Dans
le hall de l’hôtel Californie, rue de Berri, proche des Champs-Elysées,
j’ai rencontré Rami Lakkah, 41 ans. Il était souriant comme
à son habitude et plein d’enthousiasme, malgré les conditions
difficiles dans lesquelles il a vécu ces dernières années
et qui l’ont poussé à changer son lieu de résidence du Caire
à Paris.
En
revenant du Canada, où j’assistais au « Salon du livre » à
Montréal, j’ai fait une escale à Paris pour m’enquérir de
la santé du ministre de l’Information Mamdouh Al-Beltagui,
qui s’est fait opérer à l’Hôpital américain de Paris. Pendant
mon séjour à Paris, le sujet favori des journalistes français
que j’ai rencontrés était le marché conclu par Rami Lakkah
et l’impact qu’il peut avoir sur l’Egypte et les médias français.
D’ailleurs, les journaux français et étrangers ont longuement
parlé de cet homme d’affaires égyptien qui a acheté 70 % des
actions du journal français pour la somme de 4,5 millions
d’euros.
On
ne connaît pas encore les plans et objectifs de Lakkah et
on ignore encore tout sur sa politique éditoriale ou sa tendance
politique, mais l’acte d’achat lui-même mérite toute notre
attention. Surtout que c’est une première au niveau de la
presse occidentale qui ne doit guère passer sous silence.
Sans
doute, l’intérêt manifesté par les Français tient en partie
à la longue histoire de France Soir. D’autant plus qu’il a
été lancé en pleine résistance nationale contre l’occupation
allemande. Son nom a été de tout temps lié au mouvement nationaliste.
C’est pourquoi il a occupé une place de choix dans le monde
de la presse française. Un privilège qu’il a réussi à préserver,
même un demi-siècle plus tard et malgré des chiffres de vente
modestes ces dernières années.
Si
Lakkah a réussi à conclure ce marché, ce n’est pas parce qu’il
était l’unique intéressé. Lorsque j’étais à Paris en juillet
dernier, l’investisseur français Jean-Pierre Brunois déployait
d’énormes efforts pour acheter France Soir, un journal qui
vendait un million d’exemplaires dans les années 1960. France
Soir n’est d’ailleurs pas le seul journal français qui connaît
des difficultés financières. A titre d’exemple, Libération
a annoncé le mois dernier que des négociations étaient en
cours entre son administration et des investisseurs. Le journal
Le Figaro a également été vendu récemment à Serge Dassault,
le patron de la grande société d’aviation. Même Le Monde traverse
une crise financière qui s’est traduite par la démission,
la semaine dernière, de son directeur de la rédaction. Même
si Robert Solé, l’un des grands écrivains et actuel médiateur
du journal, a nié que cette démission était en rapport avec
cette crise économique.
L’un
des employés de France Soir m’a informé qu’au moment où Lakkah
négociait l’achat du journal, un autre investisseur étranger
tentait la même chose avec l’aide de son gouvernement. Lorsque
mon interlocuteur m’a révélé la nationalité du rival de Lakkah,
j’ai remercié Dieu qu’il n’ait pas emporté le marché.
Lakkah
avait fondé l’année dernière La Fayette Press, une société
de presse qui a commencé à publier la version française de
Newsweek. Mais un seul numéro est sorti, puis elle s’est arrêtée
pour des raisons inconnues.
Lakkah
a d’autres activités commerciales en France : il est propriétaire
d’un restaurant, rue Marbœuf, près des Champs-Elysées. Il
l’a rebaptisé Café d’Alexandrie, après lui avoir donné un
style et une saveur orientaux. Au cours de ma dernière visite
à Paris, j’ai trouvé le café fermé. Suite à une faillite,
m’a-t-on dit. Mais je me suis demandé comment un café pouvait
faire faillite dans la capitale mondiale des cafés, surtout
s’il offre ce que l’on ne trouve pas dans les autres cafés
français et porte le nom d’Alexandrie, la ville adorée des
Français épris d’égyptomanie.
Mais
lorsque j’ai rencontré Lakkah, il a nié la faillite ou la
vente de ce café, et m’a dit que tout simplement il le rénovait
pour lui donner un style oriental. J’ai constaté moi-même,
alors que je me dirigeais vers bureau d’Al-Ahram, qu’on y
travaillait d’arrache-pied.
Au
même titre que le Café d’Alexandrie, les travaux de restructuration
de France Soir vont bon train. Le Herald Tribune a d’ailleurs
rapporté que quelques jours après l’achat du journal par Lakkah,
il a nommé un nouveau rédacteur en chef. Il a d’autre part
placé l’ex-rédacteur en chef, André Bercof, à la tête d’un
groupe de travail dont la mission est de préparer une édition
anglaise de France Soir. Lakkah désirait que cette édition
soit quotidienne dès la mi-décembre avec un tirage de 60 000
exemplaires. Mais Bercof a estimé qu’il serait plus raisonnable
d’en faire un hebdomadaire dans un premier temps et de reporter
la date de son lancement au premier trimestre de l’année prochaine.
Pour
ce qui est des dettes de Lakkah auprès des banques égyptiennes,
la presse française les a estimées à 70 millions de dollars.
D’ailleurs, l’avocat de Lakkah a annoncé à certains journaux
que des négociations étaient en cours avec les banques égyptiennes
pour le règlement de sa dette dans un délai de 3 mois.
Au
cours de ma rencontre avec Lakkah à Paris, je lui ai dit que
le véritable défi qu’il devait relever cette fois était d’augmenter
le tirage de France Soir bien au-delà des 70 000 exemplaires
actuels, et ce en ressuscitant l’histoire nationaliste du
journal et en le liant aux questions nationales de la France
d’aujourd’hui.
Certains
Egyptiens en France ont soutenu que Lakkah, qui a aussi la
nationalité française, cherche à se servir du journal comme
une tribune en vue d’une candidature aux élections législatives
en France. Lorsque j’ai posé la question de son éventuelle
candidature aux élections, il répondit sur un ton sarcastique
: « Les présidentielles, vous voulez dire ?! ».