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La vie mondaine
Située dans la Sarajevo de l’après-guerre, cette nouvelle de l’écrivain égyptien Mohamad Al-Makhzangui, extraite de son dernier recueil Awtar al-maa (Les Cordes de l’eau), dit très fort la blessure du conflit dans la vie brisée d’une petite fille.

La rue des snipers

Huit heures du matin. Il était encore tôt dans la Sarajevo de l’après-guerre. Il n’avait pas envie d’aller de bon matin à l’orphelinat des filles pour ausculter le cas dont les services sanitaires lui avaient passé le dossier la veille, et qu’ils lui conseillaient d’ausculter en priorité. La fille le méritait ; c’était un cas exceptionnel. Au point qu’il essayait de faire passer plus vite le temps qui passait trop lentement à l’intérieur de l’hôtel, dont les services ne fonctionnaient pas encore. Il prit son petit-déjeuner à la hâte et se lança dans le grand carrefour en face de l’hôtel.

Il traversa la rue Voybondboutinka et remarqua que les quelques passants marchaient trop vite pour les trottoirs presque vides et la matinée encore somnolente. Ils étaient maigres et presque tous courbés, comme s’ils ployaient sous un fardeau invisible, ou comme si c’était la peur qui leur avait imposé cette allure, la peur du déferlement des balles tandis qu’ils traversaient les rues à découvert sous les regards et les jumelles des snipers postés sur les collines autour de la ville. La rue Voybondboutinka en particulier s’appelait la « rue des snipers » parce que les passants, à pied ou motorisés, avaient toujours été la cible des balles des fusils automatiques, des canons à mortier et même des canons d’artillerie lourde qui avaient brûlé les lucarnes des hauts bâtiments à l’entrée de la rue, ainsi que quelques voitures et wagons de tram carbonisés sur place.

Il traversa la rue des snipers, s’enfonçant dans la longue avenue du maréchal Tito. Le tram s’avançait en cliquetant. Le retour du tram à Sarajevo avait été un événement très important. Il avait été restauré et ses wagons repeints en couleurs vives parsemées de dessins et d’écritures faites par des calligraphes amateurs mais enthousiastes, comme on pouvait le remarquer à leur exagération dans les ornements. Il pouvait voir, au-delà des rues latérales, les hautes collines au loin. Il eut un frisson en se demandant s’ils les avaient vraiment quittées, ou si, peut-être, ils y étaient encore. Ils visaient à travers les ouvertures de ces rues sur les passants dans la rue principale. C’est pourquoi ces ouvertures avaient été bloquées par des barricades de béton, à hauteur d’homme. Les gens devaient se baisser et accélérer lorsqu’ils passaient devant ces barricades. De quels symptômes psychologiques étaient-ils atteints à des moments aussi denses que ceux où ils s’attendaient à mourir en passant devant ces blocs de béton ? Mais ce qui était arrivé à la fille ne lui était pas arrivé dans un contexte comme celui-là. Cela lui fit regarder sa montre et il continua à avancer dans l’avenue du maréchal Tito, sur le même trottoir, mais dans la direction opposée.

Il n’avait rien lu sur un cas semblable à celui de la fille dans ses sources médicales, ni rencontré de cas semblables au cours de sa longue vie professionnelle, ni entendu aucun de ses collègues de par le monde parler ou écrire sur un cas similaire. Il se souvenait seulement avoir lu quelque chose d’analogue dans les ouvrages qu’il achetait sur le comportement comparé des animaux ; un cas exceptionnel observé chez les jeunes femelles de l’éléphant asiatique en captivité. Mais comment comparer ces deux cas ? Alors que la fille était en liberté dans la forêt quand elle fut atteinte par les symptômes.

Le rapport qu’il avait lu ne donnait pas la raison de la fuite de la fille avec la plupart des femmes et des enfants du village vers les forêts et les montagnes. Mais les événements qui avaient eu lieu, le bombardement puis l’invasion des villages, l’assassinat des hommes dont les membres avaient été sectionnés, le viol des femmes, étaient suffisamment évocateurs pour lui expliquer la terreur qui avait poussé une petite fille, une enfant de neuf ans à l’époque, à errer dans les fins fonds de la forêt et les bifurcations des vallées avec un nourrisson dans les bras. Le rapport médical ne signalait pas la nature du rapport de parenté ou de voisinage qui liait le nourrisson et la fille. Il comptait le découvrir en auscultant le cas ce jour-là.

La horde de femmes et d’enfants se dispersa dans les chemins de la forêt et de la montagne. Elle était exténuée et affamée et croulait sous le poids du nourrisson, quand elle découvrit enfin une cabane abandonnée au bord de la forêt. Le nourrisson ne criait pas, mais il se tordait de douleur et ouvrait les yeux entre ses accès pour la regarder. Perplexe, elle pleurait les yeux secs ; elle n’avait plus de larmes. Elle se sentait la bouche et les yeux vides. Elle tombait de fatigue et s’allongea par terre dans la cabane, entourant le nourrisson de ses bras. Il lui sembla qu’il avait envie du sein de sa mère ; elle lui tendit alors son petit sein sans lait, avec l’espoir de le calmer. Elle se rendit compte qu’il était totalement silencieux, les yeux fermés et la bouche aussi. Une vague enflammée s’empara à ce moment là de son petit être d’enfant. C’était le premier accès.

