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Jeanne Augustine, ministre canadienne chargée du Multiculturalisme et du Statut de la femme, en visite en Egypte récemment, dévoile l'expérience du Canada dans la gestion de la cohabitation entre les différentes composantes culturelles de la société.

« Nous faisons tout pour propager l’idée du multiculturalisme »

Al-Ahram Hebdo : Le Canada est parvenu à instaurer un modèle convaincant de multiculturalisme. Comment expliquez-vous cette réussite du modèle canadien ?
Jeanne Augustine : Avant de parler de multiculturalisme, il faut d’abord parler un peu de son histoire. Au Canada, qui est un pays très jeune si on le compare par exemple à l’Egypte, nous avons commencé avec environ 54 communautés aborigènes, qu'on appelle les indiens natifs chez nous. Ils étaient un peu partout dans le pays, ils avaient différentes coutumes et religions, selon la région où chaque groupe habitait, que ce soit sur la côte ou à la montagne. Puis, on a commencé à avoir des vagues d’immigrations européennes dans notre pays. Des voyageurs anglais et français sont venus s’installer au Canada. Puis d’autres Européens sont arrivés, ils fuyaient toutes sortes de circonstances difficiles telles que les guerres. Plus tard, d’autres voyageurs venant de toutes les parties du monde sont eux aussi venus vivre au Canada. Ce pays les a reçus avec les portes grandes ouvertes. Et, vers 1971, nous avons réalisé que nous n'étions pas une société aborigène, mais plutôt une société multiculturelle, où vivent plusieurs races, ethnies et religions. C'est pour cette raison que nous faisons tout pour propager l’idée et la politique du multiculturalisme. Donc, selon cette politique, nous reconnaissons que nous avons des citoyens ayant différentes origines et pour cette raison, il faut que cette politique soit formée par une législation claire et précise. Celle-ci parle de la lutte contre la discrimination, de l'égalité des chances, de l'intégration et du respect des citoyens. Plus tard en 1982, nous avons effectué certains ajouts à notre Constitution, nous avons de nouveau abordé la question du multiculturalisme en précisant cette fois que « personne ne peut être discriminé à cause de sa race, de sa religion ou de son sexe ». En 1994, nous avons ajouté à cela l'orientation sexuelle. Ayant fait tout cela, nous avons mis en place des programmes, des politiques et des fonds dédiés pour travailler avec la société civile. Ceci parce que nous pensons qu’il est nécessaire d'expliquer cette notion dans toutes sortes d’institutions telles que les écoles, les universités, la police, ainsi qu'aux groupes qui détiennent le pouvoir. Tout le monde doit comprendre la nature de la société canadienne, ceci pour que quelqu’un comme moi, une femme noire, puisse avoir les mêmes droits que les autres.

— Comment tout cela fonctionne-t-il en pratique ?
— Nous avons mis en place des dispositifs à travers lesquels les gens peuvent se plaindre lorsqu’ils s'estiment discriminés. Si quelqu’un au Canada estime qu’on lui a refusé du travail, un logement ou une opportunité quelle qu’elle soit dans la société pour des raisons liées à la race, à la religion, au sexe ou à l'âge, il peut s'adresser aux bureaux chargés de cela ou bien aux groupes de droits de l’homme. Le système légal offre une assistance très efficace à tous ceux qui la recherchent.

— N'y a-t-il pas un décalage entre ce discours et la réalité ?
— C’est sûr que rien n’est parfait. Nous sommes continuellement confrontés à de nouveaux défis liés à l’intégration, notamment celle des nouveaux arrivés. Par exemple, quelqu’un arrive au Canada en possession d’un doctorat, il pense qu’immédiatement après son arrivée au Canada il pourra trouver un travail dans sa spécialité. Or, cela n’est pas si facile que ça. Il y a de nombreux défis, que ce soit ceux de la langue ou ceux de l’intégration dans les milieux professionnels de l'arrivant. Parfois c'est frustrant pour certains, parce qu’ils arrivent au Canada avec de grandes attentes.

