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Immigration clandestine . Trente-six jeunes du village de Mit Nagui, dans le gouvernorat de Daqahliya, ont disparu lors d’un naufrage, il y a deux semaines, alors qu’ils tentaient d’émigrer clandestinement vers l’Italie via la Libye. Reportage dans leur village.
Le spectre de la pauvreté
et le mirage italien
Daqahliya,
De notre envoyée spéciale —

Mit Nagui est un petit village de 10 000 habitants situé dans le gouvernorat de Daqahliya, à environ 120 km au nord-est du Caire. On y accède par une petite route escarpée qui longe un canal au bord duquel des femmes sont occupées à faire leur vaisselle. Il y a quelques semaines, Mit Nagui a fait la une de tous les journaux. Le 10 février, les habitants de la bourgade apprenaient la disparition de 36 des leurs, pour la plupart des jeunes. Ils ont fait naufrage en Méditerranée alors qu’ils tentaient de rejoindre l’Italie via la Libye à bord de deux embarcations de fortune. Fuyant chômage et pauvreté, ils partaient à la recherche d’une vie meilleure. Quarante jeunes étaient à bord du convoi improvisé. Quatre d’entre eux ont pu être secourus par un navire russe et conduits à Malte, où ils ont été hospitalisés. La date de la catastrophe n’a pas été précisée par les autorités. Elle n’a été connue que lorsque l’un des jeunes rescapés a téléphoné à sa famille de Malte pour l’informer des événements. « Ce jeune homme a raconté à sa famille qu’il a assisté à la mort de 16 de ses compatriotes. Il ignorait ce qui était arrivé aux 20 autres. Depuis, des rumeurs circulent dans le village selon lesquelles ces derniers sont emprisonnés en Italie », souligne Solimane Abdallah, chef du village. Il explique que les familles ont été prises de panique. Après la catastrophe, il demeurait une lueur d’espoir au sein de chaque famille. Aux portes des maisons, les femmes épiaient au loin, dans l’attente de voir réapparaître leurs fils ou leurs maris. Les hommes, eux, se sont rendus au Caire, au siège du ministère des Affaires étrangères. « La seule réponse des responsables a été qu’il n’y a pas de nouvelles », lâche Mohamad Abbass, l’oncle d’Ahmad Mohamad Anouar, un des disparus. Agé de 27 ans, Ahmad a passé deux ans à chercher un travail dans son village après avoir obtenu un diplôme de l’Institut des télécommunications. Souhaitant monter son propre projet, il a demandé un prêt pour acheter des ordinateurs et louer un bureau. Mais il a été choqué par le taux d’intérêt, de 12 % par an, et par la faible somme qu’on avait accepté de lui accorder (15 000 L.E.), sans compter les maintes garanties requises. « Le miracle s’est produit pour Ahmad lorsqu’il a rencontré un des habitants du village, Wasfi, entrepreneur, qui lui a promis de l’envoyer en Italie où il pourrait travailler en tant qu’ouvrier pour un salaire de 30 euros par jour. Il lui a demandé en contrepartie une somme de 14 000 L.E. pour son émigration clandestine via la Libye, le 8 janvier dernier », raconte l’oncle, en ajoutant que sa famille a accepté sans hésitation. Ahmad a donc fait les démarches pour obtenir le prêt de la banque et l’a remis à l’entrepreneur.

Avoir un de ses membres en Italie est le rêve de toute famille à Mit Nagui, depuis qu’un des villageois s’y est installé en 1990, a épousé une Italienne et obtenu la nationalité. Il a acheté un terrain de 3 hectares à 750 000 L.E. et a construit une maison de trois étages pour sa famille. C’est un exemple pour tous les habitants du village.

Mohamad, lui, avait vendu la maison de son père pour pouvoir partir. Sa famille est désormais installée dans un baraquement. Il voulait aider son père, malade, qui continue malgré tout à travailler comme journalier pour subvenir aux besoins de ses cinq fils. Quant à Khaled, il a hypothéqué sa terre pour pouvoir se marier à son retour. D’autres, enfin, se sont procurés l’argent en vendant l’or de leurs femmes. L’objectif commun est clair : garantir un meilleur avenir à leurs enfants.

