Rares
sont les observateurs, les intellectuels et
les hommes politiques arabes ou étrangers qui
ont accordé de l’importance au problème de la
division au sein de Fatah. Je me souviens avoir
soulevé ce sujet dès le départ d’Arafat pour
Paris. Un voyage qui annonçait la naissance
prochaine d’une nouvelle ère palestinienne.
J’avais signalé que cette ère impliquait un
réaménagement des affaires internes palestiniennes
et notamment les conjonctures au sein du mouvement
Fatah.
Cependant,
nombreux sont ceux qui ont cru que mettre en
garde contre la division au sein de ce mouvement
est pure exagération. Ils voyaient que tout
ce passait bien. A l’exception de la fusillade
survenue à Gaza lors de l’arrivée d’Abou-Mazen
pour présenter ses condoléances, il semblait
que le transfert du pouvoir se déroulait dans
le calme. Abou-Mazen présidait le comité exécutif
de l’OLP, Farouk Al-Kaddoumy (Aboul-Lotf) le
mouvement de Fatah, et Abou-Alaa, le Conseil
de la sécurité nationale en plus de son poste
de premier ministre. Malgré quelques polémiques
autour de la candidature d’Abou-Mazen aux élections
présidentielles prévues pour le 9 janvier prochain,
tout semblait rassurant. En effet, le comité
central du mouvement Fatah a accrédité sa candidature
à l’unanimité et le conseil révolutionnaire
du mouvement l’a approuvée à une majorité écrasante.
Cependant,
les choses n’étaient pas rassurantes pour ceux
qui savent que ni le comité central, ni le conseil
révolutionnaire ne représentent toutes les orientations
ni toutes les générations au sein de Fatah.
En effet, aucun renouvellement n’est survenu
au sein de ces deux cercles depuis 1989 lorsque
le Fatah a tenu son dernier congrès. Mais beaucoup
d’eau a coulé sous les ponts. L’Intifada d’Al-Aqsa
a fait surgir des cadres importants et a reformulé
la relation entre les directions et les cadres
du milieu et de la base. De plus, les nouvelles
générations du mouvement qui ont joué un rôle
essentiel dans l’Intifada ont commencé à ressentir
qu’elles étaient marginalisées et écartées,
alors que d’autres prennent la direction, l’argent
et le prestige pour la seule raison qu’ils appartiennent
à la génération des fondateurs ou à la génération
suivante.
La
seule présence du président Arafat a empêché
l’explosion de la situation au sein du mouvement
pendant les dernières années. Cependant, durant
les derniers mois, il était clair que sa capacité
d’éviter l’explosion diminuait. En effet, depuis
juillet dernier, le secteur de Gaza a vu de
graves actes de violence que nombreux n’ont
pas liés au conflit au sein du Fatah. Cependant,
ils en étaient la conséquence. Enlever le chef
de la police à Gaza, Ghazi Al-Gabal, puis obliger
Arafat à le limoger étaient l’un de ses aspects
les plus flagrants. Les kidnappeurs appartenaient
aux jeunes de Fatah impliqués dans l’une de
ses cellules armées et Al-Gabal était l’un de
ses anciens dirigeants militaires. Quant à la
raison de l’enlèvement, elle avait trait à l’une
des plus importantes raisons du conflit : la
corruption. En effet, un large secteur de la
nouvelle génération accuse les dirigeants du
premier rang du Fatah et de l’autorité nationale
de corruption.
Il
était donc tout à fait étrange que la direction
de Fatah et de l’Autorité négligent totalement
ce conflit et dirigent le processus de la succession
d’Arafat sans prendre en considération les forces
et les symboles qui représentent les nouvelles
générations du mouvement. Marwan Barghouti,
emprisonné dans l’une des prisons israéliennes,
a déclaré qu’il présenterait sa candidature
pour la présidence de l’Autorité, puis est revenu
sur sa décision. Ceci était la sonnette d’alarme.
