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La vie mondaine
Statut personnel . Les hommes usent souvent de subterfuges pour se dérober à leurs obligations en cas de divorce, allant jusqu’à ne pas informer leurs épouses de la répudiation.

Répudiée sans le savoir

En sortant du tribunal du Nord du Caire, Nihal, 35 ans, lâche un long soupir de soulagement. Elle n’arrête pas de répéter avec hystérie : « Merci mon Dieu », tout en essuyant ses larmes de joie. « Vive la justice, j’étais au bout du gouffre. J’ai failli perdre mon nouveau mari, l’homme qui me rend heureuse et m’offre une vie paisible », ajoute-t-elle. L’histoire paraît compliquée et dramatique à l’image des vies conjugales brisées où l’on voit les conjoints aller à la dérive. Tout a commencé sept ans plus tôt par une répudiation par contumace. Le mari a lancé le mot fatidique, signalé la mesure au maazoun avant que l’épouse n’en soit informée. Celle-ci a pris son mal en patience et décidé de rebâtir une nouvelle vie. Or, voici que l’ex-époux se manifeste. Il intente un procès, l’accusant d’adultère et affirmant qu’elle s’est remariée durant la période d’al-edda (une période de 3 mois suivant le divorce imposé par la charia et durant laquelle la femme n’a pas le droit de se remarier). Vue de cet angle, l’affaire devient de plus en plus catastrophique. L’épouse est accusée de polyandrie. Nihal est passée par trois tribunaux durant ces 5 dernières années pour prouver son innocence. « J’ai dû faire appel à plusieurs témoins, des proches, des voisins et même des amis pour démontrer que je ne suis jamais retournée chez lui depuis que le divorce a été prononcé », souligne Nihal qui a vécu des moments bien difficiles. L’affaire est terminée heureusement pour elle. Mais elle constitue un des multiples exemples de ces subterfuges auxquels ont recours des époux pour mener à bien des affaires qui sont à la limite de la légalité.

Tout se situe dans cette frontière trouble entre le licite et l’illicite dans l’application de la loi religieuse.

Selon Mahmoud Khalil, conseiller et ancien juge de statut personnel, « la charia donne beaucoup de droits à l’homme, surtout lorsqu’il s’agit d’un divorce ». Si le mari veut, il peut reprendre sa femme. Il lui suffit de prononcer un mot gentil avec une intention de réconciliation après le divorce pour rendre sa femme même si elle n’est pas consentante. Nihal a connu l’expérience d’un mari conspirateur, et sans ces témoins qui sont venus témoigner, elle serait probablement derrière les barreaux. En effet, des hommes utilisent des tas de subterfuges pour détourner la loi en leur faveur. Abdel-Hamid, un riche commerçant, a divorcé chez un maazoun pour se marier une seconde fois car la femme qu’il voulait épouser était contre la polygamie. « Il suffit de glisser quelques billets au maazoun pour qu’il garde le silence », explique Abdel-Bassir, avocat. Il ajoute que certains hommes sont faibles devant la beauté d’une femme et sont prêts à tout pour satisfaire leurs désirs, même s’ils doivent transgresser la loi. En effet, ce commerçant a toujours rêvé d’avoir plusieurs épouses, mais chacune ne devait pas savoir qu’elle a une rivale. « Ce genre de divorce par contumace rend service aux polygames. Et c’est souvent lorsque le mari décède que l’on découvre la vérité. Pour avoir droit à l’héritage, la femme est obligée d’intenter un procès », explique un magistrat du célèbre tribunal de Zananiri où se déroulent les procès les plus compliqués en matière de statut personnel. Il tient à préciser que la femme risque de perdre tous ses droits, car la loi tient compte des papiers officiels en premier lieu malgré la légalité du mariage par rapport à la charia.

De plus, certains héritiers profitent de ce genre de divorce par contumace pour s’accaparer la part du lion dans l’héritage. C’est tout à fait ce qui est arrivé à Samira, maman de 3 filles, dont le mari a pris une seconde femme, car il rêvait d’avoir un garçon pour perpétuer son nom, et répudiée sans le savoir. « Je l’ai appris par ma belle-sœur, qui m’a avoué aussi que mes beaux-frères n’ont jamais été d’accord pour que mon mari prenne une seconde femme », explique-t-elle en ajoutant qu’elle avait cru en cette loyauté de leur part. Mais plus tard, elle a réalisé que ses beaux-frères avaient surtout peur de ce garçon qui les léserait un jour dans l’héritage. « Le comble, c’est qu’ils veulent à présent me priver de mon droit en s’appuyant sur un divorce inscrit sur papier et dont je n’avais pas connaissance », raconte Samira qui ne sait comment se prémunir face à la malhonnêteté et l’ingratitude des frères de son défunt mari.


