Sa
démarche est celle d'une star qui rejetterait, l'espace
d'un moment, sa « success story ». Fluette,
peu maquillée, accoutrée de jeans et d'un polo, elle a
un sourire d'enfant astucieux et interrogateur. A la fois
accueillante et distante, le ton de sa voix est enjoué.
Comme si son nom Saïd, « heureux » en
arabe, avait marqué son destin. Elle se dit une bonne
nature. « Je n'aime pas les discordes, je n'aime
pas être fâchée », dit d'ailleurs l'un de ses
grands succès. « Je ne suis pas tragique. Tout
problème a sa solution. Je ne broie pas du noir et je
n'aime pas la passivité, celle qui fait vivre les gens
dans une sorte de drame continuel », poursuit-elle.
Même si elle ne nie pas que « comme tout le monde »,
ses expériences personnelles l'ont marquée et rendue plus
mûre. Elles ont aussi influencé ses choix, sa manière
de penser et ses relations avec les autres. Mais une chanteuse
qui interprète des hymnes à l'amour ne devrait-elle pas
vivre ces mêmes expériences qui sont l'objet même de son
art ?
Samira Saïd
excelle dans ses aller retour entre une passion musicale
et un quotidien qu'elle veut paisible. Elle sait tourner
la page et conserver une vision toujours curieuse de l'avenir.
Et cette curiosité qui implique l'innovation donne à tout
ce qu'elle entreprend un caractère imprévisible. Que ce
soit avec ses chansons, son look ou sa vie.
A écouter
« Al Gani baad yomein » (Et il est venu
deux jours après), son grand succès de la période romantique,
« Achqa » (Amoureuse), et son tout dernier
tube « Yom wara yom » (Jour après jour),
on s'étonne qu'une même personne ait chanté dans un style
si différent à chaque fois. « C'est voulu »,
affirme-t-elle. « Lorsque j'ai débarqué au
Caire, j'ai commencé avec des classiques du genre de Warda
ou Nagat, avec les plus grands noms de la composition
comme Baligh Hamdi et Mohamad Sultan à l'exemple de l'album
Alemnah al-hob (Nous lui avons appris l'amour).
Mais malgré mon grand succès, j'ai eu la sensation de
ne pas me distinguer et de ne rien apporter d'original
à la musique », explique-t-elle. Ce fut alors
la transition avec l'album Shehrezade et
la chanson « Al Gani ». Cette dernière
chanson, composée par Gamal Salama, l'homme des percussions
et des rythmes rapides, a été un mélange réussi de musique
occidentale et de chant oriental. « C'est à partir
de là que j'ai commencé à me distinguer et que j'ai vraiment
pu forger mon propre style », affirme-t-elle.
Samira Saïd
passe d'une transition à l'autre. Ou plutôt d'un changement
à l'autre. Sous ses abords sereins, elle a un esprit de
rebelle. A la fin des années 1980, elle lance l'album
« Khayfa » (J'ai peur), qu'elle considère
comme une étape importante, à la fois dans le chant et
le vidéo-clip. « C'est ce que je recherchais depuis
longtemps. Aucune chanson de l'album ne se ressemble ».
Le clip du morceau est réalisé en noir et blanc par Tareq
Al-Kachef. Ensuite, c'est « Al-Baal »
(Tu es dans mon esprit) qui sort en 1998. Le style des
chansons diffère encore et les paroles, comme celles de
« Ana andi halet malal » (Je m'ennuie),
« Watani al-ghona » (La chanson est ma
patrie ), apparaissent comme « audacieuses »
pour l'époque. « C'était la nouveauté au vrai
sens du terme », se souvient-elle. Récemment,
elle a aussi enregistré un remix d'une chanson de Baligh
Hamdi, « Binlef » (On tourne). Autant
de compositions qu'elle considère comme les plus importantes
de sa carrière. « Peut-être que le public ne se
rend pas compte de l'importance de ces chansons parce
qu’elles n'ont pas de clip ». Mais pour elle,
l'innovation sera reconnue tôt ou tard.
Sa quête
de nouveauté dans l'art du spectacle est continuelle.
