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Qui a fait de « Chérif » un criminel ?
Par Mohamed Salmawy

Le meurtre à Mohandessine de la photographe française Véronique Audergon par Chérif Badr, un jeune Egyptien, n’a pas tant besoin d’un enquêteur que d’un analyste politique, qui étudierait la crise économique que traverse le pays et la tragédie sociale qui en découle. Le mobile de ce crime n’était pas le vol ou l’honneur. Ce n’est pas non plus un crime commis par erreur. C’est une affaire incarnant la situation de toute une génération de jeunes à la recherche d’un meilleur avenir. Une jeunesse qui ne trouve dans notre société d’autre issue que de vendre son corps contre une chance de partir à l’étranger, afin de concrétiser l’avenir dont elle rêve.

On ne peut aborder le meurtre de la photographe française sans parler de l’efficacité de notre appareil de sécurité qui a permis de découvrir l’auteur du crime, malgré ses tentatives d’escamoter la réalité. Celui-ci n’a laissé aucune trace de ses empreintes sur l’endroit du crime. Il a volé le portable de la victime qui pouvait éventuellement contenir son nom et ses numéros de téléphone. Mais le plus important c’est qu’il a écrit un mot sur le verre de l’une des photos accrochées au mur, laissant croire que l’agresseur avait commis son crime pour des raisons religieuses, en réaction à l’interdiction par la France du port du voile dans les écoles publiques. Tout ceci pour éloigner les enquêteurs du véritable criminel.

Après trois semaines seulement, les enquêteurs sont parvenus, malgré tout, à identifier l’assassin et à l’arrêter. Ils lui ont arraché des aveux.

On aurait tort de traiter ce crime d’un point vue purement sécuritaire ou de croire qu’en traduisant l’assassin en justice on aura réglé le problème. Celui-ci en réalité met en lumière les maux dont souffre la jeunesse dans notre pays.

Véronique Audergon, Franco-Suisse, âgée de 42 ans, était une artiste, toute en finesse ; elle avait le sens moral. Ayant décidé de quitter son pays, elle regagna l’Egypte par amour. Elle y vivait une double tragédie : sa séparation d’avec son époux égyptien et le cancer qui lui a valu de longues années de traitement.

Chérif Badr, 24 ans, était un jeune ambitieux, étouffé par les circonstances de sa vie qui ne lui procurait pas un travail décent et qui rendait impossible la réalisation d’un avenir dont il avait tant rêvé. Réalisant que son diplôme universitaire ne valait pas grand-chose, il s’est rendu compte que son corps jeune et musclé pouvait être la solution à sa crise. Il s’entraînait sans cesse pour bien entretenir ce corps.

Il a vu que beaucoup de ses amis ont réussi à surmonter la crise en faisant la connaissance d’étrangères ou d’étrangers qui leur ont offert l’occasion de partir ailleurs, où ils auraient des chances de réussir. Il fréquentait alors les endroits qui réunissaient les étrangers. Jusqu’à ce qu’un jour il trouve sa cible : une Japonaise. Puis il a fait la connaissance d’une Française au Centre culturel français.

Dans les deux cas, il avait un plan déterminé consistant à séduire l’étrangère, engager une relation amoureuse avec elle qui déboucherait sur un mariage, le départ à l’étranger, le travail et l’obtention de la nationalité.

Chérif a réussi son plan avec la Japonaise, qu’il a épousée orfi. Mais les événements n’ont pas pris la tournure qu’il avait imaginée, surtout que les parents de la Japonaise avaient refusé cette liaison. Ainsi, il a vu s’évanouir son rêve. Ce qui explique son atrocité envers la Française qui l’a rejeté : il lui a asséné 58 coups de couteau. Il a senti qu’il ne pourrait pas supporter une deuxième déception. Chérif ne pouvait se passer de l’occasion de partir en France sous aucun prétexte. Et c’est résolument là la raison de son agressivité, qui l’a conduit à commettre un crime qu’il n’avait pas planifié.

Dans des entretiens avec la presse, Chérif s’est mis à répéter une version du crime probablement dictée par son avocat. Selon cette version, il fut pris de folie quand il a su que Véronique avait une relation intime avec d’autres hommes, le but étant de faire passer le crime pour un crime d’honneur. Ensuite, il a changé son témoignage en prétendant qu’il se défendait contre un coup de tournevis qu’elle lui avait adressé.

Ceux qui connaissent Véronique savent la passion qu’elle vouait à l’Egypte et doutent des affirmations de Chérif comme quoi elle aurait fait la promesse à Chérif de l’accompagner en France. Malgré tout, je ne veux pas juger ce jeune désespéré qui s’est transformé en assassin avant que son procès ne soit clos. C’est pourquoi je me tiens aux dires de Chérif et à ce qui a été rapporté dans la presse. Non pas pour découvrir la réalité ou bien pour attirer la sympathie vers l’agresseur ou la victime. Mon intérêt est plutôt de mettre la main sur le phénomène que représente Chérif : celui qui sévit dans la société en résultat à la crise économique. Cette dernière a eu des retombées dévastatrices sur toute une génération de jeunes qui n’ont d’autres issues que de dévier ou de partir à l’étranger.

Il serait peut-être facile de condamner ce jeune désespéré en disant qu’il incarne un modèle déviant et que la majorité de notre jeunesse est saine. Mais une telle idée n’aide pas à avancer, ni à remédier à la situation. Elle sonne creux, comme les slogans répétés par les responsables et les médias. Car Chérif n’est pas l’unique exemple d’un jeune qui aspire à sortir du cauchemar que vit le pays en nouant des relations avec des étrangers. Et si cette situation l’a mené à devenir un assassin, il n’est pas le seul à avoir connu ce sort.

De retour d’un récent voyage à Louqsor, j’ai remarqué, alors que je me trouvais à bord d’une croisière sur le Nil, que sur la rive occidentale fleurissent des habitations de deux ou trois étages qui n’existaient pas l’an dernier. Leur existence déformait la verdure environnante. Quant j’ai posé la question, on m’a raconté d’étonnantes histoires. L’un des étrangers résidant à Louqsor m’a dit que ces bâtiments étaient construits avec des fonds extérieurs. Les jeunes originaires de Louqsor choisissent des étrangères âgées pour les épouser et grâce à leur argent, ils construisent sans permis ces habitations. Une fois construite, le jeune tourne le dos à la vieille qui rentre dans son pays en se plaignant du mauvais traitement qu’elle a subi.

Ce qui a transformé Chérif en assassin malgré lui n’était pas son honneur souillé parce que la photographe avait des liaisons avec d’autres hommes, ou parce que c’est elle qui a commencé par le frapper. Mais plutôt le désespoir qu’il vivait. Il n’a pas accepté de perdre sa bouée de sauvetage, quand Véronique lui fit part du fait qu’elle ne pouvait pas l’épouser à cause de la différence d’âge et de mentalité, et surtout du fait qu’elle n’allait pas rentrer en France. Tout ceci signifiait que l’espoir de Chérif de sortir de la crise s’était dissipé.

Si Chérif s’est transformé en assassin, cela veut dire que des centaines de milliers de nos jeunes peuvent connaître le même sort, ou pire encore. Les jeunes comme Chérif pleins de dynamisme et de vitalité réalisant que leurs diplômes ne peuvent rien leur offrir, ni avenir, ni vie décente. Que faire alors ? C’est Chérif qui a apporté une réponse éloquente à cette question. Espérons que le gouvernement se réveillera de sa léthargie avant que les autres jeunes n’y donnent une réponse semblable.

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