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Moyen-Orient . Député européen et président de la délégation chargée du Machreq arabe au Parlement européen, Sami Naïr était en visite en Egypte du 14 au 21 février pour la tenue de la septième rencontre interparlementaire euro-égyptienne Il évoque la politique européenne dans la région.
« La démocratie ne se construit pas de l'extérieur »

Al-Ahram Hebdo : Quel est l’objectif de votre visite au Caire ?

Sami Naïr : Nous sommes venus en Egypte pour souligner que les relations entre le Parlement européen et l’Egypte ne se réduisent pas uniquement aux négociations sur l’accord d’association, mais nous voulons que les relations politiques, culturelles, institutionnelles, interparlementaires se développent. Maintenant, il existe une assemblée parlementaire méditerranéenne. Et il faut dire que les Egyptiens jouent un rôle important dans celle-ci. Nous allons élire le président de cette assemblée. Le président du Parlement égyptien a posé sa candidature. Et nous voulions discuter un peu nos relations politiques et culturelles avec nos amis égyptiens.

— Pourquoi avez-vous choisi de visiter spécifiquement l'Egypte ?

— L’Egypte joue un rôle essentiel dans plusieurs domaines. Premièrement, elle va être un grand partenaire économique de l’Union Européenne (UE). Ce pays est le plus important du monde arabe, pour des raisons politiques, démographiques et économiques. L’Egypte est aussi un acteur central de la stabilité régionale. Il ne peut pas y avoir de politique méditerranéenne sans l'Egypte. Pour ce qui est du conflit israélo-palestinien, nous savons que l'Egypte joue un rôle très positif pour pousser à la modération des parties du conflit. Mais l'Egypte ne peut pas tout faire. Il faut donc que l'Union européenne aide les parties en conflit et qu’elle s’affirme comme représentante de la défense du droit international. Malheureusement, il faut dire que la situation internationale ne favorise pas cela.

— Comment jugez-vous la position de l’UE vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ?

— Nous vivons actuellement une situation de transition. Jusqu’à maintenant, l'UE a eu une position très claire : il ne peut y avoir de sécurité pour quelque protagoniste que ce soit dans le conflit s’il n’y a pas de justice. Cela signifie, par conséquent, qu’invoquer la sécurité pour refuser la reconnaissance des droits des Palestiniens est illégitime. Et le Parlement européen a voté des dizaines de résolutions demandant la reconnaissance des droits légitimes du peuple palestinien à un Etat stable, viable vivant dans des frontières sûres et reconnues. Le Parlement européen est allé même, l'année dernière, jusqu’à voter la suspension de l'accord d’association entre Israël et l'Union européenne. Nous n’avons pas été suivis par le Conseil des ministres de l’UE, qui a considéré qu’il ne fallait pas aller dans cette voie.

— Depuis l'intervention américaine en Iraq, les Etats-Unis parlent de la nécessité d’introduire des réformes au Moyen-Orient. Ils ont annoncé dans ce cadre leur projet du « Grand Moyen-Orient ». De son côté, l’Allemagne a dévoilé un autre projet de réformes dans la région ...

— Avec les grands plans ou projets américains de réformes pour la région, la situation au Moyen-Orient est en train d’évoluer. Nous ne savons pas encore dans quel sens. Il y a plusieurs projets en gestation. Les Américains proposent une grande politique pour le Moyen-Orient. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Joshka Fisher, avait annoncé un autre plan. La dernière réunion du G8 s’est aussi terminée sur des propositions pour le Moyen-Orient. Tout cela n’a pas été discuté au Parlement européen.

Ma position de principe, non pas en tant que président de la délégation Machreq au Parlement européen, mais en tant que député, est que la démocratie ne se construit pas de l'extérieur, on ne l'impose pas. Et ceux qui veulent jouer à la recomposition de la carte de la région risquent de se brûler les doigts.

— Pensez-vous donc que ces projets sont négatifs ?

— Je n’ai pas encore vu le contenu de ce qui est proposé. Naturellement, nous avons le droit d’avoir notre idée sur ce qui est la démocratie. Chaque pays a le droit d’avoir sa conception. Les Européens ont le droit de dire : nous aimerions que ce soit ainsi.

Mais s’il s’agit d’imposer de l'extérieur, à des Etats, une recomposition qui atteint leur souveraineté politique et territoriale ; ceci est inadmissible et ça ne marchera pas. Certains peuvent même considérer que si l'on veut à tout prix imposer de l'extérieur une conception de la démocratie, cela peut être une forme moderne de colonialisme. Et ma conviction, c’est que les peuples n’accepteront pas cela. Donc, il faut faire très attention. Il faut défendre notre conception de la démocratie, mais en même temps tenir compte de la réalité régionale.

— Ne pensez-vous pas qu’il y a une contradiction dans la position des pays européens qui, tout en déclarant illégal le mur de séparation que construit Israël en Cisjordanie, rejettent la saisine de cette affaire par la Cour Internationale de Justice (CIJ) ?