Peut-être parce que sa culture a été marquée par ce
mélange entre Orient et Occident. Marocaine de nationalité,
son enfance a été bercée par les chansons de Charles Aznavour,
d'Edith Piaf et d'Oum Kalsoum, Abdel-Halim Hafez ou encore
par le folklore marocain. C'est une enfant prodige. A
l'âge de 9 ans, elle chante même déjà « Al-Atlal »
d’Oum Kalsoum. Plus tard, son père réussit à la faire
participer à « Mawaheb », une célèbre
émission de télévision pour jeunes talents. Le lendemain,
on ne parle que d'elle. Ce qu'elle ne manque pas de souligner
avec fierté. « Je ne me souviens pas d'un seul
jour où on ne m'ait pas montrée du doigt dans la rue ».
C'est donc très tôt qu'elle connaît de grands succès à
Rabat. Sous les encouragements du monde musical et ceux
du roi Hassan, qui ne manque pas de la placer sous sa
protection. Un des moments de cette gloire est marqué
d'une pierre blanche grâce à une photo où elle figure
aux côtés du crooner du monde arabe, Abdel-Halim Hafez,
alors en visite au Maroc.
« Au
début, c'était un jeu. Mes parents étaient contents, mais
pensaient que cela serait temporaire et que j'allais abandonner
cette passion ». Mais avec les années, le rêve
ne fait que grandir. Elle apprend toutes les chansons
de l'Astre de l'Orient. Même si à son âge, elle ne comprenait
pas toutes les paroles. Elle s'était fixé un objectif
et ses projets se sont incrustés en elle. N'est-elle pas
encore une enfant ?
En réalité,
elle ne l'a jamais été. Quand ses compagnons d'âge jouaient,
elle préférait chanter dans les noces de famille, les
fêtes scolaires, les camps d'été ... C'était son
jeu à elle. Elle trouvait marrant le fait que ses camarades
soient parfois jaloux et que ses profs prennent particulièrement
soin d'elle. Mais Samira n'a jamais regretté d'avoir mené
dès le début cette vie de star. « Quand quelqu'un
qui n'est pas connu se transforme soudainement en vedette,
cela le bouleverse un peu. Moi je suis allée au-delà ».
Son avenir de chanteuse se profilant, elle réussit à convaincre
son père d'arrêter ses études après le bac. Son ambition
est alors de partir en Egypte, y faire ses premiers pas
sur la scène musicale. Elle travaille son accent, sa voix
et grâce à Mohamad Sultan et son épouse, Fayza Ahmad,
un début de carrière s'esquisse. La rencontre avec Baligh
Hamdi enrichit considérablement le répertoire de la jeune
Marocaine. Le coup d'envoi est donné et Samira accumule
les succès. Elle parvient à conquérir les mélomanes et
est soutenue par tous ceux qui ont cru en elle, surtout
des compositeurs de renommée.
L'époque
n'est plus celle des grands musiciens. Elle en est consciente
et fait appel à de nouveaux talents, « à une jeunesse
curieuse comme Mohamad Diaa, Salah Charnoubi, avant qu'il
ne soit très connu. Cela continue encore aujourd'hui.
Je travaille avec des compositeurs qui n'en sont qu'à
leurs débuts, comme Khaled Ezz et Amr Moustapha. La musique
a besoin de changement et d'évolutions continuelles et
donc de compositeurs enthousiastes sachant chercher ailleurs
et écouter les autres musiques du monde. Avec l'âge, on
perd parfois la curiosité. Or, j'en ai besoin. Cela me
permet d'être à la page ».
Ses expérimentations
lui permettent d'aborder plusieurs horizons. A l'exemple
de son duo avec Cheb Mami. Une façon de renouer avec le
raï, et la mode internationale. Elle estime que cette
collaboration avec ce célèbre Algérien est un petit pas
qui lui a ouvert un nouveau marché en Europe. Son caractère
innovateur et sa recherche de nouvelles expériences ne
l'ont cependant pas poussée à chanter en accent marocain.
Peut-être parce qu'elle se considère plus égyptienne.
D'ailleurs, elle a plus vécu au Caire qu'à Rabat. Son
fils, Chadi, même s'il comprend le marocain, ne parle
que l'égyptien. En dépit de ses occupations de star, c'est
une mère dévouée qui s'intéresse au moindre détail de
la vie de son fils. C'est la maman qui supplante la star
et non le contraire. C'est pourquoi elle refuse qu'il
apparaisse à ses côtés sur les photos de magazines ou
à la télévision. « Je veux qu'il soit comme ses
camarades, un enfant normal. Et qu'il ne devienne pas
célèbre dès son enfance ». Tout le contraire
de sa propre vie. Mais dans laquelle elle ne regrette
rien.
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