|
Bilan 2004.
2004 a cristallisé la
crise économique et politique du pays. Une autre année
de transition parmi tant d’autres vers l’économie de marché
et la démocratie. |
|
La longue marche de la
transition |
L’Egypte
tourne une page de son histoire, alors que la nouvelle
page baigne dans le flou. C’est du moins ce que confirment
les événements de 2004. Le système politique autoritaire,
fondé par Nasser en 1952 et renouvelé par Sadate et Moubarak,
semble être épuisé. L’idée de la démocratie a vu le jour
depuis quelques années, mais cette année a radicalisé
les revendications pour inclure non seulement certaines
libertés politiques (d’expression ou d’organisation) mais
aussi des appels à des élections libres et directes du
président de la République. Une revendication qui s’est
nettement dévoilée par la manifestation du 12 décembre
ayant pour slogan principal : « Assez ! ».
Ainsi, 2004
a été par excellence l’année de la question de la succession
à la présidence. La fragilité de la santé du président
a été révélée en direct avec l’interruption de son discours
devant l’Assemblée du peuple pendant 50 minutes. D’où
la multiplication des rumeurs concernant une éventuelle
transmission du pouvoir à Gamal Moubarak, une possibilité
que le chef de l’Etat a catégoriquement écartée, en affirmant
que la succession en Egypte serait réglée par la Constitution.
Mais ce texte ne prive pas un fils du président d’être
désigné par le Parlement comme candidat. Ainsi, contre
toute affirmation officielle de l’intention du chef de
l’Etat de transmettre la présidence à son fils, l’opposition
a intensifié ses attaques contre Gamal Moubarak. Il suffit
de revoir l’un des slogans de la manifestation du 12 décembre
: « Non à l’héritage du pouvoir ! », mais aussi les maintes
critiques adressées au fils du président dans la presse
écrite comme dans l’hebdomadaire du parti nassérien Al-Arabi.
Mais loin des intentions, la réalité démontre que Gamal
Moubarak avance dans la mise en pratique de ses « nouvelles
idées » que le Parti National Démocrate (PND) a adoptées.
Le point
central de ces idées est que les réformes politiques doivent
être précédées par des réformes économiques. Selon cette
logique, la démocratisation ne peut pas s’épanouir dans
un contexte de chômage et de pauvreté. Mais de telles
idées ne sont pas originales en soi. La nouveauté réside
plutôt dans le rythme de l’application de ces réformes.
Un rythme de plus en plus accéléré. Le cabinet formé en
juillet a ainsi vu l’arrivée de nouvelles figures, en
majorité des membres du comité des politiques du PND présidé
par Gamal Moubarak. Ils détiennent désormais les portefeuilles-clés,
celui des Finances ou de l’Investissement. Ceci avec des
ministres plutôt jeunes par rapport à la tradition des
gouvernements égyptiens. L’âge moyen des ministres de
l’actuel cabinet a ainsi reculé. Mohamad Al-Sayed Saïd,
vice-directeur du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram, pense que la formation de ce gouvernement
est une « réponse négative aux revendications de réformes
politiques puisqu’elle a une fois de plus confirmé la
théorie de la priorité des réformes économiques sur les
réformes politiques ». Le caractère non politique du gouvernement
est clair dans sa composition, avec à sa tête notamment
Ahmad Nazif, un technocrate. Pour la première fois depuis
la fondation du système politique égyptien en 1952, deux
hommes d’affaires détiennent des portefeuilles dans ce
cabinet.
Cette hésitation
ou encore cette faiblesse du régime à répondre positivement
aux revendications de l’opposition n’a fait qu’élargir
le fossé entre les deux camps. Une polarisation ascendante
et une recomposition de la scène politique égyptienne
s’annoncent donc imminentes. Pour ne citer qu’un exemple,
le juge et intellectuel Tareq Al-Bechri s’est déplacé
dans le camp de l’opposition « radicale » pour dénoncer
tout le système politique en publiant une série d’articles
titrée : « Je vous invite à la désobéissance ». L’élite
égyptienne est désormais traversée par une forte division,
et pour y mettre fin il semble que les choix sont limités.
En fait, on ne parle que de deux options. Soit l’opposition
réussit à attirer la rue égyptienne au centre de ce conflit
et rallier ainsi la majorité silencieuse, soit le régime
parvient à isoler les demandes de l’opposition tout en
lui accordant des concessions minimes pour la calmer.
