Malek Chebel : Pas du tout. Je
l'ai écrit bien avant le 11 septembre. J’écris depuis
les années quatre-vingt et toujours dans la perspective
d’enchanter l’islam.
En écrivant ce livre, je ne pouvais
pas savoir qu’il y aurait un débat sur la laïcité, le
port du voile ou l’intégration. C’est par hasard qu’il
sort aujourd’hui. C’est le livre en soi qui nous intéressait
en premier lieu, et puis il y a eu cette occurrence
avec l’actualité.
— C’est un livre d’abord très
agréable à lire, bourré de références, très érudit,
avec un panel très large sur l’islam. Est-ce un moyen
de faire redécouvrir cet islam des lumières que l’on
oblitère complètement en ce moment ?
— Oui. Absolument. D’abord, j’ai
fait un livre accessible à tout le monde et c’était
voulu. Mes autres livres sont un peu difficiles, j’ai
voulu que celui-là soit le plus facile et le plus agréable
à lire pour tout le monde. A partir de là, on peut lire
ce livre avec profit et s’en enrichir. C’est un panorama
complet de l’islam, par conséquent il y a les thèmes
dont on parle le plus aujourd’hui comme l’intégration,
le voile, etc. Mais il y a également mille et un thèmes
qui n’ont pas reçu les projecteurs de l’actualité aujourd’hui
et qui sont traités dans ce livre. Il y a bien sûr une
entrée sur le voile, une entrée sur le fondamentalisme,
une autre sur la laïcité, ou le réformisme. Mais il
y a aussi des entrées sur l’architecture musulmane,
la calligraphie, le luxe, les confréries, l’Andalousie,
le café, les bijoux, le fiqh (jurisprudence).
C’est d’une richesse inouïe et chaque entrée est traitée
de manière encyclopédique, c’est-à-dire que j’essaye
de tout donner de la matière, dans l’état des connaissances
d’aujourd’hui. Sans compter que je ne l’alourdis pas
par un appareil référentiel trop lourd, trop universitaire.
C’est un livre sur l’ensemble de l’islam et pas seulement
sur les thèmes que l’on traite aujourd’hui.
— La civilisation islamique dans
ce qu’elle a de plus grandiose n’est-elle pas oblitérée
justement parce que les Arabo-musulmans eux-mêmes en
ont perdu la mémoire ?
— Absolument. Et c’est ce qui
est le plus grave. Jusqu’à ces dernières années, cette
mémoire a été souvent refoulée. Beaucoup d’émigrés surtout
se sont dit plus tôt on aura oublié notre lien à nos
origines, notre lien à nos parents, à notre terroir,
mieux ce sera. Ce sont les siècles d’aliénation, le
décervelage que nous avons subi durant la colonisation,
la décolonisation bâclée. Il n’y a pas eu de décolonisation
douce et de formation des élites.
— Pensez-vous que le milliard
et quelques musulmans dans le monde est maintenant pris
en otages par une minorité violente ?
— Oui. Je pense que malheureusement,
c’est une minorité agissante qui est d’ailleurs très
soutenue financièrement, qui a des relais et qui parle
au nom de la majorité. C’est une minorité qui est très
politisée, très militante, excellemment bien formée
de prédicateurs, de télé-coranistes, etc. Elle a pris
le pouvoir, mais elle l’a toujours eu d’ailleurs. Mais
là, elle bénéficie de tout le potentiel des médias,
de l’Internet et de la communication internationale.
Nous vivons maintenant dans un petit village. A partir
de là, tout ce qui se fait à Téhéran, à Kaboul ou au
Caire, on en est au courant dans la journée même. Donc
c’est là tout le problème. Avant, l’imam prêchait pour
sa petite mosquée, maintenant il prêche pour la planète
entière. Et comme ils ont les moyens et qu’ils ont beaucoup
de volontarisme, qu’ils veulent aller de l’avant, ils
réussissent, c’est vrai, à marquer les esprits.