L’ignorance a un prix

Treize années ont passé depuis le mariage de Soheir, âgée aujourd’hui de 40 ans et victime des malversations de son mari dès le 3e jour du mariage. « Je me souviens encore du jour où le facteur a frappé à ma porte pour me remettre le papier de divorce sans que je ne me rende compte, puisque je suis analphabète ». Soheir avait remis machinalement la lettre à son mari, lui demandant de quoi il s’agissait. Il lui avait répondu que c’était tout simplement une lettre d’un ami qui vivait à l’étranger. Pour cette femme analphabète, cela a été un véritable parcours du combattant. Heureusement que des avocats se sont portés volontaires pour défendre sa cause, car elle n’avait même pas les moyens de subvenir à ses besoins essentiels. « Il faut mentionner que les règles du mariage du point de vue islamique défendent l’honnêteté et la clarté dans la relation entre le couple », explique le Dr Zeinab Radwane, professeure de philosophie islamique, en ajoutant que l’islam propose des solutions rationnelles et appropriées pour éviter de secouer la stabilité familiale. La femme divorcée ne doit pas quitter son foyer durant la période de la « edda », même en étant répudiée par son mari, car peut-être que pendant ce laps de temps, le couple peut trouver une solution au conflit qui les oppose. « Les gens ne savent pas malheureusement les conditions qui précèdent l’acte du divorce. La femme ne doit pas être indisposée. Et durant le mois qui précède juste le divorce, aucune relation sexuelle n’a eu lieu arrivée entre les deux », indique le Dr Radwane qui estime que le divorce par contumace n’est qu’une duperie.

D’autre part, l’ordonnance législative proposée aux couples par le Tribunal de la famille stipule que dorénavant, chaque cas sera étudié minutieusement. La loi n°1 de l’année 2000 exige que des témoins soient présents pour prouver le divorce verbal quand il est prononcé par le mari. Pour qu’un divorce soit prononcé devant un maazoun, la présence des conjoints est obligatoire, ou d’une personne qui les représente ou par l’envoi d’un courrier recommandé à l’intéressée et notifié par le tribunal. L’article 22 de cette loi interdit au mari de reprendre sa femme durant la edda si elle n’est pas consentante et pas avant les 90 jours de cette dernière période. « La loi veut mettre fin au comportement irresponsable de certains maris et éliminer tout subterfuge utilisé par les hommes pour détourner la loi », explique le Dr Hala Mansour, sociologue, qui pense que la perte de la dimension sociale et humaine dans les relations menace la vie conjugale. Bien que la loi garantisse des droits au sexe faible, les hommes sont forts pour la détourner. « Pourquoi ne pas avoir des procédures de divorce comme celles du mariage, lequel nécessite des photos, signatures et empreintes digitales pour éviter toutes malversation et malhonnêteté ? », propose Mohamad Aboul-Einein, avocat .

 
Dina Ibrahim
Trois questions à
Le Dr Mohamad Raafat Amin, ex-doyen de la faculté de droit et de charia à Al-Azhar et membre à l’assemblée des foqahaa (savants dans les rites islamiques) aux Etats-Unis, met les points sur les i en ce qui concerne le divorce en général et le divorce par contumace en particulier.

Al-Ahram Hebdo : Quand est-ce que le divorce par contumace est légal et dans quel cas ?

Mohamad Raafat Amin : Dans la religion musulmane, il suffit de prononcer un seul mot pour contracter un mariage ou pour divorcer. Comme le mari a le droit de divorcer, il n’est pas nécessaire que sa femme soit présente. Ainsi, le divorce par contumace devient légal lorsque le mari mentionne l’adresse exacte de la femme qu’il vient de répudier chez le maazoun dans un délai d’un mois, pour la notifier.

— Au cas où la femme n’a pas été informée par ce divorce, l’homme encourt-il une peine ?

— La loi pénalise l’homme qui n’a pas notifié un divorce en lui infligeant une amende ou une peine de prison qui ne dépasse jamais les 6 mois. Et seul le juge peut évaluer la peine qu’il encourt.

— Y a-t-il une différence entre le divorce normal et le divorce par contumace ?

— Il n’existe pas de différence entre les deux, car en fin de compte le résultat est le même. Le divorce par contumace préserve les droits de la femme, puisqu’étant absente, elle n’a pas eu à signer un papier qui précise qu’elle a reçu la somme exigée après le divorce.

— Pourquoi les hommes choisissent donc ce genre de divorce ?

— Je crois que le mari choisit ce type de divorce au moment où la crise a atteint son paroxysme et qu’il ne supporte plus de voir sa femme ou n’importe quel membre de sa famille. Il arrive que l’homme veut humilier sa femme en lui envoyant un papier de divorce sans qu’elle ne soit prévenue.

— Parfois l’homme n’informe pas la femme de ce divorce et continue de vivre avec elle sous le même toit pendant des années, que se passe-t-il dans ce cas ?

— L’homme dans ce cas a trahi sa femme, car elle mène une vie conjugale normale avec lui. C’est considéré comme de l’adultère et elle n’est pas responsable ni devant la religion ni devant la loi, car elle ignore qu’elle a été répudiée.

D. I.
 
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