Al-Ahram
Hebdo : Quel est l’objectif de votre visite au Caire ?
Sami
Naïr : Nous sommes venus en Egypte pour souligner que
les relations entre le Parlement européen et l’Egypte ne se
réduisent pas uniquement aux négociations sur l’accord d’association,
mais nous voulons que les relations politiques, culturelles,
institutionnelles, interparlementaires se développent. Maintenant,
il existe une assemblée parlementaire méditerranéenne. Et
il faut dire que les Egyptiens jouent un rôle important dans
celle-ci. Nous allons élire le président de cette assemblée.
Le président du Parlement égyptien a posé sa candidature.
Et nous voulions discuter un peu nos relations politiques
et culturelles avec nos amis égyptiens.
— Pourquoi
avez-vous choisi de visiter spécifiquement l'Egypte ?
— L’Egypte
joue un rôle essentiel dans plusieurs domaines. Premièrement,
elle va être un grand partenaire économique de l’Union Européenne
(UE). Ce pays est le plus important du monde arabe, pour des
raisons politiques, démographiques et économiques. L’Egypte
est aussi un acteur central de la stabilité régionale. Il
ne peut pas y avoir de politique méditerranéenne sans l'Egypte.
Pour ce qui est du conflit israélo-palestinien, nous savons
que l'Egypte joue un rôle très positif pour pousser à la modération
des parties du conflit. Mais l'Egypte ne peut pas tout faire.
Il faut donc que l'Union européenne aide les parties en conflit
et qu’elle s’affirme comme représentante de la défense du
droit international. Malheureusement, il faut dire que la
situation internationale ne favorise pas cela.
— Comment
jugez-vous la position de l’UE vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ?
— Nous
vivons actuellement une situation de transition. Jusqu’à maintenant,
l'UE a eu une position très claire : il ne peut y avoir
de sécurité pour quelque protagoniste que ce soit dans le
conflit s’il n’y a pas de justice. Cela signifie, par conséquent,
qu’invoquer la sécurité pour refuser la reconnaissance des
droits des Palestiniens est illégitime. Et le Parlement européen
a voté des dizaines de résolutions demandant la reconnaissance
des droits légitimes du peuple palestinien à un Etat stable,
viable vivant dans des frontières sûres et reconnues. Le Parlement
européen est allé même, l'année dernière, jusqu’à voter la
suspension de l'accord d’association entre Israël et l'Union
européenne. Nous n’avons pas été suivis par le Conseil des
ministres de l’UE, qui a considéré qu’il ne fallait pas aller
dans cette voie.
— Depuis
l'intervention américaine en Iraq, les Etats-Unis parlent
de la nécessité d’introduire des réformes au Moyen-Orient.
Ils ont annoncé dans ce cadre leur projet du « Grand
Moyen-Orient ». De son côté, l’Allemagne a dévoilé
un autre projet de réformes dans la région ...
— Avec
les grands plans ou projets américains de réformes pour la
région, la situation au Moyen-Orient est en train d’évoluer.
Nous ne savons pas encore dans quel sens. Il y a plusieurs
projets en gestation. Les Américains proposent une grande
politique pour le Moyen-Orient. Le ministre allemand des Affaires
étrangères, Joshka Fisher, avait annoncé un autre plan. La
dernière réunion du G8 s’est aussi terminée sur des propositions
pour le Moyen-Orient. Tout cela n’a pas été discuté au Parlement
européen.
Ma
position de principe, non pas en tant que président de la
délégation Machreq au Parlement européen, mais en tant que
député, est que la démocratie ne se construit pas de l'extérieur,
on ne l'impose pas. Et ceux qui veulent jouer à la recomposition
de la carte de la région risquent de se brûler les doigts.
— Pensez-vous
donc que ces projets sont négatifs ?
— Je
n’ai pas encore vu le contenu de ce qui est proposé. Naturellement,
nous avons le droit d’avoir notre idée sur ce qui est la démocratie.
Chaque pays a le droit d’avoir sa conception. Les Européens
ont le droit de dire : nous aimerions que ce soit ainsi.
Mais
s’il s’agit d’imposer de l'extérieur, à des Etats, une recomposition
qui atteint leur souveraineté politique et territoriale ;
ceci est inadmissible et ça ne marchera pas. Certains peuvent
même considérer que si l'on veut à tout prix imposer de l'extérieur
une conception de la démocratie, cela peut être une forme
moderne de colonialisme. Et ma conviction, c’est que les peuples
n’accepteront pas cela. Donc, il faut faire très attention.
Il faut défendre notre conception de la démocratie, mais en
même temps tenir compte de la réalité régionale.
— Ne
pensez-vous pas qu’il y a une contradiction dans la position
des pays européens qui, tout en déclarant illégal le mur de
séparation que construit Israël en Cisjordanie, rejettent
la saisine de cette affaire par la Cour Internationale de
Justice (CIJ) ?
