| Le
meurtre à Mohandessine de la photographe française Véronique
Audergon par Chérif Badr, un jeune Egyptien, n’a pas tant besoin
d’un enquêteur que d’un analyste politique, qui étudierait la
crise économique que traverse le pays et la tragédie sociale
qui en découle. Le mobile de ce crime n’était pas le vol ou
l’honneur. Ce n’est pas non plus un crime commis par erreur.
C’est une affaire incarnant la situation de toute une génération
de jeunes à la recherche d’un meilleur avenir. Une jeunesse
qui ne trouve dans notre société d’autre issue que de vendre
son corps contre une chance de partir à l’étranger, afin de
concrétiser l’avenir dont elle rêve.
On
ne peut aborder le meurtre de la photographe française sans
parler de l’efficacité de notre appareil de sécurité qui a permis
de découvrir l’auteur du crime, malgré ses tentatives d’escamoter
la réalité. Celui-ci n’a laissé aucune trace de ses empreintes
sur l’endroit du crime. Il a volé le portable de la victime
qui pouvait éventuellement contenir son nom et ses numéros de
téléphone. Mais le plus important c’est qu’il a écrit un mot
sur le verre de l’une des photos accrochées au mur, laissant
croire que l’agresseur avait commis son crime pour des raisons
religieuses, en réaction à l’interdiction par la France du port
du voile dans les écoles publiques. Tout ceci pour éloigner
les enquêteurs du véritable criminel.
Après
trois semaines seulement, les enquêteurs sont parvenus, malgré
tout, à identifier l’assassin et à l’arrêter. Ils lui ont arraché
des aveux.
On
aurait tort de traiter ce crime d’un point vue purement sécuritaire
ou de croire qu’en traduisant l’assassin en justice on aura
réglé le problème. Celui-ci en réalité met en lumière les maux
dont souffre la jeunesse dans notre pays.
Véronique
Audergon, Franco-Suisse, âgée de 42 ans, était une artiste,
toute en finesse ; elle avait le sens moral. Ayant décidé de
quitter son pays, elle regagna l’Egypte par amour. Elle y vivait
une double tragédie : sa séparation d’avec son époux égyptien
et le cancer qui lui a valu de longues années de traitement.
Chérif
Badr, 24 ans, était un jeune ambitieux, étouffé par les circonstances
de sa vie qui ne lui procurait pas un travail décent et qui
rendait impossible la réalisation d’un avenir dont il avait
tant rêvé. Réalisant que son diplôme universitaire ne valait
pas grand-chose, il s’est rendu compte que son corps jeune et
musclé pouvait être la solution à sa crise. Il s’entraînait
sans cesse pour bien entretenir ce corps.
Il
a vu que beaucoup de ses amis ont réussi à surmonter la crise
en faisant la connaissance d’étrangères ou d’étrangers qui leur
ont offert l’occasion de partir ailleurs, où ils auraient des
chances de réussir. Il fréquentait alors les endroits qui réunissaient
les étrangers. Jusqu’à ce qu’un jour il trouve sa cible : une
Japonaise. Puis il a fait la connaissance d’une Française au
Centre culturel français.
Dans
les deux cas, il avait un plan déterminé consistant à séduire
l’étrangère, engager une relation amoureuse avec elle qui déboucherait
sur un mariage, le départ à l’étranger, le travail et l’obtention
de la nationalité.
Chérif
a réussi son plan avec la Japonaise, qu’il a épousée orfi. Mais
les événements n’ont pas pris la tournure qu’il avait imaginée,
surtout que les parents de la Japonaise avaient refusé cette
liaison. Ainsi, il a vu s’évanouir son rêve. Ce qui explique
son atrocité envers la Française qui l’a rejeté : il lui a asséné
58 coups de couteau. Il a senti qu’il ne pourrait pas supporter
une deuxième déception. Chérif ne pouvait se passer de l’occasion
de partir en France sous aucun prétexte. Et c’est résolument
là la raison de son agressivité, qui l’a conduit à commettre
un crime qu’il n’avait pas planifié.