2004 a vu la naissance de cette démarche avec l’aval donné
par le Haut Comité des partis émanant du Conseil consultatif,
à la fondation d’un nouveau parti, Al-Ghad. En dépit de
cette ouverture, certains analystes tendent à privilégier
le scénario d’un maintien du statu quo, d’autant plus
que l’opposition est fortement isolée de la rue égyptienne.
Farid Zahrane, chercheur et directeur du Centre égyptien
démocratique et social, pense que certains mouvements
d’opposition finiront par accepter un cinquième mandat
du président Moubarak. L’incertitude semble toutefois
le mot-clé de cette période de la vie politique égyptienne.
|
|
Et l’économie ?
|
|
La libéralisation
économique a fait quelques petits bonds en 2004. Outre
cette nomination symbolique de deux hommes d’affaires
dans le gouvernement, il est aussi question de certaines
mesures palpables comme la réduction des taxes douanières
(lire encadré), l’augmentation du prix du gasoil et l’annonce
d’un nouveau projet de loi sur les impôts. Et la fin de
l’année a été témoin de la signature de l’accord sur la
création des Zones industrielles qualifiées (Qiz) entre
l’Egypte, Israël et les Etats-Unis, accord donnant aux
exportations co-produites par l’Egypte et Israël l’accès
aux marchés américains. Une décision qui a certainement
des visées politiques de nature extérieure, à savoir l’amélioration
des relations égypto-américaines et égypto-israéliennes.
Mais une mesure qui révèle aussi que la politique étrangère
égyptienne s’adapte de plus en plus aux besoins des hommes
d’affaires. Ces démarches, adoptées en 2004, n’ont pas
empêché le climat de récession qui prévaut depuis la fin
des années 1999 de dominer la vie économique, même si
quelques indicateurs d’amélioration se sont fait ressentir.
Le premier ministre a ainsi annoncé un taux de croissance
économique de 4,1 % cette année, contre 3,2 % l’année
dernière. Les exportations ont atteint 23 milliards de
L.E. durant les six premiers mois de l’année, contre 18,1
milliards de L.E. durant la même période de l’année 2003.
L’Egypte a encore enregistré le nombre de touristes le
plus élevé : 7,5 millions jusqu’au mois de novembre 2004,
contre 6 millions en 2003. Des facteurs ont atténué la
pression sur la livre égyptienne dévaluée. Son taux de
change s’est alors stabilisé à l’approche de la fin de
l’année. 6 L.E. pour un dollar avec un marché noir qui
a presque disparu.
Une « amélioration
» économique cependant fragile dans la mesure où elle
a été provoquée par une hausse des exportations pétrolières
et par des revenus du secteur du tourisme qui reste un
domaine à haut risque dans cette région politiquement
chaude. Les réformes institutionnelles ont été aussi nettement
limitées. La plus importante a été la création d’un ministère
des Investissements présidé par un faucon du libéralisme
économique proche de Gamal Moubarak, Mahmoud Mohieddine.
L’Organisme des investissements, avec à ses commandes
un « réformateur », Ziyad Bahaeddine, a ainsi été mis
sous la tutelle du ministère des Investissements. Le ministère
et l’Organisme des Investissements prétendent donc être
dorénavant au service des investisseurs.
Le dilemme
économique du régime réside dans cette contradiction des
logiques entre libéralisation économique et maintien de
la stabilité politique. Des décisions libérales sans soutien
populaire, comme le Qiz, peuvent être exploitées par l’opposition
pour mobiliser la rue contre le régime dans le contexte
des deux échéances critiques : élections législatives
et référendum présidentiel. La politique de l’immobilisme
risque d’accentuer la décadence économique et sociale,
insufflant ainsi le sentiment dans les milieux d’affaires
à l’intérieur et à l’extérieur que l’économie de marché
n’a vraiment pas d’avenir dans ce pays, d’autant plus
que les écisions difficiles à prendre (comme la privatisation
des banques publiques) doivent probablement attendre la
fin de l’année 2005 et le nouveau mandat du chef de l’Etat.
Le régime ne fait qu’osciller entre accélération et ralentissement
des réformes libérales. 2004 reste donc une année de plus
dans la transition économique (vers le marché) et politique
(vers la démocratie). En 1970, l’Egypte a été abordée
par certains chercheurs de l’économie politique comme
étant un cas de transition. Une trentaine d’années n’étaient
alors pas suffisantes pour dépasser cette dite transition.
