Moawad
délimite son rôle à la fois comme filtre d'interprétation
de la réalité et moyen de défendre les justes causes.
L'ambitieuse dynamique dans laquelle il s'inscrit : «
Faire que les clients acquièrent le sentiment que leur
avocat, au-delà de sa compétence pratique, a une vaste
connaissance de l'état du monde, de la condition des hommes
». Le métier d'avocat constitue pour lui un outil hors
pair pour comprendre les enjeux, les peines. Le maître
se tait, ordonne les mots et n'a d'autre identité que
celle du rôle qu'il tient. Il est là, à son bureau, au
passage Behler, au centre-ville, habité par une force
et une sérénité peu communes. « Dans ce bureau, j'ai commencé
ma carrière et j'y reçois mes clients depuis 50 ans. Passer
d'un client à un autre, c'est comme passer d'un personnage
à un autre. Au fond, il n'y a qu'un univers où je suis
très peu, c'est le mien », dit-il, tant ses occupations
sont nombreuses. On aperçoit avec intérêt les détails
de son bureau. Tout y paraît rassurant, chic, élégant.
Les murs sont tapissés de toiles de maîtres, exhalant
sensualité, sagesse et mystère. Il décrit son itinéraire
avec un humour élégant, un sens de l'image et un art de
la formule réjouissants. Son cheminement est celui de
tous ceux qui marquent leur temps. Né dans la province
de Tanta, c'est dans le berceau familial, lettré et rationaliste
qu'il grandit, se creusant l'ego et l'imaginaire en fréquentant
la bibliothèque municipale dont il emprunte des livres
d'un accès difficile pour son jeune âge. Enfant rêveur,
il arpente les lieux de la bibliothèque en quête d'une
errance dans l'imaginaire. Le plaisir de la lecture gagne
en durée sans jamais perdre en vivacité chez lui. Un jour,
consciente de la valeur des livres pour lui, sa grand-mère
lui défend de les emprunter et lui donne de l'argent pour
en acquérir et posséder ceux auxquels il tient véritablement.
Son admiration va tout particulièrement à Al-Jahez et
Cicéron. Ces références sont justifiées. Tout ce qui tourne
autour de la fascination pour ceux-ci se prête chez lui
à de subtils approfondissements. Il démontre la vivacité
et la diversité du dire poétique d'Al-Jahez qui s'enracine
dans une essence empruntée au Coran que le temps ne peut
soumettre. Il le décrit comme un observateur du réel à
travers le prisme et la découpe des mots, la richesse
des synonymes. Ce choix formel va de pair avec une expression
non traditionnelle : « Une poésie comme méthode, mais
aussi comme insoumission. Impératif pour ne jamais se
soumettre à la paresse de penser et de dire ». Quant à
Cicéron, Moawad le porte au pinacle parce qu'il a su dominer
un handicap - une difficulté à articuler les mots -, accréditant
sans contestation l'idée que la connaissance est appelée
à se traduire par une meilleure énonciation. Il entretient
la légende de Cicéron qui a déclamé son oraison face à
des vagues déchaînées pour s'entraîner à plaider une cause
devant un public et des jurés. Ainsi, la prédilection
de Moawad pour la virtuosité du langage d'Al-Jahez et
la détermination de Cicéron le prédisposent tout naturellement
à devenir avocat. Après le bac, il étudie le droit à l'Université
d'Alexandrie. Il ne se limite pas aux cours suivis à la
faculté et se met à lire, se documenter, mûrir les sujets
traités par ses enseignants. De même, il mène des recherches
pour étoffer les leçons dispensées par les enseignants
de ce qui leur manquait avec ce qu'il y a de plus raffiné
et de plus précieux, en fin observateur et stratège. «
Je ne voulais pas me préparer à une simple carrière d'avocat,
mais présenter quelque chose qui puisse me distinguer
de mes compères ». Il essaye ainsi d'ouvrir de bien plus
larges perspectives s'inscrivant délibérément dans un
temps né avec Cicéron, pour courageusement se projeter
dans la compréhension de ce que pouvait être très bientôt
un avocat doublement éloquent, confiant en lui-même, déterminé,
s'imposant au regard des autres. Aimant le risque, à la
fin des études, au lieu de se contenter d'être enseignant
à l'université ou de mener une brillante carrière à Tanta,
où il aurait pu être aidé et promu par sa famille, il
choisit pour destination Le Caire. Le jeune homme a toujours
voulu se donner une liberté de mouvement, de déplacement
et d'inspiration qui a contribué plus tard à l'agrément
et à la pertinence de son propos, la vivacité de son verbe.
Il arrive, au Caire, au cabinet d'Al-Guindi Abdel-Malek
et Delenda, deux avocats de renom au centre-ville. Al-Guindi
fut connu pour ses ouvrages encyclopédiques sur la pénalité.
Il était également ministre de l'Approvisionnement du
temps de Nasser. Delenda était fameux pour sa dextérité
en plaidoirie. Les deux avocats accueillent le jeune Moawad
comme quelqu'un de doué et lui confient aussitôt des procès
importants. Ils découvrent que sa petite silhouette est
liée à une personnalité peu commune. Moawad embrasse alors
tous les genres, tous les savoirs et les sujets relatifs
à la justice avec un œil vigilant et une réflexion très
actuelle sur l'état des choses. Il comprend qu'il est
sommé de trouver la réponse aux questions impossibles,
d'accompagner au mieux l'évolution d'un procès. « Pourquoi
afficher son optimisme si le déroulement d'un procès n'est
pas favorable à un client ? Il faut avoir un œil suffisamment
affûté pour décrocher ce qui ne va pas, ce qui peut faire
vaciller la cause de l'adversaire ». Intelligent et percutant,
il cherche une écriture neuve, une authenticité propre.
