| Huit heures
du matin. Il était encore tôt dans la Sarajevo de l’après-guerre.
Il n’avait pas envie d’aller de bon matin à l’orphelinat des
filles pour ausculter le cas dont les services sanitaires
lui avaient passé le dossier la veille, et qu’ils lui conseillaient
d’ausculter en priorité. La fille le méritait ; c’était un
cas exceptionnel. Au point qu’il essayait de faire passer
plus vite le temps qui passait trop lentement à l’intérieur
de l’hôtel, dont les services ne fonctionnaient pas encore.
Il prit son petit-déjeuner à la hâte et se lança dans le grand
carrefour en face de l’hôtel.
Il traversa la
rue Voybondboutinka et remarqua que les quelques passants
marchaient trop vite pour les trottoirs presque vides et la
matinée encore somnolente. Ils étaient maigres et presque
tous courbés, comme s’ils ployaient sous un fardeau invisible,
ou comme si c’était la peur qui leur avait imposé cette allure,
la peur du déferlement des balles tandis qu’ils traversaient
les rues à découvert sous les regards et les jumelles des
snipers postés sur les collines autour de la ville. La rue
Voybondboutinka en particulier s’appelait la « rue des snipers
» parce que les passants, à pied ou motorisés, avaient toujours
été la cible des balles des fusils automatiques, des canons
à mortier et même des canons d’artillerie lourde qui avaient
brûlé les lucarnes des hauts bâtiments à l’entrée de la rue,
ainsi que quelques voitures et wagons de tram carbonisés sur
place.
Il traversa la
rue des snipers, s’enfonçant dans la longue avenue du maréchal
Tito. Le tram s’avançait en cliquetant. Le retour du tram
à Sarajevo avait été un événement très important. Il avait
été restauré et ses wagons repeints en couleurs vives parsemées
de dessins et d’écritures faites par des calligraphes amateurs
mais enthousiastes, comme on pouvait le remarquer à leur exagération
dans les ornements. Il pouvait voir, au-delà des rues latérales,
les hautes collines au loin. Il eut un frisson en se demandant
s’ils les avaient vraiment quittées, ou si, peut-être, ils
y étaient encore. Ils visaient à travers les ouvertures de
ces rues sur les passants dans la rue principale. C’est pourquoi
ces ouvertures avaient été bloquées par des barricades de
béton, à hauteur d’homme. Les gens devaient se baisser et
accélérer lorsqu’ils passaient devant ces barricades. De quels
symptômes psychologiques étaient-ils atteints à des moments
aussi denses que ceux où ils s’attendaient à mourir en passant
devant ces blocs de béton ? Mais ce qui était arrivé à la
fille ne lui était pas arrivé dans un contexte comme celui-là.
Cela lui fit regarder sa montre et il continua à avancer dans
l’avenue du maréchal Tito, sur le même trottoir, mais dans
la direction opposée.
Il n’avait rien
lu sur un cas semblable à celui de la fille dans ses sources
médicales, ni rencontré de cas semblables au cours de sa longue
vie professionnelle, ni entendu aucun de ses collègues de
par le monde parler ou écrire sur un cas similaire. Il se
souvenait seulement avoir lu quelque chose d’analogue dans
les ouvrages qu’il achetait sur le comportement comparé des
animaux ; un cas exceptionnel observé chez les jeunes femelles
de l’éléphant asiatique en captivité. Mais comment comparer
ces deux cas ? Alors que la fille était en liberté dans la
forêt quand elle fut atteinte par les symptômes.
Le rapport qu’il
avait lu ne donnait pas la raison de la fuite de la fille
avec la plupart des femmes et des enfants du village vers
les forêts et les montagnes. Mais les événements qui avaient
eu lieu, le bombardement puis l’invasion des villages, l’assassinat
des hommes dont les membres avaient été sectionnés, le viol
des femmes, étaient suffisamment évocateurs pour lui expliquer
la terreur qui avait poussé une petite fille, une enfant de
neuf ans à l’époque, à errer dans les fins fonds de la forêt
et les bifurcations des vallées avec un nourrisson dans les
bras. Le rapport médical ne signalait pas la nature du rapport
de parenté ou de voisinage qui liait le nourrisson et la fille.
Il comptait le découvrir en auscultant le cas ce jour-là.
