Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Idées

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Idées
Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Monde arabe . Anthropologue, psychanalyste et islamologue, Malek Chebel vient de publier Le Dictionnaire amoureux de l’islam, aux éditions Plon. Auteur de quelque 20 ouvrages spécialisés, il a récemment pris part aux débats sur la laïcité et l'islam.
« Un islam laïque ne sera jamais possible si on ne l'invente pas »
Paris,
De notre correspondante —

Al-Ahram Hebdo : Sur la pochette de votre livre, il est mentionné que depuis le 11 septembre, l’islam a été mis à l’index planétairement, est-ce pour cela que vous publiez ce livre maintenant ?

Malek Chebel : Pas du tout. Je l'ai écrit bien avant le 11 septembre. J’écris depuis les années quatre-vingt et toujours dans la perspective d’enchanter l’islam.

En écrivant ce livre, je ne pouvais pas savoir qu’il y aurait un débat sur la laïcité, le port du voile ou l’intégration. C’est par hasard qu’il sort aujourd’hui. C’est le livre en soi qui nous intéressait en premier lieu, et puis il y a eu cette occurrence avec l’actualité.

— C’est un livre d’abord très agréable à lire, bourré de références, très érudit, avec un panel très large sur l’islam. Est-ce un moyen de faire redécouvrir cet islam des lumières que l’on oblitère complètement en ce moment ?

— Oui. Absolument. D’abord, j’ai fait un livre accessible à tout le monde et c’était voulu. Mes autres livres sont un peu difficiles, j’ai voulu que celui-là soit le plus facile et le plus agréable à lire pour tout le monde. A partir de là, on peut lire ce livre avec profit et s’en enrichir. C’est un panorama complet de l’islam, par conséquent il y a les thèmes dont on parle le plus aujourd’hui comme l’intégration, le voile, etc. Mais il y a également mille et un thèmes qui n’ont pas reçu les projecteurs de l’actualité aujourd’hui et qui sont traités dans ce livre. Il y a bien sûr une entrée sur le voile, une entrée sur le fondamentalisme, une autre sur la laïcité, ou le réformisme. Mais il y a aussi des entrées sur l’architecture musulmane, la calligraphie, le luxe, les confréries, l’Andalousie, le café, les bijoux, le fiqh (jurisprudence). C’est d’une richesse inouïe et chaque entrée est traitée de manière encyclopédique, c’est-à-dire que j’essaye de tout donner de la matière, dans l’état des connaissances d’aujourd’hui. Sans compter que je ne l’alourdis pas par un appareil référentiel trop lourd, trop universitaire. C’est un livre sur l’ensemble de l’islam et pas seulement sur les thèmes que l’on traite aujourd’hui.

— La civilisation islamique dans ce qu’elle a de plus grandiose n’est-elle pas oblitérée justement parce que les Arabo-musulmans eux-mêmes en ont perdu la mémoire ?

— Absolument. Et c’est ce qui est le plus grave. Jusqu’à ces dernières années, cette mémoire a été souvent refoulée. Beaucoup d’émigrés surtout se sont dit plus tôt on aura oublié notre lien à nos origines, notre lien à nos parents, à notre terroir, mieux ce sera. Ce sont les siècles d’aliénation, le décervelage que nous avons subi durant la colonisation, la décolonisation bâclée. Il n’y a pas eu de décolonisation douce et de formation des élites.

— Pensez-vous que le milliard et quelques musulmans dans le monde est maintenant pris en otages par une minorité violente ?

— Oui. Je pense que malheureusement, c’est une minorité agissante qui est d’ailleurs très soutenue financièrement, qui a des relais et qui parle au nom de la majorité. C’est une minorité qui est très politisée, très militante, excellemment bien formée de prédicateurs, de télé-coranistes, etc. Elle a pris le pouvoir, mais elle l’a toujours eu d’ailleurs. Mais là, elle bénéficie de tout le potentiel des médias, de l’Internet et de la communication internationale. Nous vivons maintenant dans un petit village. A partir de là, tout ce qui se fait à Téhéran, à Kaboul ou au Caire, on en est au courant dans la journée même. Donc c’est là tout le problème. Avant, l’imam prêchait pour sa petite mosquée, maintenant il prêche pour la planète entière. Et comme ils ont les moyens et qu’ils ont beaucoup de volontarisme, qu’ils veulent aller de l’avant, ils réussissent, c’est vrai, à marquer les esprits.

