| |
| Religion
. Requins et poissons. Ces
symboles apparemment anodins affichés sur les voitures stigmatisent
l'émergence d'une nouvelle tendance où les signes de l'appartenance
religieuse sont plus criards. Quelle en est la réelle dimension
? Enquête. |
Symboliques
symboles |
Deux
voitures s'arrêtent devant un feu rouge. A première vue, rien
d'anormal. Les deux conducteurs échangent des regards furtifs.
Mais, un passant plus attentif que d'autres remarque des symboles
affichés sur les deux véhicules. « Un poisson avec une croix
chez l'un et un requin avec la chahada chez l'autre. Que signifient
ces symboles ? », lâche-t-il à haute voix. Sa question ne tombe
pas dans l'oreille d'un sourd. Les deux hommes conscients cette
fois de leur différence échangent de nouveau un regard de glace,
mais surtout plein de fierté avant que chacun ne reprenne sa
route.
Il y a un an, à
voir de tels symboles collés sur une voiture, on aurait tout
simplement pensé que le propriétaire est un amateur de pêche
ou membre d'un club de plongée sous-marine. Or, depuis des mois,
les autocollants représentant un poisson et une croix ou le
nom de Jésus se sont largement répandus dans les rues du Caire
et on les retrouve même dans quelques provinces. Si, au début,
ils passaient inaperçus, aujourd'hui, ils frôlent le phénomène
dont l'origine reste inexplicable. Il s'agit selon certains
d'un produit importé du pays de l'Oncle Sam. « Le poisson est
le symbole du Saint-Esprit dans le christianisme et cet autocollant
est utilisé depuis longtemps aux Etats-Unis par les familles
chrétiennes qui y voient une source de bénédiction », dit Wagdi,
un ingénieur copte qui a vécu pendant une dizaine d'années aux
Etats-Unis.
Pour Wagdi, rien
d'étrange à cela. Pourtant, il a oublié de se demander pourquoi
spécialement aujourd'hui ce symbole s'est répandu chez nous,
alors qu'il existait depuis la nuit des temps en Amérique. Mais,
l'histoire ne s'arrête pas là. L'été dernier, un autre autocollant
a fait son apparition dans les rues de la capitale : un requin
sur lequel est portée la chahada (il n'y a d'autre Dieu que
Dieu) est venu à son tour garnir quelques véhicules dont le
nombre reste encore limité. Résultat : les requins de la chahada
et les poissons de Jésus sont en train de se croiser, se poursuivre
et se frôler quotidiennement aux feux rouges de la ville, incitant
ses habitants à se poser des dizaines de questions intérieurement
mais encore tout haut.
Au-delà de ces
deux nouveaux symboles, jugés comme les plus marquants de ces
dix dernières années, les signes ostentatoires sont de plus
en plus visibles dans la rue égyptienne. Dans les écoles, les
rues, les bureaux ou les clubs, le voile est plus présent, le
niqab aussi. La djellaba que portent les hommes pieux arrivent
jusqu'aux genoux et le pantalon qui l'accompagne au-dessous
des chevilles, les barbes sont plus longues, les chapelets ne
quittent pas les mains et les stigmates de la prière de couleur
sombre marquent les fronts. Côté chrétien, les tatouages en
forme de croix sur la main ou autour du cou sont de plus en
plus apparents et moins discrets. Musulmans et chrétiens semblent
plus que jamais déterminés à montrer et affirmer leur appartenance
religieuse. Et il est devenu facile de reconnaître à quelle
confession appartient une personne par un simple coup d'œil
à son « apparence » et aux signes distinctifs qu'elle porte. |
Au-delà du privé
|
| Mais
que veut dire ce déploiement surprenant et ostentatoire des
symboles religieux ? S'agit-il d'un éveil de piété, d'une recherche
d'identité ou plutôt d'une provocation réciproque et d'un jeu
dangereux qui se manifeste sous le signe de la foi ? Pour le
Dr Abdel-Sabour Marzouq, penseur en islam, ce recours aux symboles
est l'indice d'une recherche de protection de la part des fidèles
indépendamment de leur confession. « Le peuple égyptien est
de nature pieux et conservateur. Ces symboles religieux, plus
visibles de nos jours, prouvent que musulmans et chrétiens tentent
de trouver refuge dans la religion face au courant libertin
et aux images érotiques qui leur sont imposées de partout ».
Il s'agit donc selon lui d'une réaction collective qui essaye
par la religion d'imposer un peu de morale dans une société
marquée par la dualité et les contrastes.
