| Mohamad
Al-Azzouni, un jeune de 22 ans, habite une petite ruelle située
au fin fond du quartier populaire d’Ezbet Al-Nakhl, au nord
du Caire. Il n’a pas de métier précis, mais avoue savoir tout
faire. Lorsqu’il avait à peine dix ans, il servait d’apprenti
à son père électricien. Ceci lui a permis d’apprendre tous les
rouages de ce métier, puis il a exercé de petits boulots tels
que plombier, menuisier, maçon et peintre. C’est ce qu’on appelle
un arzoï (journalier). Une expression qui signifie vivre au
jour le jour. Comme ses neuf frères, il a quitté l’école dès
le cycle primaire. Pourtant, ses rêves sont sans limites.
Il
est toujours vêtu soigneusement. Une allure trompeuse pour ceux
qui le ne connaissent pas, car on peut facilement le prendre
pour un jeune homme venu d’un quartier huppé. Dans son quartier,
on l’a surnommé le Don Juan car très jeune, Mohamad a eu pas
mal d’aventures et a brisé bien des cœurs. Ses parents ont vite
fait de mettre un terme à ses aventures en décidant de le marier
à l’âge de 19 ans. Aujourd’hui, il est père d’une famille composée
de son épouse Hanane et de ses deux garçons Youssef et Seif.
Et
son cas est très commun dans les quartiers populaires du Caire
où le mariage précoce est de mise. Il suffit que le jeune atteigne
l’âge de 20 ans pour que ses parents pensent à lui choisir la
femme qui partagera sa vie. Une fille du voisinage ou de la
famille, l’important est qu’elle soit issue d’une famille respectable
et qu’elle jouisse d’une bonne réputation.
Une
fois la jeune fille trouvée, les familles se débrouillent pour
le reste. « J’habite la même maison que mes parents. Nous continuons
à payer jusqu’à ce jour les meubles et l’électroménager que
nous avons achetés à crédit. Nous avons célébré notre mariage
dans la rue pour que tous les habitants du quartier puissent
y assister. Pour l’occasion, des boissons gazeuses ont été servies
après la signature du contrat de mariage à la mosquée du quartier
», se rappelle Mohamad. Une fête modeste qui ne demande pas
de moyens financiers exorbitants comme c’est le cas en général
dans les autres quartiers de la capitale. Les besoins des futurs
époux sont pris en charge par les deux familles sur la base
d’une solidarité pragmatique.
«
La loi du mariage précoce vient du fait que les ambitions des
habitants des quartiers populaires sont plutôt modestes. Des
choses qui peuvent paraître inacceptables pour les personnes
issues de classes plus aisées sont ordinaires pour eux. Un père
de famille qui n’a pas de travail permanent ou ne possède pas
de logement ne pose aucun problème », explique Ali Fahmi, sociologue.
Lui,
qui a effectué une étude sur les relations entre des jeunes
des quartiers populaires, sait de quoi il parle. Dans ces quartiers,
les relations entre les deux sexes sont plutôt expansives et
ne connaissent pas de tabous. Ceci est justifié par la vie en
promiscuité qui fait que les jeunes, dès un âge précoce, surprennent
leurs parents en train de faire l’amour. Ce qui ouvre leur esprit
et stimule leur curiosité à découvrir très tôt le monde de la
sexualité. « J’ai constaté lors de ma recherche que les jeunes
garçons préfèrent ne pas recourir à une prostituée par crainte
de maladies contagieuses et optent le plus souvent pour une
relation plus stable avec une jeune fille du quartier. Face
à cette situation, les parents paniqués préfèrent les marier
précocement », commente Ali Fahmi.
Mais,
cette option n’est pas forcément la solution. Pour plusieurs
jeunes, il s’agit d’un début de calvaire. Ali est diplômé d’un
institut technique et a 23 ans. Il n’a pas pu s’opposer au désir
de sa mère de le voir marié très jeune. « Elle voulait voir
grandir ses petits-enfants, mais ne savait pas qu’elle était
en train de commettre une grosse erreur », confie-t-il. Sa mère
a réussi tant bien que mal à lui acheter tout le nécessaire.
Mais, le plus important n’a pas été pris en considération. Ali,
spécialisé dans la réparation des climatiseurs, n’arrive pas
à joindre les deux bouts avec son revenu modeste ni à assumer
les besoins de sa famille. Aujourd’hui, Ali est devenu un fardeau
pour son père. Depuis, sa femme a perdu toute confiance en lui,
et il sent chaque jour que sa dignité est bafouée. Il confie
qu’on lui a volé sa jeunesse en l’accablant d’une responsabilité
à laquelle il n’était pas encore préparé.
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Plusieurs
ONG travaillant dans les quartiers populaires sont en action
pour faire face à ce phénomène.
Il
a fallu commencer par sensibiliser les femmes à choisir leurs
partenaires. « En motivant les filles à leur droit à l’éducation,
nous avons ainsi réussi à changer leur vision des choses et
en particulier celle du mariage », explique Fardos Al-Bahnassi,
activiste.
D’après
une étude effectuée par l’Unicef, le mariage précoce aboutit
à des grossesses prématurées. Quinze millions d’enfants naissent
dans le monde, dans les quartiers pauvres des pays du tiers-monde.
En
insistant sur l’importance de l’éducation, les critères de
choix de la jeune fille ont évolué. « Nous donnons des conférences
dans ces quartiers pour apprendre aux jeunes filles qu’elles
ont le droit de choisir leur destin », explique Fardos.
Dans
les quartiers où le rôle des ONG est actif, la situation n’est
plus la même. A Manchiyet Nasser, la plupart des filles s’obstinent
à poursuivre leurs études, à obtenir un diplôme supérieur
et dans la majorité des cas, un diplôme technique. En parallèle
de leur nouveau statut, leurs aspirations sont plus grandes.
Mais cela a engendré d’autres problèmes. Et le mécanisme a
été inversé. Cette émancipation n’a pas été accompagnée d’une
amélioration des conditions des hommes dans les mêmes quartiers.
Les hommes sont pris par la recherche du gagne-pain quotidien
et ne sont pas aux yeux de ces filles à la hauteur de leurs
ambitions. Et ceux qui ont terminé leurs études supérieures
n’ont pas non plus les moyens de se marier.
Résultat
: les jeunes dans ces quartiers n’arrivent plus à se marier.
A Manchiyet Nasser, la situation est fâcheuse. Le taux des
filles qui ont dépassé l’âge du mariage a atteint les 70 %.
Elles sont pour la plupart instruites, ce qui n’est pas le
cas des hommes. Elles continuent de penser que le mariage
précoce freine leur épanouissement.
Les
hommes, eux, n’en pensent pas moins. Khalaf, diplômé d’un
institut d’agronomie qui travaille comme serveur dans un café,
déverse sa colère : « Un jeune diplômé touche un salaire qui
ne dépasse pas les 300 L.E. Une somme qui ne suffit pas pour
subvenir aux besoins d’un couple. Mon diplôme ne me sert à
rien et je suis obligé d’exercer n’importe quel travail. Qu’elles
partent épouser un milliardaire venu d’un pays du Golfe ou
un jeune issu d’une famille riche ». `
Pour
pouvoir s’acheter ou louer un appartement, il devra attendre
longtemps. Pieux, il se refuse d’entamer des expériences sexuelles
en dehors du mariage. Il ironise : « Je ne connaîtrais peut-être
jamais le sexe qu’à travers les films pornographiques. Que
Dieu me pardonne, je n’ai pas d’autre choix »
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