— Comment expliquez-vous cette violente montée de fondamentalisme, notamment en Europe ?

— Cela vient du fait que la confrontation sur le terrain est maintenant devenue une réalité. La minorité musulmane n’arrive pas à trouver sa place et la majorité n’arrive pas à lui faire cette place-là. Tous les problèmes ne viennent pas des musulmans. La majorité installée en Europe, par ses structures, par son histoire, par son système gouvernemental et parlementaire ne veut pas faire de place à la minorité qui vient. Du coup, c’est la minorité agissante de la minorité qui vient, qui, elle, se fait entendre. Dans tous les débats que j’entends aujourd’hui en France, chez tous les élus de cette majorité, il y a une prise de conscience qu’il faut faire cette place. Hier, j’étais en Belgique avec des représentants du Parlement et là-bas, ils ont déjà réglé le problème autrement. Il y a déjà une représentation marocaine dans les instances dirigeantes du pays. En France, il faut aller plus loin que cette prise de conscience. Il faut que la place de l’islam soit beaucoup plus affirmée. Les autorités nationales doivent déclarer qu’il faut qu’ils fassent partie du paysage français.

— Ce serait normal a priori, c’est la deuxième religion de France ...

 Oui mais malheureusement, pas la deuxième qualitativement. Le judaïsme a beaucoup plus d’élites, qui ont infiniment plus de poids que nous. Il faut que ce chiffre en terme de quantité colle maintenant à la qualité. Et cette qualité existe. On ne veut pas nous faire émerger. Maintenant, il faut être sérieux. Ce n’est pas normal. Il faut régler le problème maintenant.

— Pensez-vous que la situation actuelle est instrumentalisée à des fins économiques ?

 Il y a des officines qui utilisent tout ce qui ressemble à du bois pour faire du feu. Elles ne sont là que pour ça, c’est leur travail. Il y a deux réponses à cette question. Premièrement, il est vrai que l’islam est effectivement utilisé par des minorités. Le deuxième point qui vient immédiatement est que l’islam se laisse utiliser par les minorités et par quiconque veut l’utiliser. Parce qu’il ne veut pas couper le lien entre politique et religion. Et c’est là tout le problème. L’islam veut inclure la politique dans sa vision du monde.

— Un islam laïque est-il possible ?

 Il ne sera jamais possible si on ne le crée pas, si on ne l’invente pas. On part de moins dix. Parce que la situation est que l’islam laïque n’existe pas. Et si on écoute les fondamentalistes, il n’existera jamais. Isoler la politique de la religion a déjà réussi sur plusieurs siècles. En Andalousie et chez les Abbassides, et même au Maghreb au XXe siècle. Tout est possible. Mais évidemment, on est encore gouverné par des officines fondamentalistes qui ne veulent pas dissocier les deux, parce qu’ils perdraient tout leur pouvoir du même coup.

— La loi interdisant le port du voile dans les écoles vient d’être votée. Quelle est votre opinion là-dessus ?

 Je suis d’accord pour la lutte contre les discriminations. Je suis pour la lutte réelle et efficace, décidée par les autorités nationales, contre les discriminations qui touchent de plein fouet les musulmans. Je pense que la majorité des musulmans est d’accord pour isoler un espace qui est neutre. Je suis d’accord pour ne pas imposer le voile aux musulmanes. Point. Que les minorités soient d’accord ou pas, je m’en contrefiche totalement. C’est à la majorité que je pense. La loi doit être accompagnée d’énormément de pédagogie, de dialogue et d’explications. Il faut aussi que cela concerne l’ensemble des religions. Il faut également immédiatement promouvoir des politique réelles pour faire émerger les populations d’origine musulmane. Simultanément, sinon la loi sera perçue de façon négative. Mais moi je ne trouve pas qu’elle soit négative. C’est une loi positive.

Propos recueillis par Maya Al-Qalioubi
Parmi les principaux titres de Chebel : L’Imaginaire arabo-musulman, Psychanalyse des 1001 nuits, Islam et libre arbitre, Le Livre des séductions, Dictionnaire des symboles musulmans.
 

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631