Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Nulle part ailleurs

La Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine

Stylisme . Ces dix dernières années, l’industrie de la mode a le vent en poupe dans le monde arabe. Elle a acquis une célébrité qui traverse parfois les frontières vers l’Occident, grâce à un style original inspiré des traditions locales.

La mode , version arabe

« La mode est la vitrine de chaque pays. C’est le miroir qui reflète le goût, la finesse et le niveau d’évolution de chaque société. Aux yeux des visiteurs, elle est à l’image du pays », explique Sousha, un jeune styliste tunisien dont le nom résonne de plus en plus dans le monde arabe. C’est ainsi que Sousha résume sa vision de la mode qui est en train de prendre forme dans la rue arabe. Aujourd’hui, l’industrie de la mode ne cesse de gagner du terrain. Depuis 5 ans, elle connaît un véritable boom. « Les femmes arabes prennent de plus en plus soin de leur allure. Même dans les sociétés du Golfe, les plus conservatrices, elles portent des vêtements à la mode sous la abaya (cape) noire. La Saoudienne est considérée aujourd’hui comme la plus élégante et la plus coquette des femmes arabes. Ses grandes ressources financières lui permettent de porter des vêtements de marque. Et ses voyages fréquents à Paris et à Rome lui donnent la possibilité de découvrir la mode bien plus vite que ses homologues qui ne peuvent s’offrir ce luxe », souligne un styliste marocain qui a requis l’anonymat craignant de perdre ses clients dans les autres pays arabes. Et dans cette quête de l’élégance, le monde arabe compte actuellement des stylistes dont les noms ont dépassé les frontières. Une nouvelle génération qui a suivi ses études en Europe et qui retourne au pays pour exercer ce métier. Ainsi, ils acquièrent la technique européenne et l’adaptent aux normes et coutumes de leurs pays. Sousha a fait trois ans d’études dans une école de mode à Florence. Il a débuté sa carrière dans une grande maison de couture qui possède plus de 20 magasins de prêt-à-porter. Marie Louis, jeune styliste égyptienne, a elle aussi suivi ses études à l’école ESMOD Guerre Lavigne à Paris. Sur une promotion de 80 élèves, Marie a été parmi les 16 qui ont été diplômés. De retour au pays, elle dirige actuellement une grande maison de prêt-à-porter au Caire dont la marque signée par son nom fait le tour du monde arabe. Marie est invitée chaque année à de grands défilés de mode tels que la Première Vision tenu à Paris, Moda in feminano à Milan et Pitti Fillati qui a lieu à Florence, ce qui lui a permis de côtoyer les grands noms de la mode en Europe.


Stylistes sans mode

Depuis dix ans, certains pays arabes ont suivi le pas, en ouvrant des écoles de mode pour former une nouvelle génération de stylistes comme c’est le cas du Liban et de la Tunisie. L’Egypte à son tour s’est rendu compte de l’importance de cette industrie et a ouvert il y a trois ans deux instituts pour former des stylistes égyptiens : l’Institut Burgo et celui dépendant de la chambre syndicale de la haute couture. En fait, ce genre de formation n’existait pas dans les facultés des beaux-arts ou des arts pratiques.