— Personnellement, je considère d’abord que le mur est une aberration. Cela dit, il est là. Je considère que ce mur a pour effet de rendre une solution de paix encore plus difficile entre Israël et les Palestiniens. Actuellement, l'UE est dans l'attente, car le dossier est désormais devant la Cour internationale de justice. La CIJ, qui va se prononcer sur les bases du droit, devra considérer le mur totalement illégal et condamner les Israéliens. Le problème maintenant est de savoir comment vont évoluer les différentes positions européennes. Un certain nombre de gouvernements, dont le français, ont déjà pris une position très claire en disant que le mur est totalement inadmissible. Donc, je pense qu’une fois rendu l'arrêt de la CIJ, le Conseil des ministres européen se prononcera sur le sujet.

— Comment expliquez-vous que l’Union européenne laisse le champ libre aux Etats-Unis en Iraq sans tenter de jouer un rôle de contrepoids ?

— Vous savez que l'intervention américaine en Iraq a été l'occasion d’une rupture extrêmement profonde entre les Européens. Je n’ai pas besoin de rappeler qu’un certain nombre de pays ont pris position en faveur de l'intervention américaine et d’autres l'ont condamnée. La France avait même menacé de faire usage de son droit de veto au sein du Conseil de sécurité. Dans l'état actuel des choses, il n’y a pas de position spécifique sur cette question, y compris au sein du Parlement européen. Aujourd’hui, la position de l'UE sur cette question, c’est le respect du droit international, le retour de l'Onu, la transmission du dossier iraqien à cette institution et un retrait américain organisé par l'Onu. Autrement dit, la restauration du droit et le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l'Iraq.

— Que faut-il faire pour relancer le processus de Barcelone, victime du conflit israélo-arabe ?

— Le processus de Barcelone apparaît aujourd’hui comme étant malheureusement réduit au seul domaine économique. Les autres dimensions, politique et de dialogue des sociétés civiles, ne semblent pas marcher aussi bien. Sur le plan politique, la séparation reste absolument évidente entre les pays de l'UE et ceux du monde arabe, à la fois du Maghreb et du Machreq. Et le conflit israélo-arabe, ainsi que celui en Iraq, n’arrange pas les choses. On sent aussi une certaine frustration et distanciation de la part des autorités de certains pays arabes.

Quant au dialogue entre les sociétés civiles, il n’a jamais été moins important que maintenant. Il ne s’est pas beaucoup développé. Il y a encore beaucoup à faire sur cette question. L’entrée en mai de 10 pays de l’Europe de l’Est dans l’UE va faire perdre beaucoup de temps pour l'intégration des pays du sud. Je demande donc à ce qu’on mette en place une véritable institution ou structure qui s’occupe de la Méditerranée en priorité. Car les grands défis, démographique, politique, culturel et migratoire pour l'Europe ne viennent pas de l'Est, mais plutôt du sud.

— Vous avez parlé du dialogue entre sociétés civiles. Comment le concevez-vous ?

— Les Organisations Non Gouvernementales (ONG) peuvent avoir significations. Ou bien ce sont des organisations qui existent parce qu’il n’y a pas d’espace démocratique laissé par l'Etat au reste de la société. Dans ce cas, elles sont nécessairement en contradiction avec celui-ci. Ou bien l'Etat est démocratique ou en processus de démocratisation et les ONG existent non contre l'Etat, mais pour permettre l’expression des problèmes que d’autres structures, comme les partis politiques, les syndicats, etc., n’arrivent pas à exprimer. Dans ces conditions, les ONG sont une voix de la société civile. Naturellement, dans les pays où nous sommes confrontés, nous avons un mélange des deux. Il y a aussi un troisième cas, quand l'Etat lui-même crée des ONG.

En Egypte, nous sommes dans un contexte où nous avons à peu près les trois modèles. Ce qui signifie qu’il y a un problème d’intégration de toutes les forces vives de la société. On ne peut pas invoquer des raisons de sécurité pour empêcher une organisation qui s’occupe des droits des prisonniers ou des femmes d’être reconnue. Je ne dis pas qu’on fait cela, mais qu’il faut tout faire pour éviter l'arbitraire. Pour nous, à l'UE, les ONG ne sont pas un substitut de nos rapports avec les Etats. Pour moi, les ONG ne représentent pas, ni n’ont la légitimité des partis politiques. Pour moi, les ONG ne sont pas des vecteurs que nous devons utiliser contre les Etats. Je pense que celles-ci sont des vecteurs de modernisation de la société. Et si nous pouvons, au niveau de l'UE, aider en formant notamment des ONG, en donnant les crédits nécessaires pour que celles-ci puissent effectivement participer au processus de démocratisation et de modernisation des sociétés, nous aurons fait une bonne chose.

Propos recueillis par
Randa Achmawi

 

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