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Décédé la semaine dernière, l'écrivain saoudien Abdel-Rahmane Mounif avait été déchu de sa nationalité bien avant. L'une de ses œuvres majeures, Modone al-malh (Les Villes de sel), roman phare en cinq parties, est une ode au désert et à ses habitants. Nous en traduisons ici les premières pages.
Les villes de sel

C'est Wadi Al-Oyoune.
Soudain, au milieu du désert dur et têtu, surgit cette tache verte, comme jaillie du ventre de la terre ou tombée du ciel. Elle est différente de tout ce qui l'entoure, ou, plus exactement, il n'y a aucun lien entre elle et le reste. L'être humain ne sait plus quoi penser, ébloui, et s'interroge alors avant de s'émerveiller : « Comment l'eau et la verdure ont-elles pu jaillir dans un endroit comme celui-ci ? ». Mais cet émerveillement laisse place peu à peu à un recueillement mystérieux. C'est l'un de ces cas peu nombreux où la nature exprime son génie et sa fougue, tout en restant rébarbative à toute explication.
Wadi Al-Oyoune peut sembler familier à ceux qui l'habitent et ne déclenche pas chez eux de réels questionnements, car ceux-là se sont habitués à voir les palmiers emplir le wadi et les sources jaillir un peu partout en hiver et au début du printemps. Mais, malgré l'habitude, ils sentent qu'une force bénie les protège et leur facilite la vie. Quand les caravanes arrivent, enveloppées de nuées de poussière et exténuées par la fatigue et la soif, après avoir accéléré leur marche, surtout pendant la dernière, étape pour arriver le plus rapidement possible à Wadi Al-Oyoune, toute la caravane s'emplit d'une joie presque irréfléchie. Mais elle ne tarde pas à contrôler son élan quand elle voit l'eau, prétextant du fait que celui qui a créé le monde et les êtres humains a créé en même temps Wadi Al-Oyoune à cet endroit-là précisément, pour en faire un lieu de sauvetage de la mort dans ce maudit désert si traître. Quand la caravane s'arrête, qu'elle défait son chargement, quand les hommes et les bêtes se sont abreuvés, un engourdissement agréable, qui se transforme vite en satisfaction fougueuse, ne tarde pas à s'installer. On ne sait pas si c'est à cause du climat ou de la douceur de l'eau, ou peut-être à cause du sentiment que le danger est passé. Car il ne s'empare pas des seuls êtres humains, mais aussi des animaux qui deviennent moins obéissants et moins disposés à supporter les chargements les plus lourds ou à continuer le voyage.
Wadi Al-Oyoune est pour les caravanes quelque chose d'extraordinaire ; un miracle que l'on ne croit pas lorsqu'on le voit pour la première fois et que l'on n'oublie plus lorsqu'on l'a vu. Le nom du wadi circule à toutes les étapes de la route, à l'aller et au retour. « Combien de temps reste-t-il avant Wadi Al-Oyoune ? », « Si on arrive à Wadi Al-Oyoune et si on se pose là-bas, on se reposera plusieurs jours avant de continuer le voyage », « Où es-tu Wadi Al-Oyoune, paradis du monde ? ».
Cette insistance sur le nom de Wadi Al-Oyoune contient plusieurs significations. S'il constitue un point de sauvetage pour les caravanes et les voyageurs, il permet, surtout à cet endroit, aux hommes des caravanes de s'assurer de beaucoup de choses : quand sont passées les autres caravanes et vers où se sont-elles dirigées ? Que transportent-elles et en quelle quantité ? Sans parler de la connaissance des prix et des noms des propriétaires des chargements et d'autres informations encore. A la lumière de tout cela, les hommes de la caravane décident s'ils vont vendre là où ailleurs, s'ils vont précipiter le voyager ou le retarder de quelques jours ; ils savent alors quels travaux et quels matériaux ils doivent chercher en chemin, ou reposer les mêmes questions.
Si on laissait Mutaab Al-Hizal parler de Wadi Al-Oyoune, il dirait des choses que personne ne croirait. Car il ne s'agit pas seulement de la qualité de l'air, de la douceur de l'eau qui ne se tarit pas un seul jour de l'année, ni même de la magnificence de la nuit. Il rajoute beaucoup d'autres choses extraordinaires ; des histoires dont beaucoup remontent à l'époque de Noé, comme l'affirment les vieux. Il y a entre Mutaab Al-Hizal et Wadi Al-Oyoune un rapport particulier, une passion d'un genre assez rare. Mais ceux qui ont vécu les deux périodes, celle pendant laquelle Wadi Al-Oyoune était comme le voit Mutaab Al-Hizal, puis la période qui a suivi, parleront différemment. Ils diront que ce wadi, avec ses palmiers, ses eaux qui abreuvent les gens vivant aux alentours, qui arrêtent les voyageurs pendant de longues journées pour qu'ils se reposent et se ravitaillent de tout ce dont ils ont besoin avant qu'ils ne continuent leur voyage, peut-être vers des horizons meilleurs ; ils diront que l'on ne peut se passer de ce wadi dans ce lieu de la terre ; que sans lui il n'y aurait ni êtres humains ni vie ; il n'y aurait pas non plus de route et les tribus ne s'y seraient pas rendues ; Mutaab Al-Hizal et la tribu des Utum n'auraient pas vécu dans ce lieu de la terre.