Au fil des ans, certains stylistes arabes ont fini par acquérir une grande renommée internationale. Ils ont réussi à satisfaire le goût de la femme européenne notamment. L’exemple du styliste libanais Elie Saab dont le nom pourrait être aujourd’hui comparé à celui de Dior, Versace, Yves Saint-Laurent, etc. La collection qu’il présente tous les six mois éblouit un grand nombre de femmes. Par ailleurs, des défilés sont organisés au niveau du monde arabe présentant un style raffiné qui répond au désir de la rue arabe à l’exemple du grand défilé de mode qui a eu lieu au Maroc en 2004 intitulé Caftan et où le styliste Sousha a remporté le premier prix pour sa collection inspirée de la culture marocaine. De même au niveau africain, la présence des stylistes arabes dans le grand concours de Face of Africa a été sensationnel. Il faut aussi rappeler qu’un grand défilé planifié par l’Organisation des pays francophones et parrainé par la Ligue arabe aura lieu en mars prochain. Cet événement sera une grande rencontre pour les jeunes créateurs arabes qui présenteront des collections inspirées de leurs environnement et culture. Un moyen d’encourager et de valoriser l’industrie de la mode dans le monde arabe. Une ambiance nouvelle et un avenir prometteur pour ces jeunes stylistes qui donnent libre cours à leur créativité. Aujourd’hui, on peut sentir, palper et admirer le style arabe et à chaque artiste sa particularité et son identité. Youssef Spahi, jeune styliste égyptien, est fasciné par la culture pharaonique. Dans sa dernière collection il s’est inspiré des couleurs et du style pharaoniques. Des robes en tissus doré et argenté avec des bretelles en métal, des coupes qui marient Histoire et modernité ont fait rêver beaucoup de femmes lors du dernier défilé aux Etats-Unis. « Notre culture est une source d’inspiration. Pour mes créations, je puise surtout dans la culture du Maghreb », explique Sousha. Dans sa dernière collection, ce dernier a présenté des robes de soirée inspirées du caftan marocain. La robe intitulée Sable du Maroc de couleur beige a la forme d’un caftan, cintré à la taille, ample vers le bas et fendu sur les côtés. La robe Tanger de couleurs fuchsia et vert vifs ressemble à celle de la paysanne de son village. « Les couleurs du Maghreb, ses fenêtres et ses portes, bref l’odeur du pays me fascine. Personne ne peut rester indifférent devant une telle beauté », dit Sousha. Le Maghreb est sa muse. Il s’en inspire tout en l’intégrant dans le monde contemporain dicté par les lois occidentales. Cintrer un caftan signifie le moderniser. Marie Louis assure que dans sa dernière collection de robes, elle s’est inspirée des tableaux du maître alexandrin Mahmoud Saïd. « J’ai dessiné une variété de tenues de soirée en tissus peints à la main inspirés des tableaux de ce peintre dédiés à la femme alexandrine et dont l’accoutrement est particulier : voile noir moulant mettant en valeur sa féminité ».

Une collection qui a été présentée lors de la dernière Biennale des arts plastiques de la mer Méditerranée à Rome et où Marie Louis a remporté un prix pour sa créativité. « J’ai présenté un art tout à fait unique dans la biennale. Des mannequins vêtus de tableaux magnifiques, un véritable podium de mannequins », dit-elle.

Allons-nous donc vers une mode arabe qui s’imposerait sur la scène internationale ? Ou bien s’agit-il simplement de quelques stylistes arabes qui ont connu la célébrité ? En fait, selon la styliste arabe Dahlia Mahmoud, chaque pays arabe a son propre style mais s’inspire aussi de la mode européenne. Le goût de la femme libanaise n’est pas le même que celui de la saoudienne. Celui de la Marocaine diffère de l’Egyptienne. La rue arabe le prouve aussi. Le voile égyptien par exemple est moins rigide que celui des pays du Golfe. Au Soudan et dans les pays du Maghreb, le voile se rapproche du costume national. Cela prouve que les tendances et les goûts diffèrent. De plus, il faut tenir compte du niveau de développement de chaque pays. « Tous ces facteurs prouvent qu’il existe des stylistes arabes mais pas une mode arabe », assure-t-elle. Elle précise aussi que les femmes arabes ont souvent les yeux braqués vers l’Occident. Et bien que la culture orientale séduise, en ce qui concerne la mode, on ne l’accepte que lorsqu’elle vient de l’Occident, c’est ce qu’on appelle « Oqdet al-khawaga » (le complexe de l’étranger). Et c’est contre cette oqda que beaucoup de stylistes arabes ont dû se battre. Car pour gagner de la popularité, il leur fallait montrer qu’ils avaient fait des études en Europe ou aux Etats-Unis.