Dans
des entretiens avec la presse, Chérif s’est mis à répéter une
version du crime probablement dictée par son avocat. Selon cette
version, il fut pris de folie quand il a su que Véronique avait
une relation intime avec d’autres hommes, le but étant de faire
passer le crime pour un crime d’honneur. Ensuite, il a changé
son témoignage en prétendant qu’il se défendait contre un coup
de tournevis qu’elle lui avait adressé.
Ceux
qui connaissent Véronique savent la passion qu’elle vouait à
l’Egypte et doutent des affirmations de Chérif comme quoi elle
aurait fait la promesse à Chérif de l’accompagner en France.
Malgré tout, je ne veux pas juger ce jeune désespéré qui s’est
transformé en assassin avant que son procès ne soit clos. C’est
pourquoi je me tiens aux dires de Chérif et à ce qui a été rapporté
dans la presse. Non pas pour découvrir la réalité ou bien pour
attirer la sympathie vers l’agresseur ou la victime. Mon intérêt
est plutôt de mettre la main sur le phénomène que représente
Chérif : celui qui sévit dans la société en résultat à la crise
économique. Cette dernière a eu des retombées dévastatrices
sur toute une génération de jeunes qui n’ont d’autres issues
que de dévier ou de partir à l’étranger.
Il
serait peut-être facile de condamner ce jeune désespéré en disant
qu’il incarne un modèle déviant et que la majorité de notre
jeunesse est saine. Mais une telle idée n’aide pas à avancer,
ni à remédier à la situation. Elle sonne creux, comme les slogans
répétés par les responsables et les médias. Car Chérif n’est
pas l’unique exemple d’un jeune qui aspire à sortir du cauchemar
que vit le pays en nouant des relations avec des étrangers.
Et si cette situation l’a mené à devenir un assassin, il n’est
pas le seul à avoir connu ce sort.
De
retour d’un récent voyage à Louqsor, j’ai remarqué, alors que
je me trouvais à bord d’une croisière sur le Nil, que sur la
rive occidentale fleurissent des habitations de deux ou trois
étages qui n’existaient pas l’an dernier. Leur existence déformait
la verdure environnante. Quant j’ai posé la question, on m’a
raconté d’étonnantes histoires. L’un des étrangers résidant
à Louqsor m’a dit que ces bâtiments étaient construits avec
des fonds extérieurs. Les jeunes originaires de Louqsor choisissent
des étrangères âgées pour les épouser et grâce à leur argent,
ils construisent sans permis ces habitations. Une fois construite,
le jeune tourne le dos à la vieille qui rentre dans son pays
en se plaignant du mauvais traitement qu’elle a subi.
Ce
qui a transformé Chérif en assassin malgré lui n’était pas son
honneur souillé parce que la photographe avait des liaisons
avec d’autres hommes, ou parce que c’est elle qui a commencé
par le frapper. Mais plutôt le désespoir qu’il vivait. Il n’a
pas accepté de perdre sa bouée de sauvetage, quand Véronique
lui fit part du fait qu’elle ne pouvait pas l’épouser à cause
de la différence d’âge et de mentalité, et surtout du fait qu’elle
n’allait pas rentrer en France. Tout ceci signifiait que l’espoir
de Chérif de sortir de la crise s’était dissipé.
Si
Chérif s’est transformé en assassin, cela veut dire que des
centaines de milliers de nos jeunes peuvent connaître le même
sort, ou pire encore. Les jeunes comme Chérif pleins de dynamisme
et de vitalité réalisant que leurs diplômes ne peuvent rien
leur offrir, ni avenir, ni vie décente. Que faire alors ? C’est
Chérif qui a apporté une réponse éloquente à cette question.
Espérons que le gouvernement se réveillera de sa léthargie avant
que les autres jeunes n’y donnent une réponse semblable.
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