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La vie mondaine
Jeune cinéaste tunisienne, Raja Amari puise sa créativité dans une volonté sans cesse renouvelée de bousculer les tabous, et de bondir hors des frontières.
La volcanique

Dans les yeux marron clair de la jeune femme délicate et courtoise, rien ne transparaît de son tempérament volcanique et sa quête acharnée d’une meilleure connaissance et compréhension de la femme, si ce n’est l’intelligence et cette attention dont les êtres lucides gratifient les autres. « Ne pas comprendre est un sacré ferment pour la création. Mes scénarios mettent en forme toute incompréhension qui croît dans la société », déclare-t-elle. Et d’ajouter : « Ecrire, c’est la grande poussée, la peur qui exalte, le désir sans cesse ressourcé, la nécessité voluptueuse ». La passion de la lecture et la soif d’imaginaire ont investi la petite fille qu’elle était d’un pouvoir étonnant, évident : son aptitude à nous embarquer dans un univers qui n’est pas le nôtre et sa manière, parfois, de forcer notre indifférence jusqu’à faire naître l’émotion — en un sens, ce que Kafka appelait « la hache qui brise la mer gelée en nous ». Les parents musiciens de Raja l’emmenaient, enfant, partout dans leurs déplacements, lui inculquant la frénésie de la découverte, et ce qui est le véritable antidote au racisme : la curiosité heureuse, un voyeurisme des profondeurs qui interdit tout repli sur soi. Elle a grandi dans la passion du cinéma, avide de liberté et de beauté. Sa mère l’emmenait voir les comédies musicales du célèbre chanteur Farid Al-Atrache. Imperceptiblement, elle éprouve un penchant pour l’art, la danse. Ce n’est que plus tard qu’elle fixe le choix de devenir cinéaste. En secondaire, elle fréquente les ciné-clubs de Tunis. A défaut d’institut d’enseignement du cinéma, elle se forme elle-même à bonne école, en visionnant les films occidentaux de grands maîtres tels François Truffaut, Godard et Pasolini. Elle admire particulièrement les 400 Coups de Truffaut. Le langage qu’il prête dans ce film à son héros est composé d’une imbrication de considérations terre à terre, de réflexions ironiques et d’envolées fantasmatiques, comme un millefeuille où se rejoignent l’adolescent, l’homme jeune, l’homme mûr — autrement dit les trois étapes de la vie que couvre l’œuvre. Chez Pasolini et les néoréalistes, elle s’intéresse à une simplicité qui s’apparente à celle des auteurs de la Nouvelle Vague, une forte présence du protagoniste, qui n’est pas un simple élément du film, mais un personnage central, autour duquel s’organise le récit.

En étudiant la littérature française à l’Université de Tunis, elle sent une disposition naturelle à l’écriture. Cependant, elle éprouve le besoin de parfaire son apprentissage du cinéma en se spécialisant dans l’écriture du scénario. Dès lors, elle se rend en France pour étudier à la FEMIS (Fondation Européenne pour les Métiers de l’Image et du Son). Ce faisant, elle se rend compte que le scénario est la base d’un film. « A partir d’un scénario bien écrit, celui-ci peut être facilement financé », affirme-t-elle. Elève douée, elle est remarquée par ses profs, Jacques Audiard, réalisateur, et Gérard Brach, scénariste des films de l’auteur polonais Roman Polanski, qui l’encouragent à passer à la réalisation.

Lorsqu’elle commence à filmer, elle règle ses comptes avec certains tors de son environnement, les injustices de l’existence, pour se sentir libre. Elle s’interroge sur la relation des femmes à la société, s’acharne à troubler les normes. Avec humour et cynisme, elle met à nu les rouages de la société patriarcale tunisienne à travers les petites combines et des embrouilles de tout le monde. Son premier court métrage Avril conte l’histoire d’une domestique dans une maison bourgeoise, qui observe la conduite de deux sœurs qui y vivent, dont l’une feint la maladie pour attirer l’attention d’un médecin. Raja met l’accent sur l’absence masculine dans ce foyer et montre comment le désir réprimé peut s’exprimer par des voies détournées. En saisissant la manière de faire circuler le désir entre adultes dans une société fermée, la servante devient mûre. Après, Raja enchaîne avec Satin rouge, un film à succès mondial qui lui vaut sa renommée, où une femme veuve, mère de famille devient danseuse dans un cabaret, mais le cache à sa fille. C’est l’histoire de sa double vie. Cette mère brave toutes les bienséances d’une société conformiste, où ceux qui font la morale en public, le jour, ne sont pas tenus de la respecter à la tombée de la nuit. Féroce, habitée par un style nerveux et lyrique, elle dénonce les blocages et faux-semblants d’un pays prêt à basculer dans l’hypocrisie pour préserver les apparences. La découpe du récit par Raja, son art du détail, du point de vue et de l’interprétation brouillée créent souvent des instants de grâce. Elle montre une femme confessant son expérience à vif, prompte au pied de nez, assumant sa transgression du réel. En dépit des sempiternels clichés sociaux, elle continue à goûter la vie à sa façon, légère comme une plume, sans attaches. Elle évoque des secrets peut-être pour vérifier que les blessures ne sont pas graves, s’en délester, rester celle qui, imperméable aux regrets, continue à dire « je désire ». Le film connaît un grand succès en Tunisie, et même ailleurs, en Corée et au Japon. « Sans être dans la provocation, j’aide les gens à franchir un seuil. L’intérêt est d’emmener le spectateur dans des voies qu’il ne connaît pas, où il n’ose pas s’engager ou découvrir. Je lui montre des choses de la vie, avec des fins ouvertes où chacun peut se projeter », avoue Raja.