Sousha partage cet avis. « C’est comme si je me trouvais sur une île déserte en pleine mer et que je devais me débrouiller pour atteindre le rivage. Personne n’est là pour vous tendre la main. Il faut marteler les pierres pour s’affirmer. Il n’existe aucune alliance ni collaboration entre les stylistes arabes », confie-t-il.


Une influence infime

Conséquence : malgré la présence d’une nouvelle génération de stylistes arabes, on ne peut pas parler de mode arabe mais uniquement de modèles occidentaux inspirés de la culture arabe. Aussi, l’influence de cestylistes arabes dans la mode internationale reste limitée pour plusieurs raisons. Selon la Fédération française de la mode, le nombre de stylistes dans le monde n’est pas élevé vu la nature raffinée du métier. Ils se répartissent en trois catégories : les stylistes de mode qui créent les patrons, les stylistes des textiles qui créent les fils et tissus et les stylistes de tendances. Ces derniers sont enregistrés à la Chambre de la mode. Ils se réunissent chaque année et déposent la tendance de la mode. C’est-à-dire le style, les couleurs, les nouveaux tissus pour annoncer une mode qui va durer trois saisons. Une mode, d’ailleurs, souvent influencée par les événements politiques et sociaux de l’époque. A un moment donné et suite à la guerre du Golfe, on a voulu parler de l’environnement qui a été très affecté par ce conflit. Pour revendiquer cette cause, ces stylistes ont lancé un appel pour l’utilisation des tissus naturels sans le mélange de matières synthétiques. Le thème choisi était le retour vers la simplicité et la nature.

« Ce genre de stylistes n’existent pas au niveau du monde arabe. De plus, aucun artiste n’est inscrit au bureau international des stylistes de tendances », souligne Marie Louis. Cela justifie pourquoi personne ne donne son avis en ce qui concerne les nouvelles tendances.

Il faut aussi signaler que l’influence des stylistes arabes reste limitée car le nombre d’écoles est encore minime en comparaison avec le monde occidental. L’Egypte a inauguré une école, il y a trois ans seulement. Cela veut dire qu’on doit attendre encore cinq ans pour en récolter les fruits. « Le métier est relativement nouveau dans le monde arabe. Une grande majorité des pays n’ont pas encore connu ce genre d’études », remarque Hani, styliste syrien.

Sousha pense que le manque de sponsors qui croient aux talents de ces créateurs en est la raison. « Comment un styliste peut-il réaliser tous ses modèles alors qu’il manque de moyens ? De plus, aucun organisme ne protège ces artistes créateurs. On a besoin d’une chambre de commerce de la mode arabe qui englobe et aide les stylistes pour qu’ils se consacrent pleinement à leur travail. D’autre part, il faut que les modèles de chaque styliste soient enregistrés et soumis au droit de protection intellectuelle à travers des brevets pour arrêter ce phénomène d’imitation qui porte atteinte à l’image des stylistes arabes dans le monde entier », dit-il.

Pour d’autres, ce sont les traditions et les coutumes qui empêchent d’accéder à un niveau international. Spahi assure qu’il lui arrive souvent de créer des modèles qu’on lui demande de transformer pour que le décolleté soit moins plongeant ou d’ajouter des manches longues alors que le charme du modèle pourrait être dans son décolleté même ! Sans oublier de signaler que la silhouette de la femme en Egypte par exemple pose un problème car il a du mal à trouver des corps sveltes pour exposer sa collection dans sa plus belle image.

Le seul espoir pour les jeunes créateurs égyptiens d’avancer est la prochaine conférence des pays francophones qui va se tenir au Liban et qui regroupera les stylistes de l’Atlantique jusqu’au Golfe arabe. « Une belle initiative, la première en son genre dans le monde arabe. Cette rencontre promet d’être fructueuse si l’on pense à travailler sérieusement. On pourra certainement créer une confédération de stylistes arabes et francophones qui saura s’imposer dans le monde de la mode », conclut Marie Louis .

Dina Darwich
 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631