| Il sillonne
des forêts, franchit des montagnes, traverse des lacs,
arrose des terres humides et des terres arides, s'engouffre
dans le désert, quitte l'Ethiopie ,
passe par le Soudan et arrive en Egypte. Un périple long
de plus de 6 000 kilomètres. Les paysans guettent
ses frémissement, s'adaptent à son rythme et lui offrent,
comme dit la légende, des offrandes pour calmer sa colère,
capable de tout emporter avec elle. Ce Dieu, dit Hapy,
chez les Anciens Egyptiens, vénéré mais négligé, n'arrête
cependant pas de semer la zizanie partout où il passe.
Le Nil n'est plus en révolte, mais ce sont les pays riverains
qui sont de plus en plus irrités, des querelles diplomatiques
remontent à la surface. Chacun des dix pays du Bassin
du Nil cherche à s'attirer davantage de ses bénédictions.
Une grâce qui leur éviterait sécheresse, pauvreté, faim,
et salinité du sol. On ne peut ignorer le caractère, peut-être
pas meurtrier, mais explosif du problème. « L’eau
est un facteur majeur dans l’avènement et la chute des
civilisations », écrit le secrétaire général
de l’Onu, Kofi Annan, dans sa préface au Rapport mondial
des Nations-Unies sur la mise en valeur des ressources
en eau. Cette réflexion s’applique aussi bien au delta
du Nil, où l’eau et les limons venus du cœur de l’Afrique
alimentent l’agriculture depuis cinq mille ans. En effet,
la tension n'a pas arrêté, au fil des années, de monter
entre l'Egypte d'un côté, le Soudan ou l'Ethipoie et aujourd'hui
le Kenya et la Tanzanie de l'autre côté. Le Nil, que les
Egyptiens surnomment « la veine de la vie »
devient un enjeu prioritaire de sécurité nationale et
une question géostratégique majeure. « Seule la
question de l'eau pourrait conduire l'Egypte à entrer
de nouveau en guerre », avait déclaré en 1979
le président Anouar Al-Sadate en réponse à un projet éthiopien
d'exploiter cette richesse naturelle sans coordination
avec l'Egypte. Des querelles qui ne datent pas d'hier.
Déjà au XVIIIe siècle, des conflits armés avaient opposé
ces deux pays pour le contrôle du Nil Bleu. Dans les années
1990, lorsque les relations entre Le Caire et Khartoum
étaient à leur plus bas niveau, le Soudan et l'Ethiopie
ont formé une organisation de la vallée du Nil Bleu, pour
étudier plusieurs projets d'exploitation du fleuve, toujours
sans concertation avec l'Egypte. Cette fois-ci encore,
Le Caire n'hésite pas à profiler des menaces d'intervention
militaire.
Aujourd'hui,
même si les bruits de bottes ne se font plus entendre,
la question prend toujours de l'ampleur avec des réclamations
des pays du Bassin du Nil pour que soit renégocié le pacte
de 1929 qui régit la distribution des eaux. Ainsi, le
président Hosni Moubarak, après huit ans d'absence des
sommets africains, n'a pas hésité à faire le déplacement
vers la Libye pour participer à un sommet extraordinaire
de l'Union africaine, lorsqu'il a appris que la problématique
du partage des eaux serait au menu. Pas question de renégocier
le quota car, sans les eaux du Nil, l'Egypte n'est rien
d'autre qu'un immense désert. Le pays n'est-il pas le
« don du Nil » comme dit la formule souvent
attribuée à Hérodote. Car près de 86 % des eaux qui
irriguent le sol aride de l'Egypte proviennent du Nil
Bleu, né en Ethiopie, et environ 95 % des Egyptiens
vivent concentrés sur les rives du fleuve. Rien d'étonnant,
dans ces conditions, à ce que l'attachement des Egyptiens
au fleuve nourricier soit vital. Heureusement, aujourd'hui,
c'est la perspective pacifique de coopération autour du
partage de l'eau qui l'emporte, mais les pressions démographiques
et économiques croissent plus vite que la capacité du
Nil. Et la question demeure sans réponses. Qu’en sera-t-il
à l’avenir, alors que la pression sur l'eau va augmenter
et que les pays craindront de plus en plus pour leurs
intérêts vitaux, voire leur survie ?
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