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Pesticides . Beaucoup d’études révèlent un usage abusif de ces produits dans l’agriculture. Les médecins sonnent l’alarme. Les Egyptiens ne savent plus à quel saint se vouer face au silence inquiétant des autorités. Enquête.
Synopsis d’un drame
mis en sourdine

Tout le monde en parle. Dans les foyers, les centres de recherches, les cliniques et la rue, on se pose bien des questions. Les Egyptiens s’inquiètent pour leur santé. Et la crainte est à son comble. Pourquoi sommes-nous de plus en plus atteints de maladies dont on ne connaît pas la véritable cause ? Pourquoi parle-t-on aujourd’hui de maladies inconnues chez nous jadis ? Les réponses auxquelles nous avons droit n’ont pas l’air de calmer nos esprits : la pollution, la pauvreté, l’ignorance, des raisons qui semblent terrasser tout un peuple.

Derrière ce drame, se dissimule tout un dossier auquel on n’ose s’attaquer. Selon tous les indices, l’usage abusif des insecticides et des pesticides en Egypte est la cause de tous les maux. Et ce n’est pas un simple constat, mais le résultat d’études et de recherches scientifiques effectuées par une série d’organisations internationales, nationales, de centres médicaux et scientifiques, ainsi que des spécialistes de grande renommée. Le Dr Hamdi Al-Sayed, président de l’Ordre des médecins, vient de révéler que le taux de personnes atteintes d’hépatite en Egypte représente 15 % de la population, en augmentation annuelle de 2 %, à savoir plus de 10 millions d’individus. Une étude effectuée par le Centre national des tumeurs a prouvé que 100 000 cas de cancer sont détectés chaque année. Le Centre national des maladies rénales révèle que les cas d’insuffisance rénale ont multiplié de 200 % ces cinq dernières années. 30 000 nouveaux cas sont enregistrés annuellement. Selon la FAO (Organisation de l’alimentation et de l’agriculture dépendant des Nations-Unies), le nombre annuel d’enfants intoxiqués par les pesticides a été évalué entre un et cinq millions dans le monde, dont plusieurs milliers de cas mortels. Les zones rurales des pays en voie de développement sont les plus touchées. Des pays qui utilisent d’après la FAO 25 % des pesticides fabriqués dans le monde et qui dénombrent 35 % des décès provoqués par cette utilisation abusive. Des études effectuées par l’Université du Canal de Suez et le Centre d’études scientifiques d’Assiout ont prouvé qu’il existait un lien direct entre la consommation d’aliments qui contiennent des pesticides et les personnes affectées par des maladies hépatiques et rénales. Une autre recherche vient de prouver que les insecticides sont la cause de malformations du fœtus, environ 12 % en Egypte.

Le Centre national des tumeurs explique cette recrudescence de maladies mortelles en Egypte en premier lieu par une insuffisance du système immunitaire due à la contamination des aliments causée en particulier par l’usage abusif de pesticides et autres insecticides. Selon le Dr Mohamad Moussa, cancérologue, les insecticides seraient à l’origine de plusieurs cas de cancer, plus précisément de la peau, des poumons, de l’appareil digestif, des reins, du foie et des seins. D’après ses propos, les enfants sont les plus menacés car les insecticides attaquent directement leurs hormones de croissance. Les paysans qui sont en contact direct avec ces pesticides sont une catégorie à haut risque affectée par les cancers de la peau et des poumons.

Intoxication force

Une situation alarmante, mais surtout complexe. L’histoire a commencé en Egypte dans les années 1950, lorsque la poudre de DDT a été introduite dans le pays pour assurer le stockage des récoltes de pommes de terre.

Dans les années 1970, l’usage de ce produit a été interdit au niveau international, mais il était encore en usage en Egypte. Plus grave encore, son effet perdure dans le corps humain 30 ans après sa consommation, et 20 ans dans le sol.

