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La vie mondaine
Labib Moawad est avocat, mais sa passion va au-delà du métier qu'il exerce depuis 50 ans. Il a l'art du verbe et une détermination à broyer le roc, surtout quant il s'agit de faire face aux fanatismes de tous bords.
La vie en plaidoirie

Moawad délimite son rôle à la fois comme filtre d'interprétation de la réalité et moyen de défendre les justes causes. L'ambitieuse dynamique dans laquelle il s'inscrit : « Faire que les clients acquièrent le sentiment que leur avocat, au-delà de sa compétence pratique, a une vaste connaissance de l'état du monde, de la condition des hommes ». Le métier d'avocat constitue pour lui un outil hors pair pour comprendre les enjeux, les peines. Le maître se tait, ordonne les mots et n'a d'autre identité que celle du rôle qu'il tient. Il est là, à son bureau, au passage Behler, au centre-ville, habité par une force et une sérénité peu communes. « Dans ce bureau, j'ai commencé ma carrière et j'y reçois mes clients depuis 50 ans. Passer d'un client à un autre, c'est comme passer d'un personnage à un autre. Au fond, il n'y a qu'un univers où je suis très peu, c'est le mien », dit-il, tant ses occupations sont nombreuses. On aperçoit avec intérêt les détails de son bureau. Tout y paraît rassurant, chic, élégant. Les murs sont tapissés de toiles de maîtres, exhalant sensualité, sagesse et mystère. Il décrit son itinéraire avec un humour élégant, un sens de l'image et un art de la formule réjouissants. Son cheminement est celui de tous ceux qui marquent leur temps. Né dans la province de Tanta, c'est dans le berceau familial, lettré et rationaliste qu'il grandit, se creusant l'ego et l'imaginaire en fréquentant la bibliothèque municipale dont il emprunte des livres d'un accès difficile pour son jeune âge. Enfant rêveur, il arpente les lieux de la bibliothèque en quête d'une errance dans l'imaginaire. Le plaisir de la lecture gagne en durée sans jamais perdre en vivacité chez lui. Un jour, consciente de la valeur des livres pour lui, sa grand-mère lui défend de les emprunter et lui donne de l'argent pour en acquérir et posséder ceux auxquels il tient véritablement. Son admiration va tout particulièrement à Al-Jahez et Cicéron. Ces références sont justifiées. Tout ce qui tourne autour de la fascination pour ceux-ci se prête chez lui à de subtils approfondissements. Il démontre la vivacité et la diversité du dire poétique d'Al-Jahez qui s'enracine dans une essence empruntée au Coran que le temps ne peut soumettre. Il le décrit comme un observateur du réel à travers le prisme et la découpe des mots, la richesse des synonymes. Ce choix formel va de pair avec une expression non traditionnelle : « Une poésie comme méthode, mais aussi comme insoumission. Impératif pour ne jamais se soumettre à la paresse de penser et de dire ». Quant à Cicéron, Moawad le porte au pinacle parce qu'il a su dominer un handicap - une difficulté à articuler les mots -, accréditant sans contestation l'idée que la connaissance est appelée à se traduire par une meilleure énonciation. Il entretient la légende de Cicéron qui a déclamé son oraison face à des vagues déchaînées pour s'entraîner à plaider une cause devant un public et des jurés. Ainsi, la prédilection de Moawad pour la virtuosité du langage d'Al-Jahez et la détermination de Cicéron le prédisposent tout naturellement à devenir avocat. Après le bac, il étudie le droit à l'Université d'Alexandrie. Il ne se limite pas aux cours suivis à la faculté et se met à lire, se documenter, mûrir les sujets traités par ses enseignants. De même, il mène des recherches pour étoffer les leçons dispensées par les enseignants de ce qui leur manquait avec ce qu'il y a de plus raffiné et de plus précieux, en fin observateur et stratège. « Je ne voulais pas me préparer à une simple carrière d'avocat, mais présenter quelque chose qui puisse me distinguer de mes compères ». Il essaye ainsi d'ouvrir de bien plus larges perspectives s'inscrivant délibérément dans un temps né avec Cicéron, pour courageusement se projeter dans la compréhension de ce que pouvait être très bientôt un avocat doublement éloquent, confiant en lui-même, déterminé, s'imposant au regard des autres. Aimant le risque, à la fin des études, au lieu de se contenter d'être enseignant à l'université ou de mener une brillante carrière à Tanta, où il aurait pu être aidé et promu par sa famille, il choisit pour destination Le Caire. Le jeune homme a toujours voulu se donner une liberté de mouvement, de déplacement et d'inspiration qui a contribué plus tard à l'agrément et à la pertinence de son propos, la vivacité de son verbe. Il arrive, au Caire, au cabinet d'Al-Guindi Abdel-Malek et Delenda, deux avocats de renom au centre-ville. Al-Guindi fut connu pour ses ouvrages encyclopédiques sur la pénalité. Il était également ministre de l'Approvisionnement du temps de Nasser. Delenda était fameux pour sa dextérité en plaidoirie. Les deux avocats accueillent le jeune Moawad comme quelqu'un de doué et lui confient aussitôt des procès importants. Ils découvrent que sa petite silhouette est liée à une personnalité peu commune. Moawad embrasse alors tous les genres, tous les savoirs et les sujets relatifs à la justice avec un œil vigilant et une réflexion très actuelle sur l'état des choses. Il comprend qu'il est sommé de trouver la réponse aux questions impossibles, d'accompagner au mieux l'évolution d'un procès. « Pourquoi afficher son optimisme si le déroulement d'un procès n'est pas favorable à un client ? Il faut avoir un œil suffisamment affûté pour décrocher ce qui ne va pas, ce qui peut faire