La politique
étrangère américaine s’est dotée d’un nouvel outil médiatique
en direction du monde arabe. En plein conflit iraqien, le gouvernement
américain vient en effet de créer une chaîne de télévision à
destination des Arabes. Al-Hurra (la libre) a pour objectif
d’améliorer l’image de l’Amérique auprès des populations arabes.
Le Congrès américain vient de débloquer plus de 30 millions
de dollars pour la création de ce nouveau média. « Cette chaîne
va diffuser des informations sur les événements qui intéressent
le spectateur arabe. Elle a également pour mission de propager
la démocratie et la liberté à travers un contenu crédible et
précis », a déclaré Mowaffaq Harb, président de la nouvelle
chaîne aux Etats-Unis, d’où elle diffuse, dans une interview
accordée à la chaîne Al-Jazeera. Selon les responsables américains,
cette chaîne vise à concurrencer les autres chaînes arabes comme
Al-Jazeera, Al-Arabiya ou Abu-Dhabi, plutôt anti-américaines.
Cette initiative
n’est pas une première pour le gouvernement américain. En effet,
en 2002, une chaîne de radio, Sawa (Ensemble), ainsi qu’un mensuel,
Hi, avaient déjà été créés. Tournés plus particulièrement vers
les jeunes, le but de ces médias étaient de leur ouvrir « une
fenêtre sur la culture américaine ». « Les chaînes arabes comme
Al-Jazeera ne sont pas tout à fait anti-américaines, précise
Réfaat Al-Saïd, président du parti du Rassemblement, mais parfois
leur contenu déplaît aux Américains. L’objectif d’Al-Hurra est
de répandre la liberté et la démocratie, mais on peut se demander
si le gouvernement américain lui-même sait appliquer ces idées.
En témoignent les relations des Etats Unis avec les Nations-Unies
ou le Conseil de sécurité, ainsi que la politique qu’ils mènent
dans le conflit israélo-arabe. Je pense, conclut-il, que la
chaîne Al-Hurra ne réussira pas à répondre aux objectifs du
gouvernement américain tant que la politique menée par Bush
dans le Proche-Orient ne changera pas ».
Salama Ahmed Salama,
éditorialiste à Al-Ahram, critique les méthodes employées par
la chaîne. « Lorsqu’ils s’adressent aux téléspectateurs, explique-t-il,
les présentateurs de la chaîne Al-Hurra ne cessent de répéter
qu’ils sont libres, comme pour leur montrer que les téléspectateurs,
eux, ne sont pas libres et que la chaîne va leur apprendre la
liberté. Je trouve cela stupide ».
Jusqu’à présent,
la chaîne diffuse 14 heures d’émissions par jour. Parmi les
programmes, on a notamment pu voir une émission sur les efforts
de coexistence entre Palestiniens et Israéliens, une interview
de Madeleine Albright, une autre avec George W. Bush dans laquelle
il a réaffirmé sa volonté de travailler pour répandre la démocratie
et la liberté au Proche-Orient. « On m’a demandé d’accorder
une interview à cette chaîne mais j’ai refusé », explique Moustapha
Bakri, rédacteur en chef de l’hebdomadaire anti-américain Al-Osboue.
Celui-ci va plus loin en déclarant : « Nous avons demandé à
ce que les intellectuels arabes boycottent cette chaîne qui
poursuit des objectifs politiques, à savoir américaniser la
conscience arabe. Ils veulent nous faire croire que la résistance
est une forme de terrorisme et qu’il est important de normaliser
les relations avec Israël ». |
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Les experts en
médias sont perplexes et se demandent si les journalistes
et les correspondants qui travaillent pour Al-Hurra auront
une totale liberté dans la couverture des événements, en particulier
dans le conflit israélo-palestinien. Ils craignent une certaine
censure du gouvernement américain sur certains sujets sensibles,
ce qui empêchera un travail journalistique rigoureux et précis.
Tareq Al-Chami, ancien correspondant de la MBC et de la chaîne
d’Abu-Dhabi qui vient d’intégrer Al-Hurra, estime qu’« il
est normal que cette chaîne fasse l’objet de critiques car
elle est placée dans le même panier que la politique américaine.
Mais je vous assure que cette chaîne est indépendante de la
politique américaine ». Et d’ajouter : « La censure est déjà
pratiquée dans les pays arabes, personne ne peut prétendre
à l’objectivité », tout en expliquant qu’il n’a pas honte
de travailler à Al-Hurra. « Une chaîne financée par l’Arabie
saoudite comme la MBC peut-elle s’attaquer à ce pays ? Le
fait qu’Al-Hurra ait demandé à interviewer une personnalité
très hostile à l’Amérique comme Moustapha Bakri est la plus
grande preuve d’impartialité. Je doute très fort que les chaînes
satellites arabes puissent donner la parole à des opposants
», conclut-il.
« Je suis pour
la création d’une nouvelle chaîne de télévision, américaine
ou non, dans le monde arabe, a déclaré de son côté Hussein
Abdel-Ghani, directeur du bureau d’Al-Jazeera au Caire, car
cela va attiser la concurrence entre les médias et permettra
une meilleure information. Toutefois, poursuit-il, si Al-Hurra
devient un instrument politique pour imposer l’hégémonie américaine
sur l’opinion publique arabe, la chaîne ne sera pas crédible.
Selon lui, les
chaînes américaines ont déjà démontré par le passé leur incapacité
à rester neutres face à des conflits dans lesquels les Américains
sont partie prenante. Il a notamment cité la couverture du
conflit en Afghanistan par la chaîne NC. « J’espère que cette
chaîne pourra diffuser une information précise et neutre.
Dans ce cas, je souhaiterai la bienvenue à ce nouveau média
».
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