Ces 40 jeunes ne sont pas les premiers à avoir tenté de fuir Mit Nagui. Sur 10 000 habitants, un millier de personnes ont réussi à rejoindre l’Italie ces cinq dernières années, alors qu’environ 300 ont échoué, arrêtés par la police maritime, en Libye ou à Malte, ou sont morts après un accident en mer.

Mit Nagui enregistre un taux de chômage élevé et possède peu d’infrastructures. « Le problème réside dans le fait que notre village est petit comparé au nombre d’habitants », explique le chef du village, Solimane Abdallah. Il affirme que Mit Nagui est constitué de familles nombreuses (5 ou 6 enfants au minimum). Et il n’y a pratiquement aucune offre d’emploi. « 70 % des habitants travaillent comme journaliers ou cultivent la terre contre des sommes modiques », affirme-t-il. Dans de telles conditions, partir est devenu le rêve de chaque jeune du village. Avant la guerre, bon nombre d’habitants travaillaient en Iraq, mais depuis l’invasion américaine, ils sont rentrés sans même avoir touché leurs salaires.

Malheureusement, Mit Nagui n’est pas le seul village à connaître la tragédie des émigrés clandestins. « Nous voulons tous travailler à l’étranger. Il n’y a pas d’emplois ici. Même si je trouve un travail en tant qu’ouvrier au Caire ou dans les autres villes, combien toucherai-je, 10 ou 20 L.E. par jour ? », témoigne Magdi Mohamad, paysan.

A Mit Nagui, il y a un bureau qui offre du travail, légalement, dans les pays arabes comme le Koweït, l’Arabie saoudite ou les Emirats. « Mais personne ne contacte plus ce bureau. Le plus grand salaire qu’on peut toucher est de 900 dirhams (1 500 L.E.), c’est le cas pour un ouvrier aux Emirats, alors que pour le même travail en Italie, on peut toucher 30 ou 40 euros (de 250 à 330 L.E.) par jour. Emigrer clandestinement est donc notre seule issue, vu qu’il est difficile d’obtenir un visa vers les pays européens depuis les attentats du 11 septembre », explique Ibrahim Abdel-Ghani, marchand. Ibrahim, ainsi que 153 autres villageois âgés de 22 à 45 ans, ont été rapatriés le 19 novembre dernier après avoir été rapatriés par la Croix-Rouge à Malte. Bien que ces personnes aient perdu 23 millions de L.E. (15 000 L.E. par personne) en tentant d’améliorer leurs conditions de vie, la plupart d’entre elles n’ont pas perdu espoir et sont décidées à retenter le coup plutôt que de vivre sans revenu dans leur village. A cet égard, le député de Mit Nagui, Chaabane Hafez, a présenté, une semaine après le naufrage des deux bateaux, une interpellation à l’Assemblée du peuple. Il a réclamé des mesures pour « sauver » le reste des 10 000 habitants. Il a également demandé des mesures contre la mafia, qui contrôle l’émigration clandestine ainsi que des solutions pour les familles des victimes disparues. « La plupart des familles ont perdu un fils, un père ou un mari. Pourtant, le ministère des Affaires sociales refuse de leur accorder une pension pour survivre, car on n’est pas sûrs de leur mort. Il faudra attendre au moins 5 ans pour que ces familles aient le droit d’obtenir cette pension de 50 L.E. », conclut-il. Un problème qui touche 126 familles, dont des membres sont disparus lors d’une émigration clandestine en 2003.

Héba Nasreddine

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« Ce voyage était humiliant »

Ali Al-Séweidi, habitant de Machtoul Al-Souq, village de Charqiya, raconte son périple douloureux à la recherche, lui aussi, de la fortune en Italie.