Plus tard, dans les années 1980, les organisations internationales ont modifié la liste des pesticides interdits dans le monde, y introduisant des produits tels que les Polluants Organiques Persistants (POP), aldrin, chlordane, dieldrin et endrin. Pourtant, les centres de recherche spécialisés dans le contrôle des légumes et fruits écoulés sur le marché ont prouvé l’existence et l’usage de ces produits en Egypte. Ces dernières années, les récoltes de concombres, courgettes, pastèques, melons, abricots et raisins contenaient une grande quantité de pesticides utilisés par les paysans pour les faire mûrir avant terme, augmenter leur volume et obtenir une récolte plus importante.

Au cours des 30 dernières années, l’Egypte a consommé à elle seule 1,6 million de tonnes de pesticides, comme l’indique le Centre national des recherches.

Le scandaleux procès de l’ex-ministre de l’Agriculture Youssef Wali, accusé d’avoir accordé en 1996 l’importation d’insecticides cancérigènes, a mis le dossier des pesticides sur la scène publique. Un procès dans lequel de hauts responsables de l’Etat étaient impliqués et qui a été étouffé.

L’importance de ce procès réside dans le fait qu’il a révélé à quel point tout un réseau est à l’origine de ce drame. Un réseau qui possède une série d’astuces et qui tire de gros bénéfices de cet enjeu. « Des produits prohibés sont rentrés dans le pays sous le prétexte de l’expérimentation ou sous le nom d’un autre produit autorisé. Autre astuce, importer le produit juste avant son interdiction ou avant sa date de péremption. Et ce n’est pas tout. Quelques corrompus se permettent de fabriquer l’insecticide localement tout en jouant sur les éléments qui le composent et sa concentration », explique Kamilia, experte en insecticides et ex-fonctionnaire au ministère de l’Agriculture.

« Ne possédant aucune formation ni culture, le paysan qui voit sa récolte pousser plus vite grâce à ces insecticides n’hésitera pas à doubler les quantités pour obtenir des résultats plus satisfaisants », explique Chérifa Rachad, experte en agriculture organique.

Tout cela se déroule au vu et au su de tout le monde. Pourtant, il existe deux centres indépendants qui sont chargés de faire les analyses de tels produits. « Les fonctionnaires de ces centres sont censés effectuer des visites inopinées aux points de vente. Mais leur rôle se limite à l’analyse de quelques échantillons prélevés et à la signature du rapport final. De tels centres sont inexistants dans tous les gouvernorats d’Egypte où se trouve la plupart des terrains agricoles. Le seul département autorisé à sanctionner le producteur d’insecticides ou l’agriculteur qui en abuse est le département de contrôle du ministère de l’Agriculture », indique le Dr Mohamad Abdel-Hadi Qandil, professeur dans le secteur des insecticides à l’Université du Caire.


Le silence qui tue

Pourtant, on n’a jamais entendu parler de responsables du département de contrôle du ministère de l’Agriculture venus faire des visites inopinées ou saisir des légumes ou agrumes portant des traces d’insecticides dangereux, ou encore confisquer telle ou telle récolte. La question dépend en fin de compte de la conscience professionnelle de ceux qui travaillent dans le domaine. Le Dr Qandil avoue avoir lui-même arrêté de délivrer une autorisation de commercialisation d’un insecticide qui, selon lui, pourrait être cancérigène.

Même la FAO, qui est la plus concernée, semble vouloir éviter d’aborder le sujet. Le Dr Taher Al-Azzabi, responsable du secteur de la protection des plantes au sein de l’organisation en Egypte, insiste : « Veuillez me dispenser de cette réponse. La situation est très délicate. Notre rôle n’est pas d’intervenir dans les politiques des pays ni de les contrôler. Nous avons pour tâche d’aider ces pays à introduire des réformes techniques ».