Cette alarme était retentissante, mais les dirigeants
du Fatah et de l’Autorité ont préféré faire
la sourde oreille.
La
situation était étonnante lors de la visite
d’Abou-Mazen, d’Abou-Alaa et de Rawhi Fotouh
le 28 novembre dernier en Egypte. Au cours de
la conférence de presse, Abou-Mazen a nié l’existence
de tout différend au sein du Fatah autour de
sa candidature à la présidence de l’Autorité.
Dans ce contexte, la diplomatie égyptienne est
appelée à combler les fissures au sein du mouvement.
L’Egypte a toujours réussi à encourager et faciliter
le dialogue national entre les factions palestiniennes.
La preuve en est que les différends entre les
factions ont dépassé l’étape du danger et que
personne ne craint plus l’explosion des conflits
au sein de ces factions. Le danger qui se présente
actuellement est le conflit au sein du Fatah.
En effet, Barghouti, l’un des plus éminents
symboles des nouvelles générations du mouvement,
a enfin pris la décision de présenter sa candidature
aux élections en sa qualité d’indépendant pour
concurrencer le candidat officiel du Fatah,
Abou-Mazen.
Lorsqu’il
était revenu sur sa décision, il y a trois semaines,
Barghouti avait préféré préserver l’unité du
mouvement adressant un message à la direction
auquel il attendait une réponse similaire. Mais
ce ne fut pas le cas. Au contraire, la réponse
implicite était décevante pour de larges secteurs
des nouvelles générations. En effet, au lieu
de s’empresser d’organiser un congrès du mouvement
pour corriger ses conjonctures et donner leurs
droits aux nouvelles générations, cette conférence
a été prévue pour août 2005. Ce qui signifie
que ce congrès se tiendra après les élections
législatives prévues en mai 2005. Par conséquent,
la vieille direction continuera à détenir le
monopole de la désignation des candidats du
Fatah aux élections. C’est certainement ce qui
a poussé Barghouti à représenter sa candidature
au dernier moment. Il s’attendait à ce que Abou-Mazen
déclare qu’il nommerait un vice-président de
l’Autorité s’il venait à gagner les élections.
Une telle position était à même de contenir
le conflit au sein du mouvement car il signifierait
implicitement qu’une nouvelle voie s’ouvre face
aux nouvelles générations.
Dans
tous les cas, les directions du Fatah et de
l’Autorité ont agi d’une manière donnant l’impression
qu’elles font peu de cas des nouvelles générations.
Fatah
affronte ainsi le plus grand conflit interne
de toute son histoire. Depuis sa création, de
nombreux dirigeants et cadres sont sortis de
ses rangs sans pour autant que ceci n’affecte
sa cohérence. Mais le conflit actuel peut influencer
son avenir et même celui de la cause palestinienne.
En effet, c’est le premier conflit après la
disparition d’Arafat, et c’est aussi le plus
grand et le plus important de son histoire.
Il porte sur des élections au cours desquelles
les membres du Fatah se dresseront les uns contre
les autres.
Le
plus dangereux est que certains portent les
armes. Ce sont des groupes comme les Brigades
des martyrs d’Al-Aqsa qui ont des relations
avec le mouvement. Etant donné que ces groupes
n’agissent pas sous une direction unifiée, leurs
positions ont divergé à l’égard de la candidature
de Barghouti. Certains ont déclaré leur soutien
à Barghouti, alors que d’autres ont continué
à soutenir Abou-Mazen. Le conflit au sein du
Fatah revêt aussi un caractère politique portant
sur la gestion de l’Autorité et sa réforme.
Si Abou-Mazen ne jouit pas du soutien de toutes
les anciennes directions, il en est de même
pour Barghouti avec les directions des nouvelles
générations.
C’est
pour cela que la situation au sein du Fatah
à la veille des élections est vraiment dangereuse
.