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Y a-t-il eu des manifestations au Caire ?
Par Mohamed Salmawy

J'ai été surpris du peu d'intérêt accordé par nos médias officiels aux manifestations qui se sont déroulées en plein centre du Caire à l'occasion du 1er anniversaire de l'occupation de l'Iraq. Ces manifestations, qui font partie d'un mouvement de protestation populaire, ont envahi les capitales du monde entier. Elles avaient pour objectif de mettre un terme à la guerre contre l'Iraq. Il n'y a pas lieu d'avoir honte ou d'être embarrassé à cause de ces manifestations et de les cacher aux citoyens. Les habitants du Caire en ont été témoins. Comment donc les ignorer ? Surtout qu'elles se sont déroulées sur la place Tahrir, en plein cœur du Caire. Ceux qui n'y ont pas participé s'en souviendront, certes, en raison de la paralysie de la circulation qui a duré plusieurs heures. Et ce, à cause des mesures de sécurité qui les ont accompagnées.

On pourrait s'imaginer, à suivre la manière dont les médias ont ignoré l'événement, que notre gouvernement est responsable de la guerre en Iraq et que ces manifestations sont une forme de protestation populaire contre le gouvernement. Raison pour laquelle les médias officiels ne leur ont pas accordé l'intérêt qu'elles mériteraient. Une seule et unique publication officielle en a parlé avec beaucoup de discrétion. Les chaînes de télévision internationales ont couvert, elles, l'événement en long et en large, à l'exception de la télévision égyptienne dont le siège se trouvait à quelques mètres des événements.

Mais chose étrange : les journaux officiels ont suivi de près durant trois jours consécutifs les manifestations qui se sont déroulées pour la même raison dans d'autres capitales, depuis l'Australie, en passant par l'Europe et jusqu'aux Etats-Unis. Cela donnerait à penser que le monde entier s'était soulevé pour protester contre l'occupation à l'exception du peuple égyptien.

Et pourtant, ces manifestations ne sont pas sorties de manière spontanée. On savait il y a longtemps qu'il y en aurait à cette occasion. Certaines organisations internationales avaient d'ailleurs appelé à une coordination entre les différents mouvements anti-guerre dans le monde, en solidarité avec le peuple iraqien.

Les différents organes de sécurité en Egypte avaient donc été informés de ces manifestations et ont donné leur accord. Qu'y avait-il donc à cacher ou à ignorer ?

Cette manière d'agir n'est pas pour faciliter notre tâche, celle de convaincre le monde de la grande liberté accordée à nos médias. Il est vrai que par le passé, les médias ne jouissaient d'une aussi grande marge de liberté, nous ne cessons de le répéter. Cependant, cette liberté semble suspecte, avec l'argument que des directives sont dictées aux différents organes des médias. Peut-on croire que le monde soit informé de ce qui se passe au Caire par les agences de presse étrangères et non par les sources égyptiennes ? Du point de vue politique et sur le plan professionnel, il n'est guère acceptable de reprendre les agences de presse étrangère concernant les nouvelles des manifestations contre la guerre en Iraq en les mettant à la une des journaux, alors qu'on ignore complètement les manifestations du Caire.

C'est un grand honneur pour le peuple égyptien que de se révolter contre la guerre en Iraq. Et les autorités égyptiennes n'auraient pas donné leur consentement à ce genre de protestations si tel n'était pas le cas. On ne peut ignorer les maux des Iraqiens depuis la guerre, rapportés par la presse internationale.

Robert Fisk, journaliste à l'Independant, a rapporté un fait hallucinant. Sachant qu'il était journaliste, un Iraqien est venu le retrouver et lui a offert ce qu'il a cru être du pain, mais à sa grande surprise c'était une moitié d'enfant assassiné par les forces d'occupation.

Où sont donc passés nos journalistes qui auraient dû évoquer les événements d'Iraq en direct ? Et pourquoi donc n'avons-nous pas de correspondants en Iraq comme les autres chaînes ?