— Personnellement,
je considère d’abord que le mur est une aberration. Cela dit,
il est là. Je considère que ce mur a pour effet de rendre
une solution de paix encore plus difficile entre Israël et
les Palestiniens. Actuellement, l'UE est dans l'attente, car
le dossier est désormais devant la Cour internationale de
justice. La CIJ, qui va se prononcer sur les bases du droit,
devra considérer le mur totalement illégal et condamner les
Israéliens. Le problème maintenant est de savoir comment vont
évoluer les différentes positions européennes. Un certain
nombre de gouvernements, dont le français, ont déjà pris une
position très claire en disant que le mur est totalement inadmissible.
Donc, je pense qu’une fois rendu l'arrêt de la CIJ, le Conseil
des ministres européen se prononcera sur le sujet.
— Comment
expliquez-vous que l’Union européenne laisse le champ libre
aux Etats-Unis en Iraq sans tenter de jouer un rôle de contrepoids ?
— Vous
savez que l'intervention américaine en Iraq a été l'occasion
d’une rupture extrêmement profonde entre les Européens. Je
n’ai pas besoin de rappeler qu’un certain nombre de pays ont
pris position en faveur de l'intervention américaine et d’autres
l'ont condamnée. La France avait même menacé de faire usage
de son droit de veto au sein du Conseil de sécurité. Dans
l'état actuel des choses, il n’y a pas de position spécifique
sur cette question, y compris au sein du Parlement européen.
Aujourd’hui, la position de l'UE sur cette question, c’est
le respect du droit international, le retour de l'Onu, la
transmission du dossier iraqien à cette institution et un
retrait américain organisé par l'Onu. Autrement dit, la restauration
du droit et le respect de la souveraineté et de l’intégrité
territoriale de l'Iraq.
— Que
faut-il faire pour relancer le processus de Barcelone, victime
du conflit israélo-arabe ?
— Le
processus de Barcelone apparaît aujourd’hui comme étant malheureusement
réduit au seul domaine économique. Les autres dimensions,
politique et de dialogue des sociétés civiles, ne semblent
pas marcher aussi bien. Sur le plan politique, la séparation
reste absolument évidente entre les pays de l'UE et ceux du
monde arabe, à la fois du Maghreb et du Machreq. Et le conflit
israélo-arabe, ainsi que celui en Iraq, n’arrange pas les
choses. On sent aussi une certaine frustration et distanciation
de la part des autorités de certains pays arabes.
Quant
au dialogue entre les sociétés civiles, il n’a jamais été
moins important que maintenant. Il ne s’est pas beaucoup développé.
Il y a encore beaucoup à faire sur cette question. L’entrée
en mai de 10 pays de l’Europe de l’Est dans l’UE va faire
perdre beaucoup de temps pour l'intégration des pays du sud.
Je demande donc à ce qu’on mette en place une véritable institution
ou structure qui s’occupe de la Méditerranée en priorité.
Car les grands défis, démographique, politique, culturel et
migratoire pour l'Europe ne viennent pas de l'Est, mais plutôt
du sud.
— Vous
avez parlé du dialogue entre sociétés civiles. Comment le
concevez-vous ?
— Les
Organisations Non Gouvernementales (ONG) peuvent avoir significations.
Ou bien ce sont des organisations qui existent parce qu’il
n’y a pas d’espace démocratique laissé par l'Etat au reste
de la société. Dans ce cas, elles sont nécessairement en contradiction
avec celui-ci. Ou bien l'Etat est démocratique ou en processus
de démocratisation et les ONG existent non contre l'Etat,
mais pour permettre l’expression des problèmes que d’autres
structures, comme les partis politiques, les syndicats, etc.,
n’arrivent pas à exprimer. Dans ces conditions, les ONG sont
une voix de la société civile. Naturellement, dans les pays
où nous sommes confrontés, nous avons un mélange des deux.
Il y a aussi un troisième cas, quand l'Etat lui-même crée
des ONG.
En
Egypte, nous sommes dans un contexte où nous avons à peu près
les trois modèles. Ce qui signifie qu’il y a un problème d’intégration
de toutes les forces vives de la société. On ne peut pas invoquer
des raisons de sécurité pour empêcher une organisation qui
s’occupe des droits des prisonniers ou des femmes d’être reconnue.
Je ne dis pas qu’on fait cela, mais qu’il faut tout faire
pour éviter l'arbitraire. Pour nous, à l'UE, les ONG ne sont
pas un substitut de nos rapports avec les Etats. Pour moi,
les ONG ne représentent pas, ni n’ont la légitimité des partis
politiques. Pour moi, les ONG ne sont pas des vecteurs que
nous devons utiliser contre les Etats. Je pense que celles-ci
sont des vecteurs de modernisation de la société. Et si nous
pouvons, au niveau de l'UE, aider en formant notamment des
ONG, en donnant les crédits nécessaires pour que celles-ci
puissent effectivement participer au processus de démocratisation
et de modernisation des sociétés, nous aurons fait une bonne
chose.