La horde de femmes
et d’enfants se dispersa dans les chemins de la forêt et de
la montagne. Elle était exténuée et affamée et croulait sous
le poids du nourrisson, quand elle découvrit enfin une cabane
abandonnée au bord de la forêt. Le nourrisson ne criait pas,
mais il se tordait de douleur et ouvrait les yeux entre ses
accès pour la regarder. Perplexe, elle pleurait les yeux secs
; elle n’avait plus de larmes. Elle se sentait la bouche et
les yeux vides. Elle tombait de fatigue et s’allongea par
terre dans la cabane, entourant le nourrisson de ses bras.
Il lui sembla qu’il avait envie du sein de sa mère ; elle
lui tendit alors son petit sein sans lait, avec l’espoir de
le calmer. Elle se rendit compte qu’il était totalement silencieux,
les yeux fermés et la bouche aussi. Une vague enflammée s’empara
à ce moment là de son petit être d’enfant. C’était le premier
accès.
A neuf heures
et quart pile, il était à l’orphelinat des filles. La directrice
le reçut dans son petit bureau. Elle-même n’avait pas été
épargnée par la guerre. Elle avait vu son fils se faire tuer
; il était beau et avait dix-sept ans. Elle avait perdu aussi
son mari et ses frères et ne savait même pas s’ils étaient
morts ou s’ils étaient encore en vie quelque part. Il essaya
de reconnaître la fille parmi toutes les autres avant que
la directrice ne la lui désigne ; en vain. Elles étaient toutes
chétives, comme des enfants adultes. Elles portaient un vêtement
couleur carmin terne, elles étaient maussades, avec leurs
regards fixes et creux. Certaines avaient vu leurs parents
se faire égorger, d’autres avaient perdu tous leurs parents,
d’autres avaient été violées. Quand la directrice appela le
cas qu’il était venu ausculter il ressentit un stress mystérieux,
comme à l’époque, où, jeune étudiant, il se préparait à passer
devant son jury.
Quand le psychiatre
est impuissant, dès la première minute, à saisir les émotions
dans les traits ou les mimiques de celui qu’il ausculte, c’est
comme s’il tombait dans un piège. C’était une petite jeune
fille solide. Ses traits ne dénotaient aucune émotion, ni
agressivité ni affection. Elle se plaignit simplement que
« ça » la prenait soudainement, et qu’elle avait peur de salir
ses vêtements et le lit. Le médecin était perplexe et réfléchissait,
comme s’il était devant un jury d’examen clinique. Il était
à la recherche des mécanismes du cas, peut-être trouverait-il
un antidote pour l’empêcher de survenir. Il sentait son esprit
mystérieusement dispersé, comme s’il était perdu dans une
forêt, un désert ou un espace cosmique. Il réfléchit à la
technique d’analyse, peut-être réussirait-il à saisir quelque
chose.
Il voulait combler
les lacunes qu’il y avait dans l’histoire médicale. Il tenta
d’inciter la fille à parler, à parler en détail. Mais elle
ne disait rien de plus que ce qu’il y avait déjà dans son
dossier. Il y avait d’obscures lacunes dans cette histoire.
Il se les remémora, peut-être qu’elles s’illumineraient alors
; mais elles ne donnèrent rien de plus. Il laissa vagabonder
son esprit, regardant vers l’extérieur, et découvrit que l’orphelinat
se situait au bout de la Voybondboutinka, là où est dessinée
une tache rouge orange sur l’asphalte. C’est comme ça que
Sarajevo a enregistré les lieux des massacres, là où des gens
sont tombés sous les balles des snipers. Sous les herbes du
trottoir d’en face, il y avait une tombe dont les stèles lui
apparaissaient de loin comme des feuilles blanches dans le
vert de l’herbe. Il se rendit compte qu’il s’était absenté
quand il sentit le silence de la fille.
Il voulut lui
demander à quel moment de son histoire elle s’était arrêtée.
Mais il ravala sa question lorsqu’il remarqua l’émotion sur
son visage, une émotion réprimée, freinant ce qui semblait
être sur le point d’exploser de l’intérieur. Un lourd silence
s’installaentre son visage et le sien, un lourd silence qui
dévoila un son régulier s’accélérant. Le son de gouttes se
succédant dans le bruit. Il se leva involontairement, levant
les bras, ouvrant la bouche comme qui lancerait un cri sans
son. La poitrine de la fille était mouillée d’une blancheur
tachant abondamment le tissu de son vêtement carmin terne,
comme si un abondant robinet de lait s’y était ouvert.
Les gouttes de
ce lait léger, du lait de vierge, tombèrent très vite et formèrent
une petite flaque couleur blanc brillant qui s’élargissait
sous ses pieds et rampait vers les siens.
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