Bien que chrétien, c'est le Coran qui l'aide à préciser
le propos, ajuster le rythme, harmoniser l'ensemble de
ses textes, enrichir le tout. « La lecture du Coran est
ma propre façon de maîtriser le rythme, la cadence, le
silence des ellipses, menant à une plénitude ou approfondissant
une gravité ». Et d'ajouter : « A force de travailler
cette faculté, j'ai eu le courage de trouver une langue
en deçà et au-delà du langage, dans le sens, l'humeur,
l'ironie, c'est mon véritable habitat ». Il devient réputé
pour l'intensité de son plaidoyer. C'est l'outil le plus
raffiné qu'il possède. Il nous livre les détails d'un
procès. Il y a deux ans, au moment de la réunion du Sommet
arabe à Beyrouth, deux époux musulmans, un Arabe israélien
et une Palestinienne, accusés de promouvoir un livre sur
l'église de scientologie menaçant l'intégrité et la sécurité
de l'Etat égyptien, confient à Moawad leur défense. Il
leur demande de prononcer la chahada (profession de foi)
devant la cour pour ne pas être accusés d'apostasie, et
argumente qu'il est inconcevable d'accuser une Palestinienne
de menacer la sécurité de l'Etat alors que le Sommet arabe
se tient pour faire valoir les droits des Palestiniens.
Trois avocats : un Italien, un Anglais, un Allemand, représentant
la maison d'édition du livre que diffusent les accusés,
impressionnés par le plaidoyer ardent, lumineux de Moawad,
constatent que dans le flux, la circulation de son langage,
son emportement, il y a le gage de la libération des deux
accusés. A la provocation de ses interlocuteurs, Moawad
oppose une parole déferlante, non dénuée d'harmonies agréables
à l'oreille, dépourvue de vulgarité, toujours convaincante,
où il est conduit au bord de soi d'une manière émouvante,
avec des grincements rageurs et des gesticulations véhémentes.
« Etre exact suppose un tremblement », concluent les trois
avocats étrangers de son attitude, satisfaits du verdict
acquittant les accusés. Ils lui offrent un Lion doré en
reconnaissance de sa détermination et son plaidoyer fervent.
Son combat contre tout fanatisme le conduit à défendre
trente ans durant les Bahayyine, une croyance répandue
dans 235 pays qui prône l'élimination des barrières de
l'incompréhension entre les peuples et la société globalisante.
Leur conviction est que l'humanité est un seul peuple
au destin commun. « Méfiez-vous de ceux qui s'érigent
en voix d'une nation. Qu'ils aient des arguments de race,
de genre, de préférences religieuses, d'affinité élective.
C'le nouveau procurationnisme. Méfiez-vous des procureurs
», dit Moawad. Il incarne les utopies espérant que la
raison humaine puisse surmonter les antagonismes des tribus.
Il croit à l'humanisme, à la paix, à la tolérance et aux
droits de l'homme. On sent chez lui une pointe de regret
pour la manière si lacunaire avec laquelle on se penche
sur le mur de séparation qu'érige Israël dans les territoires
palestiniens, une plaie béante que cet Etat provoque par
l'anéantissement des villes palestiniennes. Il souhaite
intervenir en tant qu'avocat sur ce dossier brûlant à
la Cour internationale de La Haye. Il est sollicité non
seulement en tant qu'avocat, mais aussi en tant qu'arbitre
par la Chambre de commerce internationale de Paris et
le Centre international d'arbitrage commercial du Caire
pour trancher des questions relatives aux contrats et
aux litiges internationaux. Radical dans sa tâche d'avocat,
il reconnaît : « Le talent, la technique, le savoir-faire,
j'en admets la nécessité dans mon métier, mais j'en conteste
la force quand ils ne sont pas étayés par la vie, l'expérience
incarnée, le génie ». Même ses concurrents lui reconnaissent
du dynamisme, de l'enthousiasme, du souffle et de l'inventivité.
Ce qui charme le plus, c'est que sous son apparente simplicité
se dévoile tout un jeu complexe et subtil de liens qui
se nouent et se dénouent au gré des rencontres avec les
artistes qui lui confient leurs procès, leurs rêves, leurs
espoirs, leurs illusions et désillusions. Il connaît l'envers
de leur décor éclatant et met un point d'honneur à les
rendre dociles, loin de tout narcissisme, donnant un naturel
à leurs relations. Il se souvient comment il a gagné l'amitié
du grand chanteur compositeur Abdel-Wahab après un litige
l'opposant à une maison d'édition dont il a brisé le monopole
d'exploiter une de ses chansons. Toute sa vie durant,
Abdel-Wahab lui soumettait des morceaux de musique de
sa composition pour avoir son avis. Pour Ihsane Abdel-Qoddous,
Moawad a obtenu la promulgation d'une loi interdisant
à un producteur l'exploitation d'un de ses ouvrages au-delà
de cinq ans de monopole. Par la force et l'ardeur de sa
passion pour son métier, mais aussi par son absolue lucidité,
il démontre que nous sommes toujours appelés au dépassement,
qu'aucune figure visible n'est apte à contenir notre désir.
Il se retrouve dans une phrase de Nietzsche : « Une autre
vie s'élève, le monde se transforme ». L'Organisme général
du livre lui a demandé dernièrement d'écrire sa biographie.
« C'est aux miens que je dois rédiger mes mémoires, sans
prétention littéraire, plutôt une leçon d'histoire illustrée,
afin que les générations suivantes en tirent parti ».
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