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Avec le soin et le souci de qualité, Kamal Aboul-Ela s'est imposé comme le maître incontesté du montage des films. Il appartient à la génération qui a marqué le cours de l'Histoire. C'est ce qui lui donne sa valeur et sa grandeur.
Le métronome du montage

Esprit profondément moral, presque puritain, ce roi du montage est reconnu par tous. Ceux qui ont la chance de connaître Kamal Aboul-Ela savent que cet homme qui va fêter ses 76 ans, cette année, possède la qualité essentielle pour un monteur — et faisant défaut à tant de prétendants —, le sens du rythme et la mesure du temps. Avec lui, l'image est impeccable, le rythme est évident. L'œuvre d'Aboul-Ela confirme son talent et le place d'emblée dans la lignée des pionniers du montage. L'aubaine est souveraine. Ne rappelle-t-il pas la vigilance pédagogique de son père, un enseignant d’Al-Azhar, dont il cite avec une dévotion filiale l'apologie du rythme, de la classification des versets coraniques aux résonances mystiques qui l'inspirent dans l'organisation et le décompte des plans d'un film, leur conférant un fabuleux pouvoir de partage du temps. Démonstration éclatante d'une compréhension intime de la valeur du temps. Ce moyen commode de maîtriser le temps s'étaie chez lui au fil des ans. Avec maturité, il rassemble le matériau de sa vie, avec le naturel de l'expérience acquise, avec la liberté d'un créateur qui n'a plus à faire ses preuves. On le trouve dès le début dans la nostalgie douce de l'enfance et des lieux qui l'ont bercé. C'est dans la nature paysanne du village d'Amrous, dans le gouvernorat de Ménoufiya, dans le Delta, dans l'univers des champs, d'une rivière qui s'étend sans rien pour l'arrêter que naît Aboul-Ela et passe sa tendre enfance. Il fait corps avec cette nature, ayant un attachement presque épidermique à la couleur verte et particulièrement au soleil. Il trouve dans le coucher du soleil ou l'éclat de l'aube le goût de vivre. Tout cela développe sa sensibilité aux paysages et ses intérêts plastiques. C'est ainsi qu'il nous fait entrer dans ses sensations, dans sa manière d'éprouver le monde.

Son père et ses oncles, dignitaires du village, éduquaient leurs enfants au kottab (école coranique). A sept ans, il connaît déjà par cœur le Coran. Son père le corrigeait souvent pour servir d'exemple à ses camarades. Il fait aussi la prière aux heures dues, une habitude qu'il tient de son père toute sa vie. A l'âge de l'entrée scolaire, il s'installe dans la capitale où son père est muté pour enseigner dans un institut religieux. Il suit ses études à l'école royale privée, où l'enseignement est dispensé gratuitement aux élèves doués, ce qui allège les charges du père. Il passe une enfance et une adolescence tranquilles. Mais il sent qu'il n'est pas fait pour le chaos ou le tumulte qui accompagne l'approche de l'âge adulte. Il a été élevé dans le souci de l'excellence. Au secondaire, il se découvre un talent d'orateur, récite des poèmes et des passages littéraires d'Al-Manfalouti. C'est à cette époque qu'il découvre le cinéma. Il prend l’habitude d’économiser la piastre que lui donne sa mère pour se rendre au cinéma Al-Charq de Sayeda Zeinab, traversant plusieurs quartiers à pied depuis celui de Helmiya, son lieu de résidence.

Plus tard, à l'Institut du commerce et des finances, il commence à faire du théâtre. Abdel-Badie Al-Arabi, un enseignant muté par le ministère de l’Education nationale, qui incarne pour l'unique fois le rôle d'un herboriste dans le film Al-Ar (La Honte), lui apprend l'interprétation théâtrale. Au bout de quelques rôles interprétés dans les pièces poétiques, Magnoun Leïla (Le Fou de Leïla ) et Ali Bek Al-Kabir, Abdel-Badie oriente Aboul-Ela vers la mise en scène. Mais le souci de ce dernier était d'obtenir un diplôme pour occuper un emploi et prendre part aux responsabilités familiales pour alléger le fardeau du père. Il était porteur d'une grande affection pour sa famille. « On part avec une certaine quantité d'amour, et on espère que ce sera suffisant pour durer et vous soutenir pendant les moments difficiles et les assauts du temps ».