Des hommes d'affaires égyptiens sont allés en Iraq pour investir parce qu'ils s'attendent à faire des bénéfices importants. Mais a-t-on entendu dire que des personnes travaillant dans les médias sont partis en Iraq pour couvrir le 1er anniversaire de l'invasion comme l'ont fait les journalistes à travers le monde. De retour d'Iraq, Robert Fisk a rédigé un article d'une page sur l'état du pays avant l'occupation, en le comparant au statu quo qui sévit actuellement.

Fisk a démontré que bien que Saddam soit parti, la paix, elle n'est pas arrivée. Il se trouvait en Iraq, le 19 mars 2003, alors que la première bombe américaine frappait Bagdad et doutait de l'utilité de la guerre. Il dit avoir reçu en réponse de nombreuses critiques de la radio britannique. Il écrivait : « Si l'on venait à dénoncer les crimes contre l'humanité à l'issue des événements du 11 septembre, on devenait automatiquement un anti-américain. Et si l'on dénonçait la coalition des forces d'une droite réactionnaire alliée à Israël et soutenant le président Bush, on était automatiquement accusé d'antisémitisme. Enfin, si l'on s'insurgeait contre la participation hâtive de la Grande-Bretagne à la guerre, on devenait automatiquement un anti-anglais soutenant Saddam ou alors un traître défendant l'ennemi ».

Mais voilà que des manifestations ont lieu un an après le début de la guerre en Grande-Bretagne et dans le reste du monde, à l'exception du Caire, conformément à la couverture médiatique officielle.

Il n'y a pas qu'en Grande-Bretagne que l'opinion du gouvernement diverge de l'opinion populaire. Cette manière de voir s'applique aussi à l'Espagne, à l'Italie, à la Pologne et même aux Etats-Unis. D'ailleurs, les sentiments d'adversité à la guerre se font de plus en plus nombreux. Ils affectent même les chances de Bush de réussir aux prochaines présidentielles.

The Economist a publié cette semaine en couverture 4 cartes de jeu représentant les visages de Bush, des chefs de gouvernement de Grande-Bretagne, d'Australie et d'Espagne. La revue a apposé un X sur la carte du premier ministre espagnol comme pour mettre en exergue sa chute aux élections. Et le titre de la couverture, qui voulait en dire long, était « une carte est tombée, il en reste trois ».

Aznar a perdu les élections à cause de sa position vis-à-vis de l'Iraq. Ce scénario pourrait se reproduire pour d'autres pays dont les gouvernements ont soutenu la guerre américaine.

En effet, ce que nous apprenons de la réalité iraqienne est catastrophique. Les Américains ont ouvert grandes les portes du chaos, de la pauvreté et la violence en Iraq. Fisk raconte que les opérations de kidnapping ont pris de l'ampleur. Il raconte qu'une femme a collecté un demi-million de dinars iraqiens comme rançon pour libérer la fille d'une amie et sa belle-fille, mais elle s'est vite rendu compte que les deux filles avaient été vendues en tant qu'esclaves blanches au Yémen.

Quant à la pauvreté, n'en parlons même pas. Les salaires ne sont plus payés, tandis que les prix atteignent des hausses hallucinantes. The Guardian a d'ailleurs publié le prix des denrées de base pour montrer à quel point l'inflation est devenue insupportable. Mais le journal a démontré que les forces d'occupation ont réduit en contrepartie le prix de certaines marchandises pour des raisons politiques. Comme la télévision, qui est passée de 300 à 160 dollars, et les satellites qui sont passées de 300 à 100 dollars.

Est-ce cela la libération pour laquelle les forces américaines ont envahi l'Iraq ? S'agit-il de la démocratie dont on a tant parlé ? Alors comment peut-on ne pas sortir manifester pour protester contre la guerre ? Et comment pouvons-nous, à notre tour, faire comme si ces manifestations n'avaient pas eu lieu ? Et pour le profit de qui ?

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