sévit actuellement.
Fisk
a démontré que bien que Saddam soit parti, la paix, elle n'est
pas arrivée. Il se trouvait en Iraq, le 19 mars 2003, alors
que la première bombe américaine frappait Bagdad et doutait
de l'utilité de la guerre. Il dit avoir reçu en réponse de nombreuses
critiques de la radio britannique. Il écrivait : « Si
l'on venait à dénoncer les crimes contre l'humanité à l'issue
des événements du 11 septembre, on devenait automatiquement
un anti-américain. Et si l'on dénonçait la coalition des forces
d'une droite réactionnaire alliée à Israël et soutenant le président
Bush, on était automatiquement accusé d'antisémitisme. Enfin,
si l'on s'insurgeait contre la participation hâtive de la Grande-Bretagne
à la guerre, on devenait automatiquement un anti-anglais soutenant
Saddam ou alors un traître défendant l'ennemi ».
Mais
voilà que des manifestations ont lieu un an après le début de
la guerre en Grande-Bretagne et dans le reste du monde, à l'exception
du Caire, conformément à la couverture médiatique officielle.
Il
n'y a pas qu'en Grande-Bretagne que l'opinion du gouvernement
diverge de l'opinion populaire. Cette manière de voir s'applique
aussi à l'Espagne, à l'Italie, à la Pologne et même aux Etats-Unis.
D'ailleurs, les sentiments d'adversité à la guerre se font de
plus en plus nombreux. Ils affectent même les chances de Bush
de réussir aux prochaines présidentielles.
The
Economist a publié cette semaine en couverture 4 cartes
de jeu représentant les visages de Bush, des chefs de gouvernement
de Grande-Bretagne, d'Australie et d'Espagne. La revue a apposé
un X sur la carte du premier ministre espagnol comme pour mettre
en exergue sa chute aux élections. Et le titre de la couverture,
qui voulait en dire long, était « une carte est tombée,
il en reste trois ».
Aznar
a perdu les élections à cause de sa position vis-à-vis de l'Iraq.
Ce scénario pourrait se reproduire pour d'autres pays dont les
gouvernements ont soutenu la guerre américaine.
En
effet, ce que nous apprenons de la réalité iraqienne est catastrophique.
Les Américains ont ouvert grandes les portes du chaos, de la
pauvreté et la violence en Iraq. Fisk raconte que les opérations
de kidnapping ont pris de l'ampleur. Il raconte qu'une femme
a collecté un demi-million de dinars iraqiens comme rançon pour
libérer la fille d'une amie et sa belle-fille, mais elle s'est
vite rendu compte que les deux filles avaient été vendues en
tant qu'esclaves blanches au Yémen.
Quant
à la pauvreté, n'en parlons même pas. Les salaires ne sont plus
payés, tandis que les prix atteignent des hausses hallucinantes.
The Guardian a d'ailleurs publié le prix des denrées
de base pour montrer à quel point l'inflation est devenue insupportable.
Mais le journal a démontré que les forces d'occupation ont réduit
en contrepartie le prix de certaines marchandises pour des raisons
politiques. Comme la télévision, qui est passée de 300 à 160
dollars, et les satellites qui sont passées de 300 à 100 dollars.
Est-ce
cela la libération pour laquelle les forces américaines ont
envahi l'Iraq ? S'agit-il de la démocratie dont on a tant
parlé ? Alors comment peut-on ne pas sortir manifester
pour protester contre la guerre ? Et comment pouvons-nous,
à notre tour, faire comme si ces manifestations n'avaient pas
eu lieu ? Et pour le profit de qui ?
|