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Médias .La nouvelle chaîne de télévision américaine en langue arabe, Al-Hurra, lancée le 14 février, suscite un vif débat concernant ses objectifs.

Quand les Américains parlent arabe

La politique étrangère américaine s’est dotée d’un nouvel outil médiatique en direction du monde arabe. En plein conflit iraqien, le gouvernement américain vient en effet de créer une chaîne de télévision à destination des Arabes. Al-Hurra (la libre) a pour objectif d’améliorer l’image de l’Amérique auprès des populations arabes. Le Congrès américain vient de débloquer plus de 30 millions de dollars pour la création de ce nouveau média. « Cette chaîne va diffuser des informations sur les événements qui intéressent le spectateur arabe. Elle a également pour mission de propager la démocratie et la liberté à travers un contenu crédible et précis », a déclaré Mowaffaq Harb, président de la nouvelle chaîne aux Etats-Unis, d’où elle diffuse, dans une interview accordée à la chaîne Al-Jazeera. Selon les responsables américains, cette chaîne vise à concurrencer les autres chaînes arabes comme Al-Jazeera, Al-Arabiya ou Abu-Dhabi, plutôt anti-américaines.

Cette initiative n’est pas une première pour le gouvernement américain. En effet, en 2002, une chaîne de radio, Sawa (Ensemble), ainsi qu’un mensuel, Hi, avaient déjà été créés. Tournés plus particulièrement vers les jeunes, le but de ces médias étaient de leur ouvrir « une fenêtre sur la culture américaine ». « Les chaînes arabes comme Al-Jazeera ne sont pas tout à fait anti-américaines, précise Réfaat Al-Saïd, président du parti du Rassemblement, mais parfois leur contenu déplaît aux Américains. L’objectif d’Al-Hurra est de répandre la liberté et la démocratie, mais on peut se demander si le gouvernement américain lui-même sait appliquer ces idées. En témoignent les relations des Etats Unis avec les Nations-Unies ou le Conseil de sécurité, ainsi que la politique qu’ils mènent dans le conflit israélo-arabe. Je pense, conclut-il, que la chaîne Al-Hurra ne réussira pas à répondre aux objectifs du gouvernement américain tant que la politique menée par Bush dans le Proche-Orient ne changera pas ».

Salama Ahmed Salama, éditorialiste à Al-Ahram, critique les méthodes employées par la chaîne. « Lorsqu’ils s’adressent aux téléspectateurs, explique-t-il, les présentateurs de la chaîne Al-Hurra ne cessent de répéter qu’ils sont libres, comme pour leur montrer que les téléspectateurs, eux, ne sont pas libres et que la chaîne va leur apprendre la liberté. Je trouve cela stupide ».

Jusqu’à présent, la chaîne diffuse 14 heures d’émissions par jour. Parmi les programmes, on a notamment pu voir une émission sur les efforts de coexistence entre Palestiniens et Israéliens, une interview de Madeleine Albright, une autre avec George W. Bush dans laquelle il a réaffirmé sa volonté de travailler pour répandre la démocratie et la liberté au Proche-Orient. « On m’a demandé d’accorder une interview à cette chaîne mais j’ai refusé », explique Moustapha Bakri, rédacteur en chef de l’hebdomadaire anti-américain Al-Osboue. Celui-ci va plus loin en déclarant : « Nous avons demandé à ce que les intellectuels arabes boycottent cette chaîne qui poursuit des objectifs politiques, à savoir américaniser la conscience arabe. Ils veulent nous faire croire que la résistance est une forme de terrorisme et qu’il est important de normaliser les relations avec Israël ».


Scepticisme

Les experts en médias sont perplexes et se demandent si les journalistes et les correspondants qui travaillent pour Al-Hurra auront une totale liberté dans la couverture des événements, en particulier dans le conflit israélo-palestinien. Ils craignent une certaine censure du gouvernement américain sur certains sujets sensibles, ce qui empêchera un travail journalistique rigoureux et précis. Tareq Al-Chami, ancien correspondant de la MBC et de la chaîne d’Abu-Dhabi qui vient d’intégrer Al-Hurra, estime qu’« il est normal que cette chaîne fasse l’objet de critiques car elle est placée dans le même panier que la politique américaine. Mais je vous assure que cette chaîne est indépendante de la politique américaine ». Et d’ajouter : « La censure est déjà pratiquée dans les pays arabes, personne ne peut prétendre à l’objectivité », tout en expliquant qu’il n’a pas honte de travailler à Al-Hurra. « Une chaîne financée par l’Arabie saoudite comme la MBC peut-elle s’attaquer à ce pays ? Le fait qu’Al-Hurra ait demandé à interviewer une personnalité très hostile à l’Amérique comme Moustapha Bakri est la plus grande preuve d’impartialité. Je doute très fort que les chaînes satellites arabes puissent donner la parole à des opposants », conclut-il.

« Je suis pour la création d’une nouvelle chaîne de télévision, américaine ou non, dans le monde arabe, a déclaré de son côté Hussein Abdel-Ghani, directeur du bureau d’Al-Jazeera au Caire, car cela va attiser la concurrence entre les médias et permettra une meilleure information. Toutefois, poursuit-il, si Al-Hurra devient un instrument politique pour imposer l’hégémonie américaine sur l’opinion publique arabe, la chaîne ne sera pas crédible.

Selon lui, les chaînes américaines ont déjà démontré par le passé leur incapacité à rester neutres face à des conflits dans lesquels les Américains sont partie prenante. Il a notamment cité la couverture du conflit en Afghanistan par la chaîne NC. « J’espère que cette chaîne pourra diffuser une information précise et neutre. Dans ce cas, je souhaiterai la bienvenue à ce nouveau média ».

Ingy Al-Qady
Edward Bally

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