vaciller la cause de l'adversaire ». Intelligent et percutant, il cherche une écriture neuve, une authenticité propre. Bien que chrétien, c'est le Coran qui l'aide à préciser le propos, ajuster le rythme, harmoniser l'ensemble de ses textes, enrichir le tout. « La lecture du Coran est ma propre façon de maîtriser le rythme, la cadence, le silence des ellipses, menant à une plénitude ou approfondissant une gravité ». Et d'ajouter : « A force de travailler cette faculté, j'ai eu le courage de trouver une langue en deçà et au-delà du langage, dans le sens, l'humeur, l'ironie, c'est mon véritable habitat ». Il devient réputé pour l'intensité de son plaidoyer. C'est l'outil le plus raffiné qu'il possède. Il nous livre les détails d'un procès. Il y a deux ans, au moment de la réunion du Sommet arabe à Beyrouth, deux époux musulmans, un Arabe israélien et une Palestinienne, accusés de promouvoir un livre sur l'église de scientologie menaçant l'intégrité et la sécurité de l'Etat égyptien, confient à Moawad leur défense. Il leur demande de prononcer la chahada (profession de foi) devant la cour pour ne pas être accusés d'apostasie, et argumente qu'il est inconcevable d'accuser une Palestinienne de menacer la sécurité de l'Etat alors que le Sommet arabe se tient pour faire valoir les droits des Palestiniens. Trois avocats : un Italien, un Anglais, un Allemand, représentant la maison d'édition du livre que diffusent les accusés, impressionnés par le plaidoyer ardent, lumineux de Moawad, constatent que dans le flux, la circulation de son langage, son emportement, il y a le gage de la libération des deux accusés. A la provocation de ses interlocuteurs, Moawad oppose une parole déferlante, non dénuée d'harmonies agréables à l'oreille, dépourvue de vulgarité, toujours convaincante, où il est conduit au bord de soi d'une manière émouvante, avec des grincements rageurs et des gesticulations véhémentes. « Etre exact suppose un tremblement », concluent les trois avocats étrangers de son attitude, satisfaits du verdict acquittant les accusés. Ils lui offrent un Lion doré en reconnaissance de sa détermination et son plaidoyer fervent. Son combat contre tout fanatisme le conduit à défendre trente ans durant les Bahayyine, une croyance répandue dans 235 pays qui prône l'élimination des barrières de l'incompréhension entre les peuples et la société globalisante. Leur conviction est que l'humanité est un seul peuple au destin commun. « Méfiez-vous de ceux qui s'érigent en voix d'une nation. Qu'ils aient des arguments de race, de genre, de préférences religieuses, d'affinité élective. C'le nouveau procurationnisme. Méfiez-vous des procureurs », dit Moawad. Il incarne les utopies espérant que la raison humaine puisse surmonter les antagonismes des tribus. Il croit à l'humanisme, à la paix, à la tolérance et aux droits de l'homme. On sent chez lui une pointe de regret pour la manière si lacunaire avec laquelle on se penche sur le mur de séparation qu'érige Israël dans les territoires palestiniens, une plaie béante que cet Etat provoque par l'anéantissement des villes palestiniennes. Il souhaite intervenir en tant qu'avocat sur ce dossier brûlant à la Cour internationale de La Haye. Il est sollicité non seulement en tant qu'avocat, mais aussi en tant qu'arbitre par la Chambre de commerce internationale de Paris et le Centre international d'arbitrage commercial du Caire pour trancher des questions relatives aux contrats et aux litiges internationaux. Radical dans sa tâche d'avocat, il reconnaît : « Le talent, la technique, le savoir-faire, j'en admets la nécessité dans mon métier, mais j'en conteste la force quand ils ne sont pas étayés par la vie, l'expérience incarnée, le génie ». Même ses concurrents lui reconnaissent du dynamisme, de l'enthousiasme, du souffle et de l'inventivité. Ce qui charme le plus, c'est que sous son apparente simplicité se dévoile tout un jeu complexe et subtil de liens qui se nouent et se dénouent au gré des rencontres avec les artistes qui lui confient leurs procès, leurs rêves, leurs espoirs, leurs illusions et désillusions. Il connaît l'envers de leur décor éclatant et met un point d'honneur à les rendre dociles, loin de tout narcissisme, donnant un naturel à leurs relations. Il se souvient comment il a gagné l'amitié du grand chanteur compositeur Abdel-Wahab après un litige l'opposant à une maison d'édition dont il a brisé le monopole d'exploiter une de ses chansons. Toute sa vie durant, Abdel-Wahab lui soumettait des morceaux de musique de sa composition pour avoir son avis. Pour Ihsane Abdel-Qoddous, Moawad a obtenu la promulgation d'une loi interdisant à un producteur l'exploitation d'un de ses ouvrages au-delà de cinq ans de monopole. Par la force et l'ardeur de sa passion pour son métier, mais aussi par son absolue lucidité, il démontre que nous sommes toujours appelés au dépassement, qu'aucune figure visible n'est apte à contenir notre désir. Il se retrouve dans une phrase de Nietzsche : « Une autre vie s'élève, le monde se transforme ». L'Organisme général du livre lui a demandé dernièrement d'écrire sa biographie. « C'est aux miens que je dois rédiger mes mémoires, sans prétention littéraire, plutôt une leçon d'histoire illustrée, afin que les générations suivantes en tirent parti ».

Amina Hassan

Jalons

1929 : Naissance à Tanta.
1950 : Licence de droit de l'Université d'Alexandrie.
1951 : Début de sa carrière d'avocat.
1966 : Début de la défense des Bahayyine.
1974 : Arbitrage dans un litige opposant une société saoudienne et une société canadienne dans une affaire de commerce du bois.

 

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