| C'est Wadi
Al-Oyoune.
Soudain, au milieu du désert dur et têtu, surgit cette tache
verte, comme jaillie du ventre de la terre ou tombée du ciel.
Elle est différente de tout ce qui l'entoure, ou, plus exactement,
il n'y a aucun lien entre elle et le reste. L'être humain
ne sait plus quoi penser, ébloui, et s'interroge alors avant
de s'émerveiller : « Comment l'eau et la verdure ont-elles
pu jaillir dans un endroit comme celui-ci ? ».
Mais cet émerveillement laisse place peu à peu à un recueillement
mystérieux. C'est l'un de ces cas peu nombreux où la nature
exprime son génie et sa fougue, tout en restant rébarbative
à toute explication.
Wadi Al-Oyoune peut sembler familier à ceux qui l'habitent
et ne déclenche pas chez eux de réels questionnements, car
ceux-là se sont habitués à voir les palmiers emplir le wadi
et les sources jaillir un peu partout en hiver et au début
du printemps. Mais, malgré l'habitude, ils sentent qu'une
force bénie les protège et leur facilite la vie. Quand les
caravanes arrivent, enveloppées de nuées de poussière et exténuées
par la fatigue et la soif, après avoir accéléré leur marche,
surtout pendant la dernière, étape pour arriver le plus rapidement
possible à Wadi Al-Oyoune, toute la caravane s'emplit d'une
joie presque irréfléchie. Mais elle ne tarde pas à contrôler
son élan quand elle voit l'eau, prétextant du fait que celui
qui a créé le monde et les êtres humains a créé en même temps
Wadi Al-Oyoune à cet endroit-là précisément, pour en faire
un lieu de sauvetage de la mort dans ce maudit désert si traître.
Quand la caravane s'arrête, qu'elle défait son chargement,
quand les hommes et les bêtes se sont abreuvés, un engourdissement
agréable, qui se transforme vite en satisfaction fougueuse,
ne tarde pas à s'installer. On ne sait pas si c'est à cause
du climat ou de la douceur de l'eau, ou peut-être à cause
du sentiment que le danger est passé. Car il ne s'empare pas
des seuls êtres humains, mais aussi des animaux qui deviennent
moins obéissants et moins disposés à supporter les chargements
les plus lourds ou à continuer le voyage.
Wadi Al-Oyoune est pour les caravanes quelque chose d'extraordinaire ;
un miracle que l'on ne croit pas lorsqu'on le voit pour la
première fois et que l'on n'oublie plus lorsqu'on l'a vu.
Le nom du wadi circule à toutes les étapes de la route, à
l'aller et au retour. « Combien de temps reste-t-il
avant Wadi Al-Oyoune ? », « Si on arrive
à Wadi Al-Oyoune et si on se pose là-bas, on se reposera plusieurs
jours avant de continuer le voyage », « Où
es-tu Wadi Al-Oyoune, paradis du monde ? ».
Cette insistance sur le nom de Wadi Al-Oyoune contient plusieurs
significations. S'il constitue un point de sauvetage pour
les caravanes et les voyageurs, il permet, surtout à cet endroit,
aux hommes des caravanes de s'assurer de beaucoup de choses :
quand sont passées les autres caravanes et vers où se sont-elles
dirigées ? Que transportent-elles et en quelle quantité ?
Sans parler de la connaissance des prix et des noms des propriétaires
des chargements et d'autres informations encore. A la lumière
de tout cela, les hommes de la caravane décident s'ils vont
vendre là où ailleurs, s'ils vont précipiter le voyager ou
le retarder de quelques jours ; ils savent alors quels
travaux et quels matériaux ils doivent chercher en chemin,
ou reposer les mêmes questions.
Si on laissait Mutaab Al-Hizal parler de Wadi Al-Oyoune, il
dirait des choses que personne ne croirait. Car il ne s'agit
pas seulement de la qualité de l'air, de la douceur de l'eau
qui ne se tarit pas un seul jour de l'année, ni même de la
magnificence de la nuit. Il rajoute beaucoup d'autres choses
extraordinaires ; des histoires dont beaucoup remontent
à l'époque de Noé, comme l'affirment les vieux. Il y a entre
Mutaab Al-Hizal et Wadi Al-Oyoune un rapport particulier,
une passion d'un genre assez rare. Mais ceux qui ont vécu
les deux périodes, celle pendant laquelle Wadi Al-Oyoune était
comme le voit Mutaab Al-Hizal, puis la période qui a suivi,
parleront différemment. Ils diront que ce wadi, avec ses palmiers,
ses eaux qui abreuvent les gens vivant aux alentours, qui
arrêtent les voyageurs pendant de longues journées pour qu'ils
se reposent et se ravitaillent de tout ce dont ils ont besoin
avant qu'ils ne continuent leur voyage, peut-être vers des
horizons meilleurs ; ils diront que l'on ne peut se passer
de ce wadi dans ce lieu de la terre ; que sans lui il
n'y aurait ni êtres humains ni vie ; il n'y aurait pas
non plus de route et les tribus ne s'y seraient pas rendues ;
Mutaab Al-Hizal et la tribu des Utum n'auraient pas vécu dans
ce lieu de la terre.
