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Al-Ahram Hebdo
: Dans la plupart de vos spectacles, vous partez d’événements
réels. Comment donc est née Guéneinet Al-Sanaie ?
Roger Assaf
: La pièce Guéneinet Al-Sanaie a été présentée en 1997. Elle
résulte d’un travail d’atelier, sans idée préalable. Des discussions
sur l’état des lieux, les maladies prévalantes dans les années
1990, Beyrouth de