Sommes-nous dans une logique de transition ou de reproduction
du système ? . |
| Samer
Soliman |
|
| Retour
au sommaire |
| |
|
Amélioration
espérée |
|
Le gouvernement devrait
poursuivre sur le chemin d’une
réforme fiscale en faveur des hommes d’affaires.
|
|
L’année 2004 est synonyme d’entente entre
gouvernement et hommes d’affaires. Outre la nomination
de deux d’entre eux dans le nouveau cabinet, une réforme
fiscale a vu le jour. Evénement exceptionnel. Cette réforme
consiste à réduire de moitié le taux de taxation et à
simplifier les procédures de collecte des taxes. Une étape
vers une réforme fiscale plus globale qui s’ajoute à d’autres
mesures telle la réduction des tarifs douaniers et des
subventions des biens et des services. Motifs : faire
plaisir au milieu des hommes d’affaires et assainir le
« climat de l’investissement », selon les propos du ministre
des Finances, Youssef Boutros-Ghali. Cette nouvelle philosophie
domine le projet de loi, actuellement débattu au Conseil
consultatif et à la commission économique de l’Assemblée
du peuple. Sa principale idée est de limiter la fraude
fiscale, étant donné que 80 000 dossiers sont en ce moment
devant les tribunaux. Techniquement parlant, en fonction
de ce texte, le taux de taxation serait de 20 % en 2005-2006,
sur toutes sortes d’entreprises, contre 40 % actuellement
(+ 2 % tarif au développement). Cette annonce peut servir
de « spéculation » afin de satisfaire les investisseurs
et de les encourager à payer les impôts.
Pour le gouvernement, l’écho positif
de ce projet de loi ne s’est pas fait attendre dans le
milieu des affaires. EFG-Hermes, une grande maison de
courtage, a jugé ce projet positif. Une étude effectuée
par cette maison prouve que tout le secteur privé bénéficiera
de cette baisse d’une manière ou d’une autre, notamment
le secteur des télécommunications. « Ce projet répond
à toutes nos demandes », déclare Hazem Hassan, PDG d’une
des plus grandes sociétés d’expertise-comptable. Même
l’Association égyptienne des hommes d’affaires, par la
voix de son président Gamal Al-Nazer, a approuvé les grandes
lignes du texte. Cette satisfaction née de la comparaison
entre l’ancien et le nouveau texte n’a pas empêché des
critiques concernant l’annulation de certaines exemptions
fiscales allant de cinq à dix ans, notamment celles relatives
aux nouveaux projets d’investissement. Cependant, Leïla
Al-Khawaga, membre du Conseil consultatif, estime que
les hommes d’affaires « ne veulent pas verser un sou dans
ce pays et que ces exemptions représentaient une manière
classique de fraude fiscale ». Ainsi, selon elle, un investisseur
crée un projet et profite de la période d’exemption, il
y met fin et en crée un autre, sous un nom différent,
profite d’une nouvelle période d’exemption et ainsi de
suite. Les hommes d’affaires finissent par cumuler des
profits, sans jamais payer de taxes. Al-Khawaga prévoit
que les pressions des hommes d’affaires s’intensifieront
de façon remarquable quand le projet de loi sera débattu
au Parlement : « Le poids des hommes d’affaires membres
du PND, parti au pouvoir, constitue un véritable lobby
», affirme-t-elle.
Mais face à un gouvernement qui ne veut
pas être jugé comme étant à la botte des hommes d’affaires,
le projet de loi a été rédigé de manière à donner également
plus d’exemptions aux salariés. Ainsi, ceux qui touchent
moins de 7 500 L.E. par an seront exemptés d’impôts, alors
que la loi actuelle ne le permet pas. Puisque ceux qui
touchent 2 500 L.E. par an payent un taux de 20 %. « Cela
semble très intéressant. Mais, le gouvernement récupère
d’une main ce qu’il donne de l’autre », estime Al-Khawaga.
En fait, le projet de loi calcule le salaire global :
primes et bonus inclus. Ces derniers représentent au moins
le double du salaire de base. Alors qu’actuellement le
calcul se fait sur le salaire de base. Or, « en tant que
professeure à l’université, mon salaire annuel de base
est de 3 600 L.E. avec les primes, alors que je touche
en fait environ 24 000 », explique Al-Khawaga. En d’autres
termes, au lieu de payer 972 L.E., elle payera 3 600 L.E.
Ce n’est pas le seul exemple : certains membres du Conseil
consultatif ont présenté des chiffres qui prouvent que
les salariés ne bénéficieront guère de ces exemptions.
Pour combien de temps encore ? .
|
Salma
Hussein |
|