| Une première
en son genre. Un jeune habitant de la ville de Zagazig,
dans le Delta, a été arrêté et condamné à 15 jours de
prison il y a près d'un mois. Motif : dégradation
des biens de l'Etat. Ce que le jeune a osé faire, c’est
couvrir les murs qui entourent la gare de son village
de phrases exprimant son refus de la politique arabe jugée,
selon lui, trop passive vis-à-vis de la cause palestinienne.
A l'aide de simples bouts de craies de couleur, il a profité
du silence de la nuit pour inscrire ses propres slogans
sur les murs de la gare. « La Palestine est arabe,
non à l’injustice mondiale, vive la résistance ».
Mais, il
semble que c'est le conten u
de son slogan qui a conduit le jeune villageois en prison
et non pas l'abus de biens publics. Car des milliers de
graffitis décorent les murs du Caire et des provinces
sans susciter la même réaction.
En fait,
le phénomène ne semble pas nouveau. Les Egyptiens connaissent
l’art du graffiti depuis la nuit des temps et avec les
années, ils ont appris à l'adapter suivant leurs besoins.
Des phrases gribouillées à la main, des petits dessins
ou scènes en couleur ornent les murs de la capitale, suscitant
la curiosité des uns et l’indifférence des autres. Pour
certains, il s’agit d’un art spontané et populaire digne
d'être développé, alors que d’autres y voient une dégradation
et une déformation du cadre ambiant.
Et bien que
le graffiti soit un art reconnu dans le monde occidental
et enseigné dans les universités possédant ses outils,
ses règles et fonctions, en Egypte, il demeure à son état
primitif.
Le matériel
utilisé est modeste : de la craie, de la peinture
ou dans quelques quartiers plus chics, des sprays de différentes
couleurs. Pourtant, le but est le même. Convier les passants
à prendre part à une sensation de joie ou de colère ressentie
par celui qui l'a rédigé ou en a fait l’illustration et
ce, dans le but d'attirer les regards par une locution
ou un dessin que l'auteur a improvisé.
Une simple
tournée dans les rues du Caire prouve à quel point l’Egyptien
a trouvé dans cette astuce un moyen de communication.
Dans le quartier d’Héliopolis, toutes les stations de
métro sont gribouillées. De Roxy à Ramsès, aussi bien
à l’intérieur des stations que sur les façades des immeubles.
Etablissements scolaires, balcons, administrations publiques,
clubs, aucun mur n’a échappé aux graffitis. On y a griffonné
des numéros de portables avec les noms de leurs propriétaires,
des messages d’amour, des cris de révolte ou de passion,
et surtout de la publicité. « Appelez ce numéro
et votre pizza arrivera en un temps record »,
« Dina Car vous prépare à l’examen de permis
de conduire à des prix défiant toute concurrence ».
« Les professeurs Adel Ahmad et Amin Sami vous
aideront à passer avec succès l’examen d'entrée des facultés
militaires et sportives, les cours auront lieu dans des
salles climatisées », « Si vous avez
un document à traduire, n'hésitez pas à composer ce numéro
de portable. Pour les étudiantes venues des provinces,
des appartements meublés à louer à des prix dérisoires ».
Voilà un petit aperçu des publicités qui couvrent presque
tous les murs des différents quartiers du Caire. Et selon
la cible qu'ils visent, les auteurs de graffitis décident
de l’endroit où les insérer. Par exemple, dans les endroits
à forte concentration estudiantine, les phrases qui font
allusion aux cours particuliers sont plus courantes et
sur les murs des clubs, les publicités qui s'adressent
aux jeunes sont plus visibles. Dans la plupart des cas,
il s’agit de phrases succinctes écrites en noire ou rouge,
une manière de transmettre un message qui attire l'attention
sans utiliser trop d’espace. Dans des quartiers huppés
tels que Héliopolis ou Maadi, des termes en anglais côtoient
ceux en arabe, la plupart des habitants de cette zone
étant bilingues. De plus, la calligraphie est représentée
avec soin, ce qui laisse croire que des professionnels
l'ont réalisé.
« C’est
une manière tout à fait extravagante de faire de la publicité.
Elle vise un nombre considérable d'individus, ceux
qui traverseront cette rue jetteront sûrement un coup
d'œil sur le mur où j'ai transcrit mon message. Mais,
le plus intéressant, c’est que cette méthode de publicité
est gratuite », dit Choukri, le propriétaire
d’un petit restaurant à Hadaëq Al-Qobba. Il a couvert
les murs de la station de métro qui conduit à son restaurant
d'annonces publicitaires portant le nom, l’adresse et
le numéro de téléphone pour être livré à domicile. Et
si cela ne lui a rien coûté, l’effet qu’il a obtenu est
étonnant.
