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Alexandrie . Jean-Yves Empereur, le directeur du Centre des études alexandrines, a donné la semaine dernière une conférence sur la renaissance de la cité, au Consulat de France.

Promenade dans une ville éternelle

«le gouverneur d’Alexandrie est le promoteur de cette ville, et la Bibliotheca Alexandrina en est la locomotive », a dit Jean-Yves Empereur lors de la conférence où il a emmené les auditeurs dans une promenade à travers l’Alexandrie antique, leur montrant combien les vestiges du passé sont liés à son développement économique.

En l’année 1976, elle était engourdie. Cette ville est une mégapole construite par Alexandre le Grand en 331 av. J.-C. dont les successeurs furent les Ptolémées. Ptolémée Ier construisit le phare, septième merveille du monde, qui a complètement disparu au IIIe siècle av. J.-C. par les divers tremblements de terre. Au XVe siècle, à sa place, le mamelouk Qaïtbay, venu du Caire en 1477, construisit un fort sur ses ruines. En 1994, les autorités archéologiques égyptiennes ont demandé à l’équipe du Centre archéologique d’Alexandrie de rechercher ce qui se trouvait sous ces rochers énormes, rochers posés autour du fortin médiéval, afin de le protéger des assauts de la mer.

Cette équipe a tout de suite compris que sous ceux-ci se trouvait un site sous-marin énorme de plusieurs milliers de pierres, jamais fouillé. En regardant sous les blocs de béton moderne, l’équipe avait découvert plus de 3 000 blocs d’architecture antique : des chapiteaux, des vases, des sphinx, des obélisques avec des cartouches portant des inscriptions pharaoniques qui expliquaient leur origine et leur provenance. Sur la partie supérieure de ces obélisques, on lisait le nom de Séthi Ier, le père de Ramsès II. Ces monuments d’un grand sanctuaire pharaonique, bâti à quelques kilomètres au nord du Caire moderne, Héliopolis et dédié à la divinité solaire, d’où l’on conclut qu’Alexandrie avait un décor urbain assez égyptien.


Des Ptolémées tout égyptiens

Sur l’une des diapositives qui défilaient sur l’écran, on découvre un gros bloc qui s’est révélé être une statue colossale, celle d’un roi Ptolémée qui voulait être représenté en pharaon. On a trouvé d’autres statues se révélant être Isis de style grec et nullement égyptien ... même sa couronne hathorique a été retrouvée. Après dix années de travaux, l’équipe d’Empereur a reconstitué des statues ayant treize mètres de hauteur et pesant soixante-dix tonnes. A quarante-sept kilomètres à l’ouest d’Alexandrie se trouve une tour de trois étages qui a une forme rectangulaire à la base, puis octogonale et enfin cylindrique au sommet. Celle-ci est une copie du phare du IIe siècle av. J.-C. Nous avons, continue Jean-Yves Empereur, au musée gréco-romain d’Alexandrie, des centaines de monnaies avec l’image du phare. On découvre aussi une porte du fort Qaïtbay : une architecte de l’équipe, Isabelle Hairy, a pu reconstituer la porte du phare.

En faisant des fouilles devant le port, l’équipe a trouvé des vestiges, des blocs datant de l’époque hellénistique, où le phare était certainement là. Loin du site du phare et au nord dans les eaux plus profondes. Les auteurs anciens disent que ces côtes sont dangereuses, comme elles le sont encore de nos jours. Elles subissaient de violentes tempêtes, ce qui provoquait des naufrages, nous avons trouvé des « amers » des pierres qui datent de l’époque gréco-romaine, des épaves qui dépassent les quarante mètres de longueur, fait remarquable, ce qui correspond à des bateaux de très grand tonnage. Il y a des concentrations d’amphores, des jarres mesurant un mètre de hauteur, qui servaient à transporter de l’huile, du vin et des poissons en saumure. Sur cette épave, se trouvent des noms imprimés dans l’argile fraîche, tels Mitra ou encore Nicolas qui était un grand marchand de vin au IIe siècle av. J.-C. On découvre également des cargaisons de fruits, dont on retrouve les noyaux : pêches, prunes, abricots et cerises. Au IIIe siècle av. J.-C., on remarque des pommes de pin pignon. Les pins égyptiens étaient dépourvus de pignons. On voit bien que les colons grecs et macédoniens avaient importé leurs habitudes alimentaires.


A quoi répond le plan urbain ?

Quittons cette zones sous-marine et voyons à quoi ressemblait la ville grecque. C’était une grille de rues qui suit les principes d’Aristote. Dans cet urbanisme, que nous dévoile la carte dressée en 1866 par l’astronome Mahmoud Al-Falaki que nous, de nos jours, appelons topographe ? Cette carte donc a été dressée à la demande de Napoléon III qui écrivait une biographie de César, dont il a publié, d’ailleurs, plusieurs volumes. Les archéologues égyptiens ont fait appel à l’équipe d’archéologues de Jean-Yves Empereur pour effectuer une vingtaine de fouilles de sauvetage. Il a fallu donc reconstituer les successives stratigraphies en suivant toutes les phases d’habitat. Ce qui a permis de lire 2 300 ans d’histoire avant d’arriver au rocher même.