— Comment expliquez-vous cette
violente montée de fondamentalisme, notamment en Europe ?
— Cela vient du fait que la confrontation
sur le terrain est maintenant devenue une réalité. La
minorité musulmane n’arrive pas à trouver sa place et
la majorité n’arrive pas à lui faire cette place-là.
Tous les problèmes ne viennent pas des musulmans. La
majorité installée en Europe, par ses structures, par
son histoire, par son système gouvernemental et parlementaire
ne veut pas faire de place à la minorité qui vient.
Du coup, c’est la minorité agissante de la minorité
qui vient, qui, elle, se fait entendre. Dans tous les
débats que j’entends aujourd’hui en France, chez tous
les élus de cette majorité, il y a une prise de conscience
qu’il faut faire cette place. Hier, j’étais en Belgique
avec des représentants du Parlement et là-bas, ils ont
déjà réglé le problème autrement. Il y a déjà une représentation
marocaine dans les instances dirigeantes du pays. En
France, il faut aller plus loin que cette prise de conscience.
Il faut que la place de l’islam soit beaucoup plus affirmée.
Les autorités nationales doivent déclarer qu’il faut
qu’ils fassent partie du paysage français.
— Ce serait normal a priori,
c’est la deuxième religion de France ...
— Oui mais malheureusement,
pas la deuxième qualitativement. Le judaïsme a beaucoup
plus d’élites, qui ont infiniment plus de poids que
nous. Il faut que ce chiffre en terme de quantité colle
maintenant à la qualité. Et cette qualité existe. On
ne veut pas nous faire émerger. Maintenant, il faut
être sérieux. Ce n’est pas normal. Il faut régler le
problème maintenant.
— Pensez-vous que la situation
actuelle est instrumentalisée à des fins économiques ?
— Il y a des officines
qui utilisent tout ce qui ressemble à du bois pour faire
du feu. Elles ne sont là que pour ça, c’est leur travail.
Il y a deux réponses à cette question. Premièrement,
il est vrai que l’islam est effectivement utilisé par
des minorités. Le deuxième point qui vient immédiatement
est que l’islam se laisse utiliser par les minorités
et par quiconque veut l’utiliser. Parce qu’il ne veut
pas couper le lien entre politique et religion. Et c’est
là tout le problème. L’islam veut inclure la politique
dans sa vision du monde.
— Un islam laïque est-il possible ?
— Il ne sera jamais possible
si on ne le crée pas, si on ne l’invente pas. On part
de moins dix. Parce que la situation est que l’islam
laïque n’existe pas. Et si on écoute les fondamentalistes,
il n’existera jamais. Isoler la politique de la religion
a déjà réussi sur plusieurs siècles. En Andalousie et
chez les Abbassides, et même au Maghreb au XXe siècle.
Tout est possible. Mais évidemment, on est encore gouverné
par des officines fondamentalistes qui ne veulent pas
dissocier les deux, parce qu’ils perdraient tout leur
pouvoir du même coup.
— La loi interdisant le port du
voile dans les écoles vient d’être votée. Quelle est
votre opinion là-dessus ?
— Je suis d’accord pour
la lutte contre les discriminations. Je suis pour la
lutte réelle et efficace, décidée par les autorités
nationales, contre les discriminations qui touchent
de plein fouet les musulmans. Je pense que la majorité
des musulmans est d’accord pour isoler un espace qui
est neutre. Je suis d’accord pour ne pas imposer le
voile aux musulmanes. Point. Que les minorités soient
d’accord ou pas, je m’en contrefiche totalement. C’est
à la majorité que je pense. La loi doit être accompagnée
d’énormément de pédagogie, de dialogue et d’explications.
Il faut aussi que cela concerne l’ensemble des religions.
Il faut également immédiatement promouvoir des politique
réelles pour faire émerger les populations d’origine
musulmane. Simultanément, sinon la loi sera perçue de
façon négative. Mais moi je ne trouve pas qu’elle soit
négative. C’est une loi positive.