Mais, pour
profiter d'un tel avantage, Choukri a dû tout faire durant
la nuit. « J’ai acheté de la peinture, un pinceau
et j’ai tout gribouillé en quelques minutes et de façon
furtive ». Opérer dans la clandestinité, sinon
on risque de se retrouver en prison pour dégradation de
biens de public. |
Mais ces
graffitis à l’égyptienne ont joué un rôle plus particulier :
ils sont devenus avec les années des témoins de la vie
quotidienne d’un peuple et de ses émotions. Il est très
touchant par exemple de lire, dans le quartier de Sayeda
Zeinab, sur la façade d’une petite usine, les noms d'une
promotion d’élèves qui datent de 1972. En s’arrêtant devant
ce mur, on ne peut s'empêcher de revenir en arrière, imaginant
ce groupe d’enfants pleins de vie et qui ont voulu marquer
cette page de leur histoire sur ce mur. Leurs noms ont
pu résister au temps pendant plus de trente ans et incite
le passant à se poser une question : que sont-ils
devenus aujourd’hui, ces gens que nous ne connaîtrons
jamais.
Le cas de
cet amoureux fou de la belle Amani prouve à quel point
un graffiti peut témoigner d'un état d'âme. Sa phrase
écrite en rouge sur le mur d’un jardin public à Abbassiya
interpelle : « Je te jure ma belle Amani,
au nom de Dieu, que je n’ai jamais aimé que toi ».
Il a même signé de son nom et orné son message d'amour
d'un cœur transpercé par deux flèches. Sa phrase s'étale
sur presque tout le mur du jardin. Une phrase qui provoque
aussi des critiques. « Existe-t-il, aujourd’hui,
un amour aussi sincère ? », demande une
jeune, passant par là, à son camarade. Leur conversation
prouve non seulement que le message du jeune amoureux
a été lu, mais qu’il a surtout réussi à créer une réaction.
« Le
graffiti à l’égyptienne a cette particularité d’être un
témoin de l’histoire de tout un peuple, une sorte de chronique.
C’est ce qui fait tout son charme surtout quand les années
passent et que l’événement rapporté devient un simple
souvenir. Cela rapproche des personnes qui ne se croiseront
peut-être jamais », explique Nader Guirguis,
diplômé de la faculté d’arts appliqués qui a choisi le
graffiti pour sujet de thèse.
Plus le temps
passe, plus les graffitis méritent que l'on s'y attarde.
La locution écrite par le propriétaire d’un studio à Manchiyet
Al-Bakri nous transporte vers une autre époque. « Libre
à vous de le croire, vous pouvez développer dans nos studios
des photos en couleur », a-t-il écrit en noir
sur l’un des murs du quartier. |
Si des
graffitis ont pu survivre au temps, d’autres pas. Et c'est
un hasard s'ils figurent encore car le service de la municipalité
intervient souvent pour les faire disparaître. Sur les
murs de l’Université du Caire, des slogans rédigés l’an
dernier pendant la guerre d'Iraq ont disparu aujourd’hui.
Selon les étudiants, les murs ont été repeints volontairement.
Le but : ne plus susciter chez les passants un sentiment
de colère et ne pas accabler les esprits de questions
politiques. « Nous avons constaté qu’il existait
même une censure car seules les phrases à caractère politique
étaient nettoyées alors que les annonces publicitaires,
les messages d’amour et même les termes sensuels
demeurent », dit Hicham, étudiant. Ce dernier,
qui a appris à jouer au chat et à la souris avec les agents
de la police, ne perd pas courage. A chaque fois qul’on
gomme ses phrases, il revient pour les réécrire.
Sa détermination
rappelle celle d’Abdel-Razeq Afifi, le cas le plus connu
dans le monde du graffiti. Il s’agit de l'inventeur de
slogans les plus extravagants. De Héliopolis à Doqqi,
il a profité de tout espace pour noter sa célèbre expression :
« Je suis le poète des jeunes, l’écrivain le plus
digne que l'Egypte ait connu ». Sur les murs
du Caire, il fait savoir à ses fans que son livre va bientôt
paraître. « Encore à l'imprimerie, mon nouveau
livre : La Religion, la vie et le sexe ».
Un livre qui n’a jamais vu le jour ... Il est prêt
à tout pour devenir célèbre. Mais, cela n’empêche pas
qu’il ait réussi, grâce à cette méthode qui ne manque
pas d'audace, à faire parler de lui.
Qui sait,
peut-être le jour viendra où ces gribouillis seront reconnus
et mieux développés. Les indices sont quand même là. On
peut remarquer le nombre croissant des écoles et facultés
dont les murs sont décorés par des dessins exécutés par
les élèves eux-mêmes. Par ailleurs, en Nubie, personne
n’a appris aux habitants comment décorer leurs façades
de dessins inspirés par leur environnement. Ce sont de
telles initiatives individuelles qui pourront un jour
changer le paysage de la capitale.
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