Il y a les phases des trois ans d’occupation des troupes de Bonaparte, puis l’occupation ottomane ; arrivent en 1517 les dynasties arabes des époques islamiques, des Ayyoubides, des Fatimides, des Ommeyades, celles de Byzance et des Romains et enfin celle des Grecs, les premiers colons qui accompagnaient Alexandre le Grand sont témoins d’une époque où la richesse d’Alexandrie sous la dynastie arabe ou turque était évidente.

En descendant plus bas, on arrive dans les ateliers d’artisans qui ont travaillé à cet endroit, des artisans de l’époque byzantine. Ils travaillaient le corail, le bronze, l’ivoire, les osselets, les défenses d’éléphant, dents d’hippopotames, de rhinocéros. Sous ces ateliers, nous découvrons des ateliers de mosaïque qui datent de l’époque romaine. On note une tête de Méduse qui se trouve au Musée national d’Alexandrie. Ce médaillon représentant la tête de la Méduse était situé au centre de la salle à manger. Il était censé pétrifier de son regard ceux qui viendraient troubler le repas des invités ... Elle est d’époque romaine du IIe siècle.

La mosaïque du chien qui se trouve à la Bibliotheca Alexandrina fut trouvée dans les fouilles du service archéologique égyptien sur le site même. Ce médaillon du chien est l’emblème qui représente un chien domestique, comme le montre son ciller rouge. Il est assis la queue sous les pattes arrière, à côté d’un « Ascos » en bronze (sorte de cruche). Est-ce la morale d’une fable d’Esope, qui mettait souvent des chiens en scène ? Cette œuvre est composée de minuscules tesselles de quelques millimètres de côté, c’est un original datant du IIe siècle av. J.-C. Finalement, on n’en connaît pas la signification.


La question d’eau

Dans les maisons antiques, on trouve des puits privés ou publics qui mènent à des canalisations souterraines, amenant l’eau courante. Elles datent du IVe siècle av. J.-C. Mais en l’an 365, il y eut un violent tremblement de terre et le système hydraulique en a été affecté et ne fonctionnait plus. Les Alexandrins furent obligés de creuser des réservoirs d’eau. Lors de la crue du Nil, l’eau était stockée dans ces citernes. Il y en eut plus de 700. On en a retrouvé plus de 500. Citons celle d’Al-Nabi, qui est un monument remarquable. Parlons maintenant de nécropoles. Ce sont des tombes souterraines construites au IIIe siècle av. J.-C. La nécropole de Gabbari est très connue. Les dimensions de cette cité des morts sont immenses, à la mesure de la cité des vivants. Dans ces grottes, on voit des cavités, appelées « loculis ». Ce sont des dunes, des caveaux creusés dans la paroi. On peut y compter jusqu’à sept rangées superposées. En tout, il y a plus de deux cent cinquante dans une seule tombe. On y lit des inscriptions, on trouve des vases à huiles parfumées, des statuettes de divinités, des sarcophages. Nécropoles a vécu jusqu’à la conquête arabe. A l’époque chrétienne, le décor a changé d’aspect. On y voit des croix, des gourdes portant l’image de saint Ménas, à qui l’on a dédié un monastère à 50 kilomètres d’Alexandrie. Cette promenade prend fin avec les catacombes de Kom Al-Choqafa. On admire des sculptures taillées dans la roche. A l’aide de la lumière ultraviolet, nous avons trouvé, au fond d’une niche cent, Anubis qui procède à la momification d’Osiris. La momie est allongée sur un lit en forme de lion. A gauche se tient Horus et à droite Thot. Sous le lit, trois vases canopes. En dessous, dans un grume, Antémis, déesse de la chasse, brandissant son arc, Aphrodite avec Eros juché sur l’épaule gauche. A droite, malheureusement, un passage vers la tombe voisine, creusé dans la paroi par des voleurs, nous prive de toute une partie de la scène. Dans un des sarcophages, on voit l’enlèvement de Perséphone, la fille de Demeter, par Hadès le dieu des Enfers, dans un quadrige. En style grec cela veut dire que c’est l’espoir et la renaissance dans une autre vie. En style égyptien, c’est la résurrection osirienne.

Il y a ici deux registres : un registre grec et un registre égyptien. On remarque qu’en ce début du IIe siècle, c’est la première fois qu’on retrouve un thème en double représentation. Ainsi, on constate que le terrain est prêt à l’annonce pour un nouveau message : celui du christianisme qui va s’imposer rapidement .

Gisèle Boulad
 

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