Il occupe plus tard un poste dans une société d'ingénierie automobile. Cependant, il est tiraillé entre devoir et hobby. Rattrapé par sa passion pour le théâtre, il ne sait que diagnostiquer son mal-être. Il est partagé entre le désir de rentrer dans les rangs et celui de se soumettre à l'influence de l'art. Désorienté, il découvre un havre provisoire dans l'étude de l'anglais à l'Institut britannique pour lire les œuvres dramatiques de théâtre et de cinéma qui n'étaient pas traduites en arabe. Et aussi dans la constitution de la troupe des 20. Il s'agissait d'une troupe qui comprenait Farid Chawqi, Ahmad Al-Gazayri, les frères Ali et Abdel-Réhim Al-Zorqani, Al-Sayed Bédir, les frères Maher et Nasri Abdel-Nour, Salah Mansour et Kamaleddine Hussein, et d'autres qui étaient tous fonctionnaires et cherchaient à satisfaire leur passion théâtrale. L'Association des partisans de l’interprétation et du cinéma, célèbre à l'époque, ne pouvait pas intégrer un aussi grand nombre, et c'est pour cela qu'ils ont eu l'idée de créer la troupe des 20. Aboul-Ela y alternait les fonctions de directeur, de comédien et de metteur en scène, souvent, dans la troupe. Celle-ci, devenue connue, accueillait des invités d'envergure tels Youssef Wahbi, Aziz Amir, Aziz Eid, Bahiga Hafez, etc. Un jour, cette dernière invite la troupe pour visiter Studio Misr. C'est le début d'un tournant pour Aboul-Ela. Le Studio, ses plateaux, ses décors le fascinent. Il sent qu'il appartient à cet univers. Bahiga Hafez le convoque, par la suite, à sa société de production. Il y discerne pour la première fois les vêtements des personnages du film Leïla bent al-sahraa (Leïla, fille du désert), les caméras et une salle de montage. Bahiga apprend qu'il s'intéresse à la réalisation, mais l'initie au montage. Après deux essais de monter le film Leïla al-badawiya (Leïla, la nomade), il devient familier de la Moviola et de la pièce obscure où se déroule le montage, qu'il appelle la pièce magique. « On sait monter parce qu'on a vu d'autres le faire. Chacun choisit ses maîtres ou les rencontre par hasard. De toute façon, il y a histoire », dit-il dans un signe de reconnaissance du cadet à l'égard de son aînée Bahiga Hafez. Il trouve le ton juste, la parole qui respecte et approfondit. Depuis, il expérimente différentes choses, passe par des travers et des problèmes et finit par comprendre qu'avant d'entamer le travail sur le film qu'on lui soumet, il faut qu'il lise son scénario pour s'entendre avec son réalisateur sur son esprit et ses différentes figures. « L'art de la fiction réside d'abord, et peut-être exclusivement, dans l'exécution qui appartient au seul auteur. C'est ce qui lui est le plus personnel. A cela, le monteur prend sa mesure, lui donne la découverte, la responsabilité, pas de limites, mais du succès ». Ouverte à tous les possibles et en même temps terriblement exigeante, cette définition du travail du cinéaste et du monteur fait la synthèse de leurs pensées. Le succès rencontré au montage par Aboul-Ela du film Papa Amine, de Youssef Chahine, ami de longue date, qui venait de rentrer des Etats-Unis, fait sa renommée. Leur collaboration se poursuit sur des films tels Ibn Al-Nil (Le Fils du Nil), Seraa fil wadi (Lutte dans la vallée), Bab Al-Hadid (Gare centrale), entre autres. Le montage d'Aboul-Ela se caractérise par une poésie, une discrétion et une mesure, une économie des mots et des images, toujours « taillées » au plus juste. Qu'a-t-il donc découvert d'essentiel ? « La vérité n'est pas seulement une affaire de logique, elle doit aussi être vécue, découverte, expérimentée. Elle s'éprouve autant, sinon plus qu'elle ne se prouve. Chacun doit s'approprier la vérité en fonction de ce qu'il est, de ce qui meut son existence, de ses cheminements tâtonnants entre affectivité et rationalité ». Et d'ajouter : « Le montage n'est pas une simple addition de plans, mais le moyen qui symbolise les paradoxes, les retranchements mais aussi la cohésion du langage cinématographique ». Il consacre une grande attention à la structure, l'ordre, la composition, l'assemblag, les relations entre les plans d'un film et entre les plans et le tout. Tel est son procédé de synthèse agrémenté de précision et de clarté. Dans le film Gare centrale, il y a le train sur une voie remplie du désordre d'un amour « courant d'air » et de l'attente d'un handicapé en mal d'amour, au bord de la vie, de vies qui tiennent presque à rien, en tas sur la voie ferrée. Tout l'art subtil d'Aboul-Ela est là, dans la justesse d'une image, d'une impression, d'une émotion, de vies faites de rien, de drames minuscules et intimes, saisies dans la douce mélancolie, dans la fugacité d'un instant, à jamais bouleversant. En revanche, dans La Momie de Chadi Abdel-Salam, Aboul-Ela montre par la lenteur la latitude d'une certaine vie des personnages qui animent le film, suggérant une certaine attente, une lourdeur : une insistance sur des détails insolites, des rencontres improbables, une inhabituelle longueur des jours, des hommes mauvais inquiétants attendent la tombée de la nuit pour piller les trésors des tombes pharaoniques. Il a l'art d'accentuer les traits, préciser les portraits, détecter les contradictions du réel. Un art qu'il instille dans ses œuvres. « C'est à la magie de la fiction de ressusciter intacte la réalité, de lui redonner l'authenticité qui la rend intensément humaine et poignante ». Aboul-Ela réussit ce tour de force sans complaisance. C'est ce qu'il apprend aux étudiants de l'Institut supérieur du cinéma, auxquels il enseigne l'analyse filmique. Ce qui se détache en un relief précis dans les récits qu’il monte, c'est la vérité haute en couleur des personnages, humbles citoyens, victimes et bourgeois confondus, lâches par nécessité, intrépides ou vaincus par définition.

En 1975, à la suite de problèmes de santé, notamment de cœur, il se tourne vers la réalisation de feuilletons à thèse, tels Nofous khaliya (Ames vides), adaptés d'œuvres de grands romanciers comme Abdel-Rahmane Al - Charqawi, Youssef Ghorab et Youssef Ezzeddine Eissa. Ses trois documentaires sur Alexandrie ont fait date, évoquant la ville, ses institutions, son rôle d'acteur économique puissant, appuyés sur une érudition sans faille, sur un mode de raisonnement rigoureux. Lorsqu’il s'apprête à collaborer avec le cinéaste Ali Al-Ghazouli, dont il a monté l'ensemble de ses documentaires, son programme est fort tenu : géographie, histoire, psychologie et politique, culture, religion et urbanisme sont convoqués au service du sujet à traiter. Ce qui fait sa valeur, c'est son esprit encyclopédique. Rappelons qu'il a occupé différents postes-clés à la Télévision depuis son instauration en 1961, rehaussant la valeur de ses programmes. De même, il a mis les bases qui ont lancé la Télévision du Koweït, classée deuxième sur le plan de l'efficacité après celle de l'Egypte. Ses atouts sont autant spirituels que moraux. Epoux modèle, père attentionné, autour de cet homme discipliné, obsédé par la minutie et l'exactitude du temps, gravitent sa femme, gardienne des traditions familiales et ses deux enfants charmants, l'aînée Sahar, anesthésiste, et le cadet Achraf, ingénieur civil. Dans ce tableau idyllique de famille, il a l'amour et la sérénité tous deux garantis.

Amina Hassan

Jalons

1942 : Diplôme de l'Institut supérieur du commerce et des finances.

1949 : Montage du film Papa Amine.

1969 : Médaille d'or de l'Etat pour l'ensemble des films montés de 1955 à 1958.

1970 : Prix du montage de La Momie des festivals de Locarno, Paris, et Londres

1987 : Prix du rôle pionnier dans l'art du montage et de l'enseignement de l'art du Festival international du Film du Caire.

1994 : Prix de la créativité du Festival national du cinéma.

 

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