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Tradition . Longtemps, les familles égyptiennes ont préféré avoir des garçons plutôt que des filles pour des raisons d'héritage, d'honneur et de lignée. Cette préférence est-elle encore d'actualité ? Enquête.

Quand le monde se conjugue au masculin

Une grande effervescence règne à Kafr Bortos, un petit hameau situé dans le gouvernorat de Guiza. Fanfare, feu d'artifice et même un grand festin, Hagg Arafa, propriétaire terrien, a tout prévu pour fêter cet événement exceptionnel. Des youyous stridents fusent de sa maison et une manifestation de joie exubérante a envahi la rue où Hagg Arafa reçoit les félicitations de tous les proches, amis et voisins. Sa femme vient d'avoir le garçon dont il a tant rêvé et qui va perpétuer le nom de la famille. Depuis une semaine, il se prépare à tenir la promesse (nadr) qu'il a faite à Dieu si son vœu le plus cher venait à être réalisé. Après avoir eu 10 filles et épousé deux femmes, il vient d'avoir le mâle tant attendu et qui va hériter des 25 feddans qu'il possède. Pourtant, à quelques mètres de chez lui, la tristesse règne dans la maison Talaat dont la femme a accouché d'une fille. Attiyate, sa femme, n'ose plus bouger de son lit pour éviter les regards accablants de son entourage et surtout celui de sa belle-mère qui ne cesse de lui reprocher sa faute, celle d'avoir encore eu une fille. Et même la sage-femme qui l'a accouchée n'a pas l'air ravie. La gratification de 5 L.E. est dérisoire par rapport à sa consœur qui a empoché un billet de 20 L.E. chez les Arafa, sans compter les pourboires offerts par les proches. Alors qu'Arafa s'est empressé pour faire sortir un acte de naissance à son fils, Talaat n'ira pas enregistrer Hanniya, ce nouveau-né condamné à un autre sort. En effet, dans les petites localités, la plupart des filles entament leur vie sans ce papier officiel qui prouve leur âge et leur donne droit à des vaccinations gratuites, à l'éducation et oblige leurs familles à ne pas transgresser la loi qui n'autorise pas leur mariage avant l'âge de 18 ans. Tout cela dans le but de s'en débarrasser avant l'âge de la puberté. Et Hanniya n'est pas la seule à vivre une telle situation. Les chiffres de l'Association égyptienne des droits de la femme assurent que 70 % des filles de ce hameau ne possèdent pas d'acte de naissance. « Le père est toujours plus enthousiaste d'aller enregistrer un garçon à la mairie, ce qui n'est pas le cas pour une fille. Cette même famille attachera plus d'attention à ce bébé mâle et le couvrira de beaucoup de soins pour le garder en vie », explique Nihad Aboul-Qomsane, présidente de l'Organisation égyptienne pour les droits de la femme.


Une ségrégation précoce

Selon les chiffres de l'Organisme central des statistiques et de recensement, le sexe fort constitue 52 % de la population égyptienne, contre 48 % de femmes. Des chiffres qui ne sont pas a priori très significatifs. Mais si on jette un regard sur le taux de mortalité pendant l'accouchement, on constate une plus forte mortalité chez les garçons (43 %, contre 31 % pour les filles). « Le sexe faible semble plus résistant, il possède une immunité naturelle bien plus efficace que celle des garçons. Peut-être que Dieu a doté la femme d'une vitalité particulière étant donné qu'elle est appelée à remplir des missions biologiques comme l'accouchement et l'allaitement », lance le Dr Abdel-Aziz Al-Chobari, directeur de l'hôpital Al-Galaa pour l'accouchement. Mais selon les dernières recherches du CIDAW en 2000 (Convention internationale de la non-discrimination contre la femme), le taux de mortalité avant l'âge de 5 ans chez les garçons est évalué à 39 % contre 42 % chez les filles. Cela s'explique par le fait que la plupart des familles déploient plus d'efforts côté santé et nutrition lorsqu'il s'agit d'un petit mâle.