Le Wadi s'étend sur trois milles ou un peu plus. Ce territoire, large au début, devient de plus en plus étroit et au bout ce n'est plus qu'une mince bande sur laquelle s'éparpillent quelques palmiers. Ces arbres vivent des restes d'eau qui leur parviennent, peut-être aussi des restes des êtres humains et des animaux ; au bout du Wadi ils sont dispersés et moins développés. C'est devant le dernier palmier qu'on se rend compte que c'est là que la terre devient salée. Cette terre particulière fait partie du Wadi et du désert parce qu'après cela, elle s'élève rapidement pour ne faire plus qu'un avec le désert qui la suit. Mais les buissons de tamaris, de lotus et d'absinthe, nombreux au bout du Wadi, empêchent les sables d'avancer et rendent la terre plus sombre et plus ferme aussi, ce qui l'aide à arrêter le mouvement des sables, ou au moins à limiter ses mouvements et ses extensions.
Après le Wadi et aux alentours, il y a quelques dunes. Mais le sens des vents et la nature de la terre les rendent plus stables que d'autres et en font des promontoires dominant les larges espaces de terre qui les entourent. C'est pour ça que les gens en font des repères et leur ont donné des noms pour les différencier l'une de l'autre. A l'est se trouve Al-Zuhra (la verdoyante), au nord Al-Watfa (l'ombrageuse), et Oum Al-Athal (la mère du noble), à l'ouest et au sud se trouvent des dunes moins importantes qui ne signifient pas grand-chose pour le wadi et les voyageurs, mais ont quand même reçu des noms, car la nature du désert donne aux noms une importance particulière. Ils n'ont pas été créés comme un résultat du désir ou dans un moment de folie. Mais c'est la nature elle-même qui les a créés, qui leur a donné des noms correspondant à leur importance ou à leurs caractéristiques.
Ceux qui ont voyagé et qui connaissent les lieux, savent que la mer n'est pas très éloignée de Wadi Al-Oyoune ; elle est à sept ou huit jours de distance, mais la route des caravanes ne l'atteint pas, même si elle s'en éloigne et s'en rapproche selon la présence de l'eau ou des oasis. Quant au bout du désert, personne n'arrive jamais à estimer sa fin ; il est peut-être éloigné ou peut-être pas, mais pour tout le monde, il s'agit d'un secret que personne ne connaît.
Les années d'abondance, l'abondance se déclare d'abord à Wadi Al-Oyoune. Les eaux emplissant les trois bassins autour de la source sont abondantes et celles des sources atteignent des endroits insolites. Ces années-là, de la verdure est plantée et des plantes différentes apparaissent, en particulier celles qui viennent avec les pluies précoces ; et les gens dans le wadi se comportent d'une manière presque incroyable pour les voyageurs qui se sont habitués à passer devant plusieurs stations semblables. Ils insistent plusieurs fois pour que les voyageurs prolongent leur halte ; ils font montre de plus de réticence à accepter quelque chose en contrepartie de ce qu'ils donnent. Des occasions sont même créées pour en empêcher beaucoup de partir ; ces années-là, la générosité devient presque excessive et les voyageurs s'étonnent et disent des habitants du wadi qu'ils sont stupides et irréfléchis, qu'ils ne pensent pas au lendemain et qu'ils ne se souviennent des jours difficiles qu'ils ont vécus les années précédentes.
Mais pendant les années de sécheresse, et ce sont les plus nombreuses, les habitants de Wadi Al-Oyoune se comportent de manière différente. Ils semblent plus tristes, plus renfermés. Ils laissent les voyageurs se comporter comme bon leur semble, sans insister auprès d'eux, sans les importuner non plus. Mais si on leur propose des marchandises en échange des dattes, de l'eau et des autres services qu'ils offrent, ils les acceptent, laconiques mais reconnaissants. Et lorsqu'ils demandent quelque chose, c'est que la caravane accepte quelques nouveaux voyageurs. Ceux-là ont déjà passé beaucoup de temps à se préparer et plus de temps encore à attendre. Avec leur départ, le wadi se sent rassuré et voit surgir un peu d'espoir : il s'est débarrassé d'un poids qui lui pesait et, surtout, il attend des espoirs qui viendront un jour avec ceux qui sont partis et qui doivent revenir. Entre le soulagement et l'espoir, tandis que l'eau continue à couler et les caravanes à passer, le wadi persévère, honoré et fort, sans peur ni hésitation. Car il saura trouver sa voie — qu'il finit toujours par découvrir — pour faire face aux difficultés et les surmonter.

Traduction de Dina Heshmat

Abdel-Rahmane Mounif

Abdel-Rahmane Mounif est né en 1933 en Jordanie de père saoudien et de mère iraqienne. Pour des raisons politiques, il a été déchu de sa nationalité saoudienne depuis plus de 35 ans. En 1955, il a été détenu dans les prisons iraqiennes. Dans ses œuvres, il fait le procès des pays du pétrole et évoque l'histoire des villes arabes, notamment dans Villes de sel, roman en cinq volets, dont le dernier est paru en 1989. Il reçoit pour l'ensemble de son œuvre le Prix du roman en 1998, décerné par le Haut Conseil égyptien de la culture lors de la conférence du Caire sur le roman arabe. Mis à part ses essais, les trois tomes d'Ard al-sawad (Terre sombre) sont son dernier succès dans l'univers romanesque. Il s'est éteint la semaine dernière après une période de maladie.
 

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