Une réaction, et
cela est évident, non seulement aux pressions internes, mais
aussi mondiales. Sara est une jeune fonctionnaire dans une entreprise
publique. Cette femme à la trentaine appartient à une classe
plus ou moins modeste, elle a sacrifié son salaire pour porter
le niqab. Son entreprise interdisant le port du voile de ce
genre a remercié la jeune femme. Pourtant, Sara n'a pas l'air
de regretter sa décision. « Si en France, les femmes musulmanes
sont obligées d'ôter leur voile, qui est la preuve de leur identité,
c'est à nous de lutter dans nos propres pays pour exprimer notre
appartenance et notre fidélité à notre religion ». Choquée par
la nouvelle loi sur la laïcité en France, Sara exprime par sa
décision sa révolte face à un monde qui, selon elle, « ne prône
pas le droit à la différence ».
D'ailleurs, l'usage
des symboles religieux semble ne pas être en tant que tel le
problème. En effet, ces symboles ont tout le temps existé dans
notre style de vie. Tous les foyers et les voitures des Egyptiens,
qu'ils soient musulmans ou chrétiens, sont depuis longtemps
parés de versets, d'icônes ou de livres religieux. La nouveauté,
c'est que ces symboles commencent de plus en plus à franchir
les limites du « privé » pour devenir de moins en moins discrets,
voire apparents.
Selon le prêtre
Boutros Ayyad, « il n'y a rien de mal à porter le voile ou à
glisser un médaillon en forme de croix dans une chaîne pour
la porter au cou. L'important est que l'usage de ces signes
ne soit pas trop apparent, de façon à respecter la confession
d'autrui ». D'après lui, la marge est très réduite entre public
et privé. « Le port de ces signes doit être discret sinon chacun
va pointer l'autre du doigt. Nos religions accordent plus d'importance
aux préceptes qu'aux apparences. N'est-il pas plus important
que l'on identifie chrétiens et musulmans par leurs actes plutôt
que par leurs symboles ? », s'interroge-t-il. Ces signes ne
font, selon le prêtre Boutros, que diviser le peuple en deux
camps. Ce qui crée en fin de compte une classification basée
sur le critère de la foi. Une attitude de « Nous et eux ». |
Changement superficiel
|
| Un
avis partagé par l'intellectuel Mohamad Auda. Pour lui, ces
symboles prouvent à quel point les apparences sont en train
de prendre le dessus dans nos sociétés aux dépens des fondements
de la religion. Selon Auda, ces symboles n'ont rien à voir avec
la foi, qui est une relation intime entre le fidèle et son Dieu.
« Cette diffusion de symboles religieux au sein de la société
est une guerre psychologique qui nous vient de l'extérieur et
qui vise à semer les germes du conflit interconfessionnel. Cette
carte a été maintes fois jouée par l'Occident et n'a jamais
réalisé ses buts vu les relations très solides qui lient les
musulmans et les chrétiens d'Egypte depuis la nuit des temps
». D'après Auda, cette guerre peut créer temporairement une
sorte de mosaïque et engendrer un changement superficiel dans
nos apparences, mais elle ne pourra jamais déstabiliser nos
croyances et nos appartenances à une même patrie.
C'est en fait cette
appartenance à une même patrie qui reste, selon Milad Hanna,
le facteur-clé qui décidera de notre destin. « Dans notre histoire,
ce sont les époques où l'appartenance à notre patrie venait
avant toute autre considération qui sont les plus marquées de
gloire et de victoires telles que la révolution de 1919, où
musulmans et chrétiens se sont unis pour lutter contre l'occupation.
Quand l'appartenance religieuse prend le dessus, les symboles
religieux émergent, les leaders intellectuels disparaissent
de la scène pour céder leur place aux leaders religieux de toutes
les confessions, ce qui est le cas ces dernières années », explique-t-il.
Aujourd'hui, il
est vrai qu'il n'y a plus d'occupation, mais les souffrances
et les pressions quotidiennes partagées à la fois par les musulmans
et les chrétiens d'Egypte ne sont pas moiimportantes. Tous deux
souffrent de la même crise économique, des mêmes embouteillages
et de la même pollution. Tous les deux luttent pour sécuriser
l'avenir de leurs enfants. Ces derniers, qui se côtoient sur
les bancs de l'école, commencent à se poser mutuellement la
question « Es-tu musulman ou chrétien ? ». Ce sont probablement
les requins et les poissons affichés sur les voitures qui ont
amené ces enfants à se poser de telles questions et à vouloir
se définir les uns les autres. |
| Amira
Doss |
|
|
|