A neuf heures et quart pile, il était à l’orphelinat des filles. La directrice le reçut dans son petit bureau. Elle-même n’avait pas été épargnée par la guerre. Elle avait vu son fils se faire tuer ; il était beau et avait dix-sept ans. Elle avait perdu aussi son mari et ses frères et ne savait même pas s’ils étaient morts ou s’ils étaient encore en vie quelque part. Il essaya de reconnaître la fille parmi toutes les autres avant que la directrice ne la lui désigne ; en vain. Elles étaient toutes chétives, comme des enfants adultes. Elles portaient un vêtement couleur carmin terne, elles étaient maussades, avec leurs regards fixes et creux. Certaines avaient vu leurs parents se faire égorger, d’autres avaient perdu tous leurs parents, d’autres avaient été violées. Quand la directrice appela le cas qu’il était venu ausculter il ressentit un stress mystérieux, comme à l’époque, où, jeune étudiant, il se préparait à passer devant son jury.

Quand le psychiatre est impuissant, dès la première minute, à saisir les émotions dans les traits ou les mimiques de celui qu’il ausculte, c’est comme s’il tombait dans un piège. C’était une petite jeune fille solide. Ses traits ne dénotaient aucune émotion, ni agressivité ni affection. Elle se plaignit simplement que « ça » la prenait soudainement, et qu’elle avait peur de salir ses vêtements et le lit. Le médecin était perplexe et réfléchissait, comme s’il était devant un jury d’examen clinique. Il était à la recherche des mécanismes du cas, peut-être trouverait-il un antidote pour l’empêcher de survenir. Il sentait son esprit mystérieusement dispersé, comme s’il était perdu dans une forêt, un désert ou un espace cosmique. Il réfléchit à la technique d’analyse, peut-être réussirait-il à saisir quelque chose.

Il voulait combler les lacunes qu’il y avait dans l’histoire médicale. Il tenta d’inciter la fille à parler, à parler en détail. Mais elle ne disait rien de plus que ce qu’il y avait déjà dans son dossier. Il y avait d’obscures lacunes dans cette histoire. Il se les remémora, peut-être qu’elles s’illumineraient alors ; mais elles ne donnèrent rien de plus. Il laissa vagabonder son esprit, regardant vers l’extérieur, et découvrit que l’orphelinat se situait au bout de la Voybondboutinka, là où est dessinée une tache rouge orange sur l’asphalte. C’est comme ça que Sarajevo a enregistré les lieux des massacres, là où des gens sont tombés sous les balles des snipers. Sous les herbes du trottoir d’en face, il y avait une tombe dont les stèles lui apparaissaient de loin comme des feuilles blanches dans le vert de l’herbe. Il se rendit compte qu’il s’était absenté quand il sentit le silence de la fille.

Il voulut lui demander à quel moment de son histoire elle s’était arrêtée. Mais il ravala sa question lorsqu’il remarqua l’émotion sur son visage, une émotion réprimée, freinant ce qui semblait être sur le point d’exploser de l’intérieur. Un lourd silence s’installaentre son visage et le sien, un lourd silence qui dévoila un son régulier s’accélérant. Le son de gouttes se succédant dans le bruit. Il se leva involontairement, levant les bras, ouvrant la bouche comme qui lancerait un cri sans son. La poitrine de la fille était mouillée d’une blancheur tachant abondamment le tissu de son vêtement carmin terne, comme si un abondant robinet de lait s’y était ouvert.

Les gouttes de ce lait léger, du lait de vierge, tombèrent très vite et formèrent une petite flaque couleur blanc brillant qui s’élargissait sous ses pieds et rampait vers les siens.

Traduction de
Dina Heshmat

Mohamad Al-Makhzangui

Mohamad Al-Makhzangui est né dans le gouvernorat de Mansoura, en 1950. Il a étudié la médecine au Caire, pour se spécialiser ensuite en psychiatrie à Kiev, en Ukraine. A l’université, il écrivait des critiques sarcastiques sur des panneaux muraux, qui l’ont conduit en prison maintes fois. Il se rend compte qu’il n’est pas fait pour la politique, mais plutôt pour la littérature. A l’instar de Tchekhov, de Youssef Idriss et d’Al-Mansi Qandil, il exerce son métier de psychiatre et celui de nouvelliste côte à côte. Puis il renonce à la médecine pour se consacrer à l’écriture de presse et à la littérature depuis les années 1980. Il s’intéresse également aux recherches en médecine alternative. Parmi ses recueils de nouvelles Al-Ati (Le Suivant) en 1983, Al-Bostane en 1992, qui a été primé par l’Organisme égyptien général du livre comme meilleur recueil en 1993, Al-Mawt yadhak (La Mort rigole) en 1988, et dernièrement Awtar al-maa (Les Cordes de l’eau) en 2002. Il est conscient du fait que les écrivains qui ne s’intéressent pas aux « grandes questions » s’éteignent rapidement. C’est pourquoi, tout en innovant dans la technique, il insiste sur l’histoire qui est l’essence de la nouvelle.

 

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