Si
vous entrez au Café Riche, faites-le par hasard, mais soyez
bien sûr, vous n’en ressortirez pas aussitôt. On a tout dit
sur le Café Riche, sur son histoire, ses clients, son personnel,
sur l’atmosphère qui y régnait et que ses propriétaires préservent
avec ténacité. Alors que dire de plus ?
Il s’agit avant
tout d’un endroit magique dans le temps et hors du temps,
dans la ville et hors de la ville ; un endroit où vous êtes
sûr de rencontrer quelqu’un qui ne vous laissera pas indifférent.
Ici, il y a deux catégories de clients bien spécifiques. Dans
une première salle clairement ouverte sur la rue s’installent
les touristes et les habitués du matin : une salle aux rideaux
blancs, sans décoration, dans laquelle il est plaisant de
prendre le premier thé de la matinée ou de grignoter.
L’aventure commence
dans l’autre pièce. On est tout de suite saisi par le changement
: la lumière est plus basse, plus feutrée, les murs parlent.
Décorés d’innombrables portraits photographiques, ils protègent
l’autre catégorie de clients, celle des habitués, celle qu’on
pourrait dire de la famille, mais attention une famille éloignée
de cousins et cousines qui peuvent parfois venir de très loin
et qui éprouvent un plaisir intense à se retrouver !
Pour celui qui
n’appartient pas à la famille, mais qui sait écouter, est
réservée une place, une place de choix, car il est le témoin,
l’observateur direct d’un microcosme en mouvement. Dans cette
seconde salle, des tables sont dressées de façon aussi régulière
que dans la précédente. Mais il ne faut pas s’y méprendre.
Cet ordre n’est
qu’apparent, ou pour mieux dire, il est là pour qu’on puisse
le modifier.
A partir d’une
certaine heure de la soirée, les chaises commencent leur ballet,
les individus se lèvent insouciants de l’équilibre.
On vient dans
cet établissement pour se retrouver entre amis, pour passer
un moment, pas pour établir des conflits. Si vous êtes assez
patient, vous pénétrerez au fil des soirées dans cette intellegentsia
égyptienne et vous découvrirez un monde riche, complexe et
contradictoire, un monde avant tout empreint d’une grande
sensibilité et finesse. Il faudra avoir l’oreille cosmopolite
et accepter de vous laisser bercer par des idiomes inconnus.
Par ailleurs, personne ne vous impose de suivre la discussion.
Ici chacun se respecte, la table s’élargit pour accueillir
l’hôte qui arrive.
Souriantes, les
photographies invitent leurs clients à la confession. Et voici
le miracle du Café ! Il ne s’agit pas d’un acte contraignant,
mais d’un acte libératoire. Celui qui commence ne s’arrête
qu’à contre-cœur, car il sent une bienfaisante action dans
le dire. Faites-en l’essai ! Asseyez-vous et écoutez. Ne soyez
pas pressé. Vous saisirez des bribes de discours, puis on
vous demandera aussi votre avis. Ne demandez aucune logique
à votre interlocuteur : la politique, l’économie, la sociologie,
mais aussi plus prosaïquement la famille où les relations
conjugales peuvent faire l’affaire. Vous serez surpris à la
fin de la soirée d’avoir autant de mots dans la tête, autant
d’images. Pour mieux savourer le spectacle, il faut être prêt
à savourer un thé suivi d’une bière et pourquoi pas d’un autre
thé …
Vous serez ainsi
étonné d’entendre les domestiques dans une livrée bleue impeccable
descendre les stores métalliques pour vous indiquer qu’il
est peut-être l’heure de la fin.