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Dans ces deux nouvelles extraites de son dernier recueil, Hikayat min Fadlallah Osmane (Histoires de Fadlallah Osmane), Ibrahim Aslane excelle comme toujours à décrire sobrement des personnages marginaux ou isolés.
L'homme et les choses

De l'autre côté du marché, près du bâtiment de la municipalité, du kiosque à cigarettes et du frigo, à l'ombre de l'arbre qui abritait les jarres mouillées, la jeune vendeuse de citrons jouait dans son panier. Un vieil homme était installé tout près d'elle, devant une grande nappe de coton lourd.

Cette nappe était brodée de lignes dont la couleur s'était fanée et sur laquelle cohabitaient plusieurs objets : une paire de petits ciseaux pour les ongles, un long bandeau en dentelle, un tarbouche sans bouton, des bretelles, des cuillères en argent, un tuyau de piqûre anale, une bouteille bleue vide et d'autres choses encore. Ces objets étaient méticuleusement disposés sur les bords. Au milieu, il y avait un petit couteau dont le gros manche était en ébène travaillé, à côté d'un cadre en bois incrusté de petits coquillages autour d'une photo fanée. Là-bas, un filtre pour cigarettes qui n'était qu'une longue branche sèche avec un briquet en métal dans une pochette en velours noir, un portefeuille en cuir de serpent usé et aux fils défaits même s'il gardait encore ce brillant profond dans son cuir naturel et ces légers carrés irréguliers clairs comme les lignes de la paume dans ce cuir marron brûlé.

Ce très vieil homme jeta un coup d'œil d'en dessous de ses épais sourcils, son corps chétif penché en avant ; il se mit à se parler à lui-même à haute voix. La vendeuse de citrons s'approcha alors de lui et lui demanda :

— C'est à moi que vous parlez ?

Il se reprit, ferma sa bouche édentée et détourna le visage.

Elle pencha la tête pour bien voir son visage :

— Vous êtes fâché contre moi ?

Il ne bronchait pas un mot.

Elle tendit la main. Saisit le bandeau en dentelle :

— Combien ?

Elle le tripota :

— Il est à combien, ce bandeau ?

— Pourquoi ?

— Je le veux pour la galabiya bleue.

— Prenez-le, répondit-il sèchement.

Elle rassemble le bandeau et le plaça dans l'ouverture de sa poitrine.

Elle tendit la main vers le panier, saisit une pleine poignée de citrons et la vida dans ses genoux.

Le vieux resta silencieux. Il se pencha, regarda les citrons, se redressa.

Un petit temps passe.

Le vieux leva les sourcils, lui fit signe de la tête d'approcher. Lorsqu'elle fut devant lui, il baissa les sourcils et montra du regard le kiosque en bois tout près :

— Donnez-les à l'homme dans le kiosque et amenez-moi des cigarettes à la place.

Elle l'écouta puis dit :

— Allez-y, vous.

Il semblait en colère, mais ne pipa mot.

La vendeuse réfléchit rapidement. Elle se leva, prit les citrons, les laissa choir dans le panier.

Au bout d'un moment, elle revint avec deux cigarettes.

Le vieux tendit la main, récupéra le filtre parmi les objets exposés, et aussi le briquet au sachet.

Il engagea le bout de la cigarette dans l'ouverture du filtre, l'alluma et tira une longue bouffée.

Il expulsa la fumée, remit le briquet dans son sachet, et au lieu de le reposer sur la nappe le mit dans la poche supérieure de sa galabiya, puis il la regarda.

Elle sourit tout en cachant sa bouche du bout de son vieux voile noir. Il sourit aussi et ses yeux se rapetissaient et de fines rides apparaissaient sur son visage vieux et bienveillant. Elle tendit alors la main vers les objets exposés sur la nappe. Elle se saisit du cadre. Elle regarda, demanda :

— C'est qui ?

— Moi.

— Ce sont des gens, dit-elle.

— Et moi aussi.

— o% ça ?

Il montra du doigt le petit garçon.

Elle rapprocha la photo de ses yeux en criant :

— C'est vrai ?

— Oui. Et c'est ma mère. Et ça c'est mon grand frère.

Il montra du doigt le tarbouche sur la photo.

— Tu vois ce tarbouche.

— Oui.

Il montra le tarbouche devant lui :

— C'est celui-là.

Elle regardait tour à tour le petit tarbouche défraîchi sur la photo et le tarbouche rouge et poussiéreux parmi les objets.

— C'est celui-là. Mais le bouton est perdu.

— Et celui qui est assis là, c'est ton père ?

— Oui.

Il montra du doigt le couteau :

Le propriétaire de cette statue

— C'est un couteau, dit-elle après l'avoir observé.

— Non. C'est une statue et un couteau.

— L'un d'entre eux est vivant ?

— Moi.

— Et les autres ?

— Tous morts.

— Tous ?

— Ça fait longtemps, mais ces choses-là leur appartiennent.

Elle garda le silence un moment, puis demanda :

— Donc ça veut dire que tu n'achètes pas les marchandises que tu vends ?

— Elles sont à moi aussi.
— Parce que tu en as hérité ?