— Après le 11 septembre, il a beaucoup été question de discrimination à l'égard des musulmans, même au Canada. Ainsi, certains enfants musulmans souhaitaient changer leurs noms. Certains instituteurs auraient même demandé à leurs élèves de changer de nom. Qu'est-ce que cela vous inspire ?
— Il est vrai que le 11 septembre a représenté des défis un peu partout dans le monde pour toute une catégorie de personnes. Je pense que ce qui arrive toujours aux être humains c’est que, peu importe le degré de cohésion qu'il y a, lorsqu’il y a une crise, les gens font appel à un bouc émissaire. Pour se sentir mieux, ils recherchent toujours un coupable ailleurs. Au Canada, immédiatement après le 11 septembre, nous avons adopté un certain nombre de mesures visant à contrer cette vague. Nous sommes allés dans les églises et aux différents lieux de culte pour dialoguer avec les gens. Dans mon département, nous avons réuni différents groupes communautaires pour parler avec eux de cette question. Nous avons mis en place un fonds de plus de 3 millions de dollars pour financer ce projet. Ainsi, un programme composé des conférences et des forums a été mis sur pied, pour que les gens puissent débattre et que différents groupes puissent s'exprimer sur cette question précise. Pour cette raison, j’aimerais souligner, que lorsque nous entendons parler des incidents comme ceux que vous venez de mentionner, nous sommes profondément perturbés. Ceci nous préoccupe parce qu’ils imposent un défi à la notion même de société multiculturaliste que nous défendons. Nous déployons des efforts importants pour maintenir une politique multiculturaliste et nous travaillons beaucoup pour obtenir une cohésion et une intégration sociale, pour développer un dialogue interculturel permanent, et donc de tels incidents sont troublants pour nous. C'est pour cette raison que nous avons beaucoup travaillé dans les écoles et avec les enfants pour qu’ils ne s'insultent pas à cause de quelque chose qu’ils ont vu à la télévision. Pour cela, nous avons travaillé à tous les niveaux, jusqu’au premier ministre. Tous les efforts ont été faits pour dire aux gens que chaque musulman est un voisin, et que rien ne doit changer dans les rapports avec eux. Que le 11 septembre n’avait rien à voir avec la religion, que c’était l’acte de 5 ou 6 personnes, qui ne représentent en aucun cas les musulmans.

— Comment évaluez-vous la situation de la femme dans le monde arabe ?
— Pendant cette visite en Egypte, j’ai eu la chance de rencontrer des femmes brillantes et pleines d’énergie. Je suis vraiment impressionnée par les progrès qui ont été faits dans le domaine des droits de la femme. Et ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est que la plupart des ces femmes reconnaissent ce qui doit encore être fait, comme le traitement des questions de l’éducation et l'appauvrissement des femmes. La question de la mutilation génitale des femmes est aussi une préoccupation que nous partageons, ainsi que le traitement équitable des femmes à l’intérieur des institutions. Ainsi, on a parlé aussi bien de ce qui a déjà été fait dans ce sens, ainsi que de leurs projets pour 2005. J’ai aussi pu parler de notre expérience au Canada, comment nous travaillons pour mettre en place un agenda visant à obtenir l’égalité entre les deux sexes.

— Il y a actuellement une polémique en France sur la question du port du voile dans les écoles. Quelle est votre position sur la question ?
— Au Canada, comme je l’ai déjà dit, lorsque nous parlons du respect de la diversité, nous disons que les gens sont libres de pratiquer leur religion et de s’habiller comme ils le veulent. Nous ne parlons pas de la manière dont les gens s’habillent, parce que nous pensons que nous devons respecter la liberté de chacun. Il est vrai que nous avons mené de nombreux débats et discussions sur le voile, mais aussi sur le turban des « Sikhs ». Nous avons décidé que les personnes portant ces signes doivent avoir les mêmes chances que les autres. Et un exemple qu’on aime mentionner est celui du « Sikh » canadien, qui veut devenir policier tout en portant son turban. Or, après de longues discussions, nous avons décidé qu’un Sikh peut devenir policier pourvu qu’il porte le bque les officiers portent normalement dans leurs chapeaux, sur son turban.

Propos recueillis par Randa Achmawi
 

 

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