Un rouge
tapant, défiant, audacieux, domine l'espace d'une grande
toile. Ne laissant à l'observateur aucun choix que de
s'arrêter et d'admirer la composition qui, au-delà de
sa géométrie apparente, révèle un certain lyrisme. Le
tableau se répartit presqu'équitablement en quatre entités
qui s'alternent sur la surface rouge : deux formes rectangulaires
de part et d'autre et deux masses de lignes courbes qui
représenteraient entre autres des êtres, et en bas du
tableau, une semi-ligne verticale en bleu divise d'un
côté les deux univers et s'ouvre d'un autre côté sur l'étendue
du rouge.
Ce
tableau pourrait jouer le rôle de synthèse (y a-t-il un
tableau qui représente véritablement l'artiste ?) ou disons
un repère pour pénétrer l'univers artistique de Gazbia
Sirry, y retrouver l'évolution du peintre, mais aussi
sa personnalité. Peintre femme, audacieuse telle sa palette,
chez qui œuvre et vie s'identifient pendant plus de 50
ans pour forger un style qui lui est propre, un langage
qui évolue tout en restant fortement personnel. Fallait-il
encore tomber dans le piège de la classification artistique
qui emprisonne l'artiste dans des tendances et des écoles
? Car dans ce tableau-modèle, il n'est pas question d'une
abstraction pure ou d'un expressionnisme pur, ni même
du post-expressionnisme approuvé par l'artiste lui-même.
C'est plutôt son style qui transcende toute étiquette
; ainsi, la tendance de toucher toujours les deux bords
du figuratif et de l'abstrait, de l'humain et de l'objet,
du géométrique et du poétique, n'est pas simplement une
quête dans le conflit et le dualisme. Mais elle englobe
aussi le moi de l'artiste.
Ceci dit,
lorsque Gazbia Sirry, vers la fin des années 1960, entame
la période des maisons vibrantes ou lyriques, qu'elle
ne cesse de reproduire avec des modifications, c'était
une manière de projeter les émotions de l'artiste sur
l'objet. Elle commençait le jeu de personnification des
maisons, il s'agit de maisons, de constructions mouvementées,
en chair et en os, avec quasiment des traits physiques
; de même que les gens, les êtres s'identifient aux maisons
(le milieu, la terre, la patrie ?) et se fondent dans
l'espace pour prendre une multitude de significations
suivant la composition.
Dans ses
peintures à l'huile exposées à la galerie Zamalek, les
maisons ne sont plus les mêmes que celles de l'après-défaite
de 1967, non plus comme celles des années 1970 où l'accent
était mis sur le dehors-dedans, sur l'entassement et l'étouffement
et le plein air du désert. Aujourd'hui, elle y mêle fortement
l'élément humain, ajoute la mer et tente de fixer un moment
où fusionne le trio homme, espace et temps.
Un connaisseur
de l'œuvre de Gazbia Sirry depuis le début des années
1950 retrouverait dans son tableau rouge et dans l'exposition
en général une assimilation des périodes dépassées dans
l'itinéraire de l'artiste. Le réalisme expressionniste
de ses débuts (Oum Antar, Al-Hagla, Al-Maraguih, etc.)
avec ses personnages massifs qui s'imposaient sur la toile
s'effacent, s'élancent, se distillent, pour ne laisser
que leur seule existence aussi imposante qu'auparavant.
Une présence plus poétique parce qu'elliptique, plus moderne
parce que suggestionnelle. L'étendue du coloris - même
lorsqu'il est question de l'encombrement de la foule,
il y a souvent quelque part sur la toile l'issue et le
grand air - trouve ses sources à la période des années
1970 où elle a fait des variations sur le thème du désert
avec un esprit beaucoup plus abstrait. Dans cette exposition,
l'étendue se rétrécit petit à petit, le bleu de la mer
se fusionne tantôt avec l'homme, tantôt figure dans une
présence symbolique dans chaque toile, qui renvoient à
l'espace métaphysique, à l'infini, l'inconnu ...
Ainsi, si
le style de la grande peintre est repérable, il surprend
cependant par l'utilisation du coloris. Tel un alchimiste,
elle sait faire le dosage qui surprend par son originalité
sans jamais atteindre l'étrangeté. Comme dans ce tableau
du vert sur du vert sans craindre d'y ajouter encore du
vert. Les couleurs de Gazbia Sirry sont vivantes, elles
vibrent de vie, elles deviennent le maître qui mouvemente
par son pouvoir et sa luminosité tout le tableau. Il suffit
de mettre ses lignes à elle, pour reconnaître le mouvement
interne du tableau. Peut-on survivre artistiquement durant
plus de 50 ans sans avoir pris à chaque instant des risques
? Sans être sorti de l'accoutumée ?
|