Dans cette même veine réaliste, elle réalise Sur les traces de l’oubli, un long métrage qui fait partie de la série documentaire Elles, pionnières ... sur les figures féminines à l’avant-garde de leur société, produit par Euromed et la société Misr International de Youssef Chahine. Elle y traite la vie d’une Occidentale, Isabelle Eberhardt, qui quitte la Suisse au siècle dernier pour intégrer l’Algérie occupée par les Français, s’y adaptant aux conditions de vie indigène. Elle transgresse les normes, fréquente les pauvres et les plus démunis, convaincue que pour être révolutionnaire, il faut se changer soi-même avant d’amener les autres à changer, puis joindre une révolution plus large contre l’injustice, l’occupation. Isabelle scrute les bas-fonds, le brouillard, les vices, les coins reclus, les exclus, les putes, les marginaux pour y guetter des illuminations, cultivant le doute, assumant sa naïveté et défiant les manipulations pour y révéler une vérité. Elle fait surgir de l’ordure et de l’obscurité toute une humanité grouillante, en butte à la déchéance, la trahison, l’échec, pour en exhumer une beauté. Une trace de Dieu.

Les œuvres de Raja rallient la masse des spectateurs et les plus réticents des critiques. Et pourtant nul de ceux qui s’y précipitent n’a raison de s’identifier aux personnages atypiques de ses films. Son secret est là sans doute : elle communique directement avec notre inconscient, réveille nos démons favoris, exalte notre soif de revanche et d’individualisme. Elle ne craint pas d’affronter les poids lourds avec ses propres armes.

Toutefois, cette fraîche jeune femme n’oublie pas ses origines, ni qu’elle a quitté un jour Tunis, pour s’installer en France. « Je ne ressens pas de séparation cruciale entre ces deux vies. C’est la continuité qui l’emporte », affirme-t-elle. Et d’ajouter : « Venant de deux cultures, je butine le meilleur de chaque monde pour faire mon miel métis ». La diversité de ses sujets sur les femmes témoigne d’une maturité d’observation d’un domaine d’investigation mal aimé. Elle participe à la construction sociale et culturelle d’une sphère privée, conduisant à une meilleure compréhension de la femme. Cette existence riche et heureuse, Raja en mesure la chance, mais vigilante, elle la protège suivant une hygiène de vie : quelques heures de sommeil, lecture aux moments de repos, écriture au petit matin et une sage humilité : « La faim, c’est vouloir. C’est un désir plus large que le désir ». Tout le charme de cette cinéaste réside dans son rythme énergique et sa simplicité ardente. Pour soutenir sa critique de la situatiodes gens, notamment des femmes dans son pays d’origine, pour en faire un instrument de lutte, elle utilise tous ses dons avec ce qu’elle a appris, les blessures qu’elle a subies, les visions qu’elle a reçues. Pour sortir un peu des sentiers battus, elle aspire à réaliser des films sur l’Iraq et la Palestine avec une touche bien personnelle. « Porter une appréciation sur de si grandes sociétés n’est certainement pas facile. C’est en sondant les émotions, les sentiments qu’on peut comprendre les faits qu’on tente de produire ». Beau programme. Son militantisme est parfois brouillon, toujours sincère, jamais fourvoyé. Elle est sans doute l’un des cinéastes tunisiens les plus doués de sa génération, dont les œuvres ont remporté le plus grand nombre de prix

Amina Hassan

Jalons

1971 : Naissance à Tunis.

1983 : Licence ès lettres françaises de l’Université de Tunis.

1998 : Diplôme de la FEMIS et sortie de son film Avril, prix de la qualité du CNC et du jury du Festival de Milan.

2002 : Satin Rouge, prix de la première œuvre du Festival de Seattle aux Etats-Unis, grand prix du Festival de Turin.

2004 : Sortie de Sur les traces de l’oubli.

 

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