Al-Sayed Ali Al-Séweidi, 32 ans, est parmi les rares survivants d’un voyage périlleux en bateau de pêche de la Libye vers l’Italie. Avec 33 personnes de différentes nationalités, ce jeune homme a vécu l’été dernier l’une des expériences les plus douloureuses et les plus humiliantes de sa vie. Tout a commencé lorsqu’il a décidé de faire comme beaucoup de jeunes hommes de son village du Delta et partir à l’étranger. Une décision loin d’être judicieuse. Car dès le départ, il savait qu’il allait partir dans cette aventure sans contrat de travail. « On devait partir clandestinement en Italie pour y travailler et essayer d’obtenir le droit de séjour. On nous a expliqué avant notre départ que l’affaire sera très simple. On devait partir d’abord vers la Libye où l’entrée n’est pas compliquée, puisqu’on n’a besoin que de la pièce d’identité. De la Libye, un navire devait nous transporter jusqu’en Italie où chacun d’entre nous devait se débrouiller tout seul. Mais il s’est avéré qu’il s’agissait d’une grande escroquerie », raconte Al-Séweidi. Ce dernier, convaincu de la grande opportunité qui l’attendait en Italie, n’a pas hésité une seconde à vendre la maison dont il était propriétaire pour se procurer la somme qui lui a été demandée, à savoir 12 000 L.E. « Le courtier, qui est originaire de notre village, était chargé de nous persuader de prendre la décision de partir en très peu de temps », ajoute Al-Séweidi.

Dès l’arrivée de ces groupes de clandestins en Libye, cette grande mafia, composée d’Egyptiens et de Libyens, se charge de cacher les voyageurs dans une ferme jusqu’au moment du départ. Pendant toute cette période, chacun doit payer sa nourriture et le loyer de cette cachette, le prix du « navire » devant les transporter jusqu’en Italie. « Il ne s’agissait pas seulement d’une perte d’argent, mais surtout d’une grande humiliation. Nous étions enfermés dans cette ferme pendant deux mois comme des prisonniers. On nous traitait comme des animaux : on nous jetait la nourriture par terre et on nous battait si on désobéissait, mais on ne pouvait pas se plaindre car nous savions très bien que nous étions en situation illégale », raconte Al-Séweidi. Pour assurer la réussite du voyage jusqu’au bout, comme répétaient les membres de cette mafia, les clandestins devaient suivre strictement les indications qu’ils ont reçues avant leur départ. Il ne fallait à aucun prix signaler sa véritable nationalité, et pour garantir ceci, on retirait les étiquettes de leurs vêtements indiquant qu’ils étaient fabriqués en Egypte. Et on leur retirait tous leurs papiers officiels.

Après deux mois de réclusion, le jour du départ est finalement arrivé. Les clandestins, qui croyaient être finalement délivrés, ont été choqués de voir, au contraire, qu’ils devaient faire face à un voyage périlleux. Le grand navire qui leur a été promis n’était autre qu’un vieux bateau de pêche qu’ils devaient conduire eux-mêmes. « Trois parmi nous n’ont pas voulu y monter en disant que le fait de faire un trajet pareil dans ce bateau était un suicide. En réponse à ce refus, les escrocs n’ont pas hésité à leur tirer dessus », se souvient Al-Séweidi.

Une fois en pleine mer, ces jeunes hommes ne savaient plus comment se débrouiller. On leur avait dit de partir tout droit pour atteindre en quelques heures les côtes italiennes. Mais neuf jours sont passés sans que les voyageurs ne voient la terre. « Nous étions à bout de nourriture et d’eau, on a été obligés de boire l’eau salée de la mer et on a même mangé des tubes de dentifrices qu’on avait sur nous », raconte Al-Séweidi. Et de poursuivre : « Nos compagnons mouraient l’un après l’autre et on jetait leurs corps dans l’eau. D’autres devenus hystériques se sont jetés eux-mêmes à l’eau ». Neuf personnes seulement ont survécu dans ce bateau de pêche. Un navire dont le capitaine est égyptien les a retrouvés et les a transportés à l’hôpital. Ils ont été ensuite ramenés en Libye, puis à leur pays d’origine. « Ce voyage était très douloureux et humiliant. Je n’arrive pas jusqu’à ce jour à m’en remettre. Je considère comme un miracle que je sois toujours en vie après cette expérience pénible », conclut Al-Séweidi.

Chaïmaa Abdel-Hamid

 

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