« Le prestige du garçon est encore ancré dans notre société qui balance entre traditionalisme et modernisme. Le statut honorifique d'Oum Mohamad procure plus de considération pour la femme que celui d'Oum Héba. On préfère le garçon parce qu'il va avoir la plus grande part de l'héritage, alors que 25 % de la population égyptienne vit sous le seuil de la pauvreté. J'ignore de quelle fortune va hériter un garçon alors que nous sommes en majorité un peuple composé de gens très modestes. Des dettes ? Peut-être », s'interroge Fardos Al-Bahnassi, féministe. De plus, le discours officiel semble être contradictoire. Des campagnes de sensibilisation sont lancés pour montrer l'importance de la participation de la femme dans la vie pratique. Cependant, les feuilletons diffusés durant le Ramadan et qui attirent le plus grand nombre de téléspectateurs ne cessent de propager des idées favorisant les hommes au détriment des femmes. « Quand on apprend que le taux d'analphabétisme en Egypte est évalué 34 % selon les chiffres officiels, il ne faut pas s'étonner de l'impact néfaste que cela peut avoir sur l'esprit des gens, sachant pertinemment que le feuilleton de 19 heures est un rendez-vous sacré pour la plupart des Egyptiens. On peut constater alors à quel point le discours officiel est en contradiction avec les objectifs auxquels on aspire », avance Aboul-Qomsane.


Des changements à pas de tortue

Et même si un certain changement est remarqué dans l'attitude des familles vis-à-vis de cette préférence pour les garçons, il relève plutôt de calculs purement économiques, voire d'exploitation. Selon le sociologue Ahmad Al-Magdoub, plusieurs mutations sociales ont porté des modifications dans la gestion du budget au sein de la famille égyptienne. Aujourd'hui, 2,5 millions de femmes prennent en charge leurs familles. « Une scène courante que l'on rencontre souvent dans les familles égyptienne : les filles travaillent dur tandis que les garçons paressent ou passent leur temps dans les cafés », explique Al-Magdoub. Certains parents vont même plus loin en exploitant les filles pour financer l'éducation de leurs frères. C'est le cas de Salem, marchand de poissons à Dar Al-Salam, qui a 2 filles et un garçon, et qui a obligé ses filles à quitter l'école, une fois leurs études primaires terminées, alors qu'elles étaient bien brillantes. Et ceci pour les faire travailler comme femmes de ménage. Une rentrée d'argent supplémentaire pour la famille et qui contribuera à couvrir les frais d'éducation de leur frère. Pourtant, ce garçon fait souvent l'école buissonnière.

L'exploitation des filles dans sa famille n'est pas la seule raison qui a poussé les gens à changer de comportement à l'égard des nouveaux-nés filles. La famille issue de la classe moyenne est en train de changer de culture. Elle constitue plus de la moitié de la population égyptienne (5 millions de fonctionnaires) et bien que son gain mensuel reste limité (400 L.E. tel est le revenu moyen de l'Egyptien) et aspire à éduquer ses enfants et ne semble pas prête à faire des concessions à l'instar de la classe démunie. Il n'est pas question pour les familles de cette classe de se laisser aller à faire des enfants même si elles n'ont pas de garçons. Sawsane, 32 ans, mère de deux filles, assure ne plus vouloir d'enfants. « Je n'ai qu'un deux pièces, cuisine et même si je veux avoir un garçon, je n'ai pas de place où le mettre. On est déjà bien à l'étroit à la maison. La surface réservée à chacun de nous ne dépasse pas les 16 mètres et si un autre enfant s'ajoute à notre famille, c'est l'explosion démographique », ironise Sawsane.

Mahmoud, chauffeur de 40 ans et père de trois filles, assure que le nom d'aboul-banat (père des filles) ne l'agace plus, bien au contraire, il estime que c'est un chemin au paradis comme l'avait promis un hadith du prophète. « Il suffit de préciser que notre prophète n'a pas eu de garçons. Qui suis-je pour être comme ce grand homme », lance-t-il. Un hadith du prophète énonce : « Le meilleur d'entre vous est celui à qui la naissance d'une fille a été annoncée ». Et le Coran a critiqué sévèrement celui qui réprouve la naissance d'une fille et qualifie son comportement de rétrograde. « Lorsqu'on annonce à l'un d'eux la naissance d'une fille, son visage s'assombrit, il suffoque », verset 58 de la sourate Al-Nahl (les abeilles).

Il est vrai que la tradition de préférer les garçons aux filles est ancrée, mais ses fondements sont en train de s'effriter, et ce sont les femmes, qui ont subi cette discrimination, qui luttent en silence pour les ébranler. « Je voudrais offrir à mes filles un meilleur avenir. Je refuse qu'un fossé sépare mes deux enfants », lance Sayeda.

Selon Nihal Aboul-Qomsane, c'est à travers le travail sur le terrain que l'Organisation égyptienne des droits de la femme a constaté que les femmes qui ont le plus souffert de la discrimination sont les plus déterminées à donner plus de droit à leurs filles.

Dina Darwich
Chahinaz Gheith

 

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