Il hocha la tête, légèrement, il se mouilla le doigt, plusieurs fois et éteignit le mégot de cigarette toujours dans le filtre en bois. Il le retira et le jeta au loin. Il mit le bout du filtre dans sa bouche édentée et souffla au travers pour bien le dégager. Il le mit dans sa poche avec le briquet au lieu de le remettre à sa place sur la nappe. Le vent se renforça un peu, fit balancer les feuilles de l'arbre, et quelques feuilles voletèrent sur le trottoir. La camionnette qui transportait des voyageurs s'arrêta à la station tout près. Des passagers descendirent, d'autres montèrent. La vendeuse abandonna la photo et le cadre et se mit à vendre le citron à la criée. Un homme portant sous ses aisselles un dossier plein de papiers ralentit devant le vieux et regarda les objets présentés.

L'homme se pencha et se saisit des petits ciseaux, les testa sur le bord du papier et les jeta.

Il saisit le tuyau, boucha son extrémité de son doigt et souffle fortement de l'autre côté puis se pencha. Il le posa et saisit le couteau, passa le doigt sur la courte lame, scruta le gros manche travaillé :

— Combien ?

Le vieux tendit la main et récupéra le couteau, il l'observe lui aussi avec soin, le remit à sa place à côté du cadre.

L'homme se pencha et le reprit.

— A combien ce couteau ?

Le vieux marmonna :

— Dites.

— Dire quoi ? C'est à vous de dire.

Le vieux restait silencieux.

— Une livre, c'est bien ?, demanda l'homme.

La vendeuse dit :

— Une livre ?, intervint la vendeuse. Le couteau de son père, à une livre ?

L'homme rit, tout en mettant la main dans sa poche :

— D'accord, dix piastres en plus, rien que pour son père.

L'homme mit l'argent en poche et enveloppa le couteau dans un bout de papier puis se retourna. Le vieux plia la jambe et appuya son coude sur ses genoux. L'argent disparut dans le genou de sa galabiya et le bout de son pantalon intérieur apparut sur l'os de sa jambe propre et nue.


La fuite

C'était un chemin tranquille et il n'y avait personne d'autre que moi. Il n'y avait que quelques arbres épais et peu nombreux sur le trottoir de gauche au-dessus de quelques voitures garées. Je marchais seul, donc, quand j'entendis sa voix rieuse dire qu'elle voulait juste parler jusqu'au bout de la rue et qu'elle attendait quelqu'un qui l'écoute. Je reconnus la voix dès que je l'entendis et répondis que j'étais la personne la mieux placée pour ça. Alors, elle quitta le trottoir, surgit d'une béance entre deux voitures et marcha à mes côtés. Je remarquai qu'elle était une jeune fille ordinaire ; elle portait de modestes vêtements d'intérieur et je me dis qu'elle n'était pas jolie. Mais elle dégageait quelque chose d'agréable et elle disait ce qu'elle pensait. Elle bavardait en laissant son épaule effleurer la mienne, lorsqu'on arriva au bout de la rue — qui n'était pas très longue —, on a monté les marches. Elle m'avait précédé. Je ne l'ai jamais revue depuis. En entrant, j'ai entendu la voix fatiguée de la mère me souhaiter la bienvenue derrière une porte latérale et j'ai vu l'homme, avec sa vieille galabiya, se lever du canapé pour m'accueillir à bras ouverts. Sur son visage bienveillant et âgé, la joie se mêlait à de l'embarras. J'ai ressenti très clairement qu'on se retrouvait après une longue séparation. Il m'emmena pour que je m'installe, enleva le chiffon jeté sur l'accoudoir du fauteuil, le cacha derrière son dos puis recula pour laisser entrer l'homme qui était plus jeune que lui. Il me salua d'un sourire embarrassé et resta installé devant moi en me regardant avec un air de reproche. Je me dis qu'il avait vieilli et qu'il devait se dire la même chose sur moi. Je ne le vis pas so. Je remarquai seulement qu'il y avait une autre porte dans la chambre. Je me retrouvai à me diriger vers elle puis à descendre des marches de derrière en m'empressant de m'éloigner avant que quelqu'un ne vienne.

Traduction de Dina Heshmat

Ibrahim Aslane

Né en 1935 à Tanta, Ibrahim Aslane a grandi au Caire, principalement à Imbaba. Après ses études primaires, il continue son apprentissage en autodidacte, lisant le Coran et les Mille et une nuits et s'intéressant à la poésie (Amal Donqol) et à la littérature arabe et traduite. Ayant travaillé à une époque à la poste, il est actuellement responsable des pages Culture du quotidien Al-Hayat. Il publie son premier recueil de nouvelles, Bohayret al-massaë (Le Lac du crépuscule) en 1972. Son premier roman, Malek al-hazine (Le Héron, 1983), adapté au cinéma par Daoud Abdel-Sayed sous le titre Al-Kit Kat, peut être considéré comme une remémoration par l'écriture d'un âge d'or du quartier populaire d'Imbaba. Il publie ensuite un autre recueil de nouvelles, Youssef wal ridae, (1987), et puis Wardiyet leil (Equipe de nuit, 1992) traduit en français, entre le roman et le recueil de nouvelles, placé dans l'univers des postiers. Assafir Al-Nil (Les Oiseaux du Nil, 1999), son deuxième vrai roman, place la quête de la mémoire collective entre le village d'origine, l'attachement au Nil, et les racines familiales. Il a publié en 2003 deux œuvres, la première est un recueil de nouvelles, Hikayat min Fadlallah Osmane (Histoires de Fadlallah Osmane), la seconde rassemble une série d'articles Kholwet al-ghalbane (Misérables méditations).

 

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