Cette nappe était brodée de lignes dont
la couleur s'était fanée et sur laquelle cohabitaient plusieurs
objets : une paire de petits ciseaux pour les ongles,
un long bandeau en dentelle, un tarbouche sans bouton, des
bretelles, des cuillères en argent, un tuyau de piqûre anale,
une bouteille bleue vide et d'autres choses encore. Ces
objets étaient méticuleusement disposés sur les bords. Au
milieu, il y avait un petit couteau dont le gros manche
était en ébène travaillé, à côté d'un cadre en bois incrusté
de petits coquillages autour d'une photo fanée. Là-bas,
un filtre pour cigarettes qui n'était qu'une longue branche
sèche avec un briquet en métal dans une pochette en velours
noir, un portefeuille en cuir de serpent usé et aux fils
défaits même s'il gardait encore ce brillant profond dans
son cuir naturel et ces légers carrés irréguliers clairs
comme les lignes de la paume dans ce cuir marron brûlé.
Ce très vieil homme jeta un coup d'œil
d'en dessous de ses épais sourcils, son corps chétif penché
en avant ; il se mit à se parler à lui-même à haute
voix. La vendeuse de citrons s'approcha alors de lui et
lui demanda :
— C'est à moi que vous parlez ?
Il se reprit, ferma sa bouche édentée et
détourna le visage.
Elle pencha la tête pour bien voir son
visage :
— Vous êtes fâché contre moi ?
Il ne bronchait pas un mot.
Elle tendit la main. Saisit le bandeau
en dentelle :
— Combien ?
Elle le tripota :
— Il est à combien, ce bandeau ?
— Pourquoi ?
— Je le veux pour la galabiya
bleue.
— Prenez-le, répondit-il sèchement.
Elle rassemble le bandeau et le plaça dans
l'ouverture de sa poitrine.
Elle tendit la main vers le panier, saisit
une pleine poignée de citrons et la vida dans ses genoux.
Le vieux resta silencieux. Il se pencha,
regarda les citrons, se redressa.
Un petit temps passe.
Le vieux leva les sourcils, lui fit signe
de la tête d'approcher. Lorsqu'elle fut devant lui, il baissa
les sourcils et montra du regard le kiosque en bois tout
près :
— Donnez-les à l'homme dans le kiosque
et amenez-moi des cigarettes à la place.
Elle l'écouta puis dit :
— Allez-y, vous.
Il semblait en colère, mais ne pipa mot.
La vendeuse réfléchit rapidement. Elle
se leva, prit les citrons, les laissa choir dans le panier.
Au bout d'un moment, elle revint avec deux
cigarettes.
Le vieux tendit la main, récupéra le filtre
parmi les objets exposés, et aussi le briquet au sachet.
Il engagea le bout de la cigarette dans
l'ouverture du filtre, l'alluma et tira une longue bouffée.
Il expulsa la fumée, remit le briquet dans
son sachet, et au lieu de le reposer sur la nappe le mit
dans la poche supérieure de sa galabiya, puis il
la regarda.
Elle sourit tout en cachant sa bouche du
bout de son vieux voile noir. Il sourit aussi et ses yeux
se rapetissaient et de fines rides apparaissaient sur son
visage vieux et bienveillant. Elle tendit alors la main
vers les objets exposés sur la nappe. Elle se saisit du
cadre. Elle regarda, demanda :
— C'est qui ?
— Moi.
— Ce sont des gens, dit-elle.
— Et moi aussi.
— o% ça ?
Il montra du doigt le petit garçon.
Elle rapprocha la photo de ses yeux en
criant :
— C'est vrai ?
— Oui. Et c'est ma mère. Et ça c'est
mon grand frère.
Il montra du doigt le tarbouche sur la
photo.
— Tu vois ce tarbouche.
— Oui.
Il montra le tarbouche devant lui :
— C'est celui-là.
Elle regardait tour à tour le petit tarbouche
défraîchi sur la photo et le tarbouche rouge et poussiéreux
parmi les objets.
— C'est celui-là. Mais le bouton est
perdu.
— Et celui qui est assis là, c'est
ton père ?
— Oui.
Il montra du doigt le couteau :
Le propriétaire de cette statue
— C'est un couteau, dit-elle après
l'avoir observé.
— Non. C'est une statue et un couteau.
— L'un d'entre eux est vivant ?
— Moi.
— Et les autres ?
— Tous morts.
— Tous ?
— Ça fait longtemps, mais ces
choses-là leur appartiennent.
Elle garda le silence un moment, puis demanda :
— Donc ça veut dire que tu n'achètes
pas les marchandises que tu vends ?
— Elles sont à moi aussi.
— Parce que tu en as hérité ?
Il hocha la tête, légèrement, il se mouilla
le doigt, plusieurs fois et éteignit le mégot de cigarette
toujours dans le filtre en bois. Il le retira et le jeta
au loin. Il mit le bout du filtre dans sa bouche édentée
et souffla au travers pour bien le dégager. Il le mit dans
sa poche avec le briquet au lieu de le remettre à sa place
sur la nappe. Le vent se renforça un peu, fit balancer les
feuilles de l'arbre, et quelques feuilles voletèrent sur
le trottoir. La camionnette qui transportait des voyageurs
s'arrêta à la station tout près. Des passagers descendirent,
d'autres montèrent. La vendeuse abandonna la photo et le
cadre et se mit à vendre le citron à la criée. Un homme
portant sous ses aisselles un dossier plein de papiers ralentit
devant le vieux et regarda les objets présentés.
L'homme se pencha et se saisit des petits
ciseaux, les testa sur le bord du papier et les jeta.
Il saisit le tuyau, boucha son extrémité
de son doigt et souffle fortement de l'autre côté puis se
pencha. Il le posa et saisit le couteau, passa le doigt
sur la courte lame, scruta le gros manche travaillé :
— Combien ?
Le vieux tendit la main et récupéra le
couteau, il l'observe lui aussi avec soin, le remit à sa
place à côté du cadre.
L'homme se pencha et le reprit.
— A combien ce couteau ?
Le vieux marmonna :
— Dites.
— Dire quoi ? C'est à vous de
dire.
Le vieux restait silencieux.
— Une livre, c'est bien ?, demanda
l'homme.
La vendeuse dit :
— Une livre ?, intervint la vendeuse.
Le couteau de son père, à une livre ?
L'homme rit, tout en mettant la main dans
sa poche :
— D'accord, dix piastres en plus,
rien que pour son père.
L'homme mit l'argent en poche et enveloppa
le couteau dans un bout de papier puis se retourna. Le vieux
plia la jambe et appuya son coude sur ses genoux. L'argent
disparut dans le genou de sa galabiya et le bout
de son pantalon intérieur apparut sur l'os de sa jambe propre
et nue.