La sonnette d’alarme est tirée par les médecins tous les étés, lorsque des centaines de patients se dirigent vers leurs cliniques souffrant de diarrhées et de fièvre. « Ne mangez pas d’abricots, ni de pêches ni de melons en début de saison, leur odeur est la preuve qu’ils sont saturés d’insecticides », répètent-ils.

Tentant de briser ce silence, Sékina Fouad, écrivaine connue pour sa lutte contre la corruption, a lancé il y a quelques années toute une campagnsur le sujet. Le but : sensibiliser l’opinion publique sur ses droits à une nourriture saine. « J’ai déposé des plaintes, lancé des appels au procureur général contenant toutes les preuves de l’existence d’insecticides interdits et cancérigènes dans nos aliments, et leur impact sur la santé des Egyptiens. J’ai même proposé des projets de lutte et de traitement du sol élaborés par des experts en agriculture connus pour leur honnêteté et leur expérience. A chaque fois, le gouvernement fait la sourde oreille et nous gratifie de déclarations qui montrent la vie en rose, mais je ne désespère pas », lance-t-elle.

Le danger ne touche pas seulement la santé du citoyen, mais pollue aussi les ressources naturelles. En s’infiltrant dans la nappe phréatique et le sol, ces insecticides peuvent contaminer de grandes surfaces et les rendre impropres à la production agricole.

Et pour Sékina, peu importe le coupable, l’important c’est d’agir au plus vite pour sauver ce qui peut encore l’être.

Dossier réalisé par
Amira Doss et Chahinaz Gheith

Sensibilisation
et produits bio
Selon la FAO, il existe 14 zones d’urgence dans le monde, dont l’Egypte, en matière d’insecticides. Que faire ? Quelques experts répondent.

Il faut un budget de 60 millions de dollars pour faciliter l’accès des pays touchés par le fléau des insecticides à une alimentation plus saine. Plusieurs experts ont envisagé des programmes de lutte et de limitation de l’usage des insecticides en Egypte. Le Dr Kamal Al-Qadi, expert international en agriculture, a proposé un programme de « sauvetage » du sol, qui dépend de l’usage de produits naturels qui n’ont pas d’effets nuisibles sur les aliments ni sur le sol. Selon lui, dans plusieurs cas, bon nombre d’insecticides se sont avérés inefficaces contre les insectes nuisibles et les plantes sauvages. Ils n’ont donc jamais été efficaces.

Pour la plupart, la solution réside dans la sensibilisation et la formation des paysans. « Le paysan est souvent analphabète, il ne sait ni lire ni appliquer les mesures appropriées à l’usage des insecticides. Toute réforme doit commencer par ce paysan », explique Chérifa Rachad. Selon elle, au lieu de gaspiller du temps et de l’argent à instaurer des lois plus rigoureuses, il faut donner la priorité à la sensibilisation. Car, tant que la culture de la corruption règne, des lois strictes resteront lettre morte.

Autre alternative : réduire le fossé qui existe entre la qualité des produits agricoles destinés à l’exportation et ceux consacrés au marché local. Ces dernières années, les marchés européens qui ont conclu des contrats d’importation avec les producteurs égyptiens ont imposé des mesures plus strictes quant à la qualité des produits qu’on leur exporte. Quant aux fermes qui ne visent que le consommateur local et qui constituent la plupart des superficies agricoles en Egypte, elles demeurent en dehors de toute concurrence. Une fois ces agriculteurs encouragés à améliorer leur récolte, ils pourront introduire sur le marché des produits plus sains.

La dernière proposition, mais qui demeure inaccessible à la majorité de la population, est celle de l’agriculture organique. Elle a été introduite en Egypte par Sekem et Isis il y a une dizaine d’années. Ces deux entreprises ont réussi à se faire une grande renommée. Pourtant, leur clientèle reste très restreinte, à savoir 3 % de la population, ceux qui sont capables de payer leur prix, qui atteint le double du produit de l’agriculture conventionnelle.

 

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