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Littérature. Michel Tournier, prix Goncourt, invité du Centre français de culture et de coopération et de l’Université du Caire, a, grâce à ses romans, fait rêver des millions d’enfants. Il avoue cependant être dénué d’imagination. Entretien.

« Il y a toujours chez moi une superstructure philosophique »

Al-Ahram Hebdo : Peut-on vous présenter au public égyptien en tant qu’écrivain pour enfant et incitateur au voyage ?

Michel Tournier : Je n’aime pas l’appellation d’écrivain pour enfant, je n’écris à personne. J’écris peut-être à un lecteur idéal, avec une limpidité et une proximité du réel. Je pense que la littérature, la grande, n’est pas faite pour les enfants, mais elle est si bonne qu’elle conquiert tous les âges. C’est ce que j’essaie de faire. Quant au voyage, c’est un thème sous lequel je peux classer tous mes livres (L’Allemagne dans Le Roi des Aulnes, le tour du monde dans Les Météores, etc.). Je fais la distinction entre le touriste et le voyageur. Le premier est un voyageur qui fait un « tour » et revient tel quel, absolument intact, à son point de départ. Tandis qu’à son tout opposé se place le voyage initiatique que je pratique pour écrire. Là, il y a chaque fois une enquête, une découverte d’où naît l’œuvre littéraire. Après un voyage initiatique, plus rien n’est comme avant. J’ai fait le tour du monde pour écrire Les Météores, parce que les héros sont deux jumeaux, je les ai suivis pour faire le tour du monde. Sinon je n’ai pas d’imagination, j’ai des yeux et des oreilles, je regarde, vois et décris.

— Lequel de ces trois éléments prime le plus chez vous : le voyage, la découverte du monde ou bien l’écriture ?

— Le voyage sert le roman, je voyage parce que j’ai un roman à écrire. L’écriture pour moi c’est un métier. Je suis un artisan qui reçoit des commandes. Le voyage est un thème littéraire. Ce n’est pas moi qui fais le voyage, ce sont mes personnages. Bien qu’en ce moment c’est moi qui voyage, l’Egypte a été longtemps, pour moi, symbolisée par Taha Hussein, car il a épousé une de mes tantes, Suzanne Bressot, qui a vécu toute sa vie en Egypte. Ils ont eu deux enfants, dont Moënès mon cousin, mort l’année dernière, était proche de moi.

— Dans La Goutte d’or, vous relatez l’histoire d’un jeune nomade algérien. Accordez-vous un intérêt particulier au monde arabe ?

— J’étais influencé par un phénomène social d’une grande importance en France : la présence d’un million d’Algériens en France, venus pour y travailler. Il y a des quartiers entiers dans certaines villes occupés par des Algériens, notamment celui de La Goutte d’or dans le XVIIIe arrondissement de Paris. C’est de là que vient le nom de mon roman. J’ai imaginé l’histoire d’un jeune Algérien qui vient d’une oasis travailler en France et je raconte son histoire. Dans mes livres, vous avez presque toujours une histoire réaliste qui me demande une enquête importante. Je vais là où va mon héros. Par exemple, il a traversé la Méditerranée, sur un car-ferry qui s’appelle le Typaza et qui fait la navette entre Oran et Marseille. J’ai accompli le même parcours avec le billet le moins cher pour me retrouver avec des travailleurs algériens, j’ai passé 25 heures avec eux. Je fais toujours des enquêtes sur le terrain pour mes romans. Cela est l’infrastructure réaliste, mais il y a toujours chez moi une superstructure philosophique. Ici, le problème était l’image, parce que nous, les Français, nous vivons dans un monde d’images (télé, ciné, magazines) et mon jeune héros musulman n’aime pas l’image, l’image est condamnée par les musulmans .

Propos recueillis par
Dina Kabil

 

 

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