Le Wadi s'étend sur trois milles ou un peu plus. Ce territoire,
large au début, devient de plus en plus étroit et au bout
ce n'est plus qu'une mince bande sur laquelle s'éparpillent
quelques palmiers. Ces arbres vivent des restes d'eau qui
leur parviennent, peut-être aussi des restes des êtres humains
et des animaux ; au bout du Wadi ils sont dispersés et
moins développés. C'est devant le dernier palmier qu'on se
rend compte que c'est là que la terre devient salée. Cette
terre particulière fait partie du Wadi et du désert parce
qu'après cela, elle s'élève rapidement pour ne faire plus
qu'un avec le désert qui la suit. Mais les buissons de tamaris,
de lotus et d'absinthe, nombreux au bout du Wadi, empêchent
les sables d'avancer et rendent la terre plus sombre et plus
ferme aussi, ce qui l'aide à arrêter le mouvement des sables,
ou au moins à limiter ses mouvements et ses extensions.
Après le Wadi et aux alentours, il y a quelques dunes. Mais
le sens des vents et la nature de la terre les rendent plus
stables que d'autres et en font des promontoires dominant
les larges espaces de terre qui les entourent. C'est pour
ça que les gens en font des repères et leur ont donné des
noms pour les différencier l'une de l'autre. A l'est se trouve
Al-Zuhra (la verdoyante), au nord Al-Watfa (l'ombrageuse),
et Oum Al-Athal (la mère du noble), à l'ouest et au sud se
trouvent des dunes moins importantes qui ne signifient pas
grand-chose pour le wadi et les voyageurs, mais ont quand
même reçu des noms, car la nature du désert donne aux noms
une importance particulière. Ils n'ont pas été créés comme
un résultat du désir ou dans un moment de folie. Mais c'est
la nature elle-même qui les a créés, qui leur a donné des
noms correspondant à leur importance ou à leurs caractéristiques.
Ceux qui ont voyagé et qui connaissent les lieux, savent que
la mer n'est pas très éloignée de Wadi Al-Oyoune ; elle
est à sept ou huit jours de distance, mais la route des caravanes
ne l'atteint pas, même si elle s'en éloigne et s'en rapproche
selon la présence de l'eau ou des oasis. Quant au bout du
désert, personne n'arrive jamais à estimer sa fin ; il
est peut-être éloigné ou peut-être pas, mais pour tout le
monde, il s'agit d'un secret que personne ne connaît.
Les années d'abondance, l'abondance se déclare d'abord à Wadi
Al-Oyoune. Les eaux emplissant les trois bassins autour de
la source sont abondantes et celles des sources atteignent
des endroits insolites. Ces années-là, de la verdure est plantée
et des plantes différentes apparaissent, en particulier celles
qui viennent avec les pluies précoces ; et les gens dans
le wadi se comportent d'une manière presque incroyable pour
les voyageurs qui se sont habitués à passer devant plusieurs
stations semblables. Ils insistent plusieurs fois pour que
les voyageurs prolongent leur halte ; ils font montre
de plus de réticence à accepter quelque chose en contrepartie
de ce qu'ils donnent. Des occasions sont même créées pour
en empêcher beaucoup de partir ; ces années-là, la générosité
devient presque excessive et les voyageurs s'étonnent et disent
des habitants du wadi qu'ils sont stupides et irréfléchis,
qu'ils ne pensent pas au lendemain et qu'ils ne se souviennent
des jours difficiles qu'ils ont vécus les années précédentes.
Mais pendant les années de sécheresse, et ce sont les plus
nombreuses, les habitants de Wadi Al-Oyoune se comportent
de manière différente. Ils semblent plus tristes, plus renfermés.
Ils laissent les voyageurs se comporter comme bon leur semble,
sans insister auprès d'eux, sans les importuner non plus.
Mais si on leur propose des marchandises en échange des dattes,
de l'eau et des autres services qu'ils offrent, ils les acceptent,
laconiques mais reconnaissants. Et lorsqu'ils demandent quelque
chose, c'est que la caravane accepte quelques nouveaux voyageurs.
Ceux-là ont déjà passé beaucoup de temps à se préparer et
plus de temps encore à attendre. Avec leur départ, le wadi
se sent rassuré et voit surgir un peu d'espoir : il s'est
débarrassé d'un poids qui lui pesait et, surtout, il attend
des espoirs qui viendront un jour avec ceux qui sont partis
et qui doivent revenir. Entre le soulagement et l'espoir,
tandis que l'eau continue à couler et les caravanes à passer,
le wadi persévère, honoré et fort, sans peur ni hésitation.
Car il saura trouver sa voie — qu'il finit toujours par
découvrir — pour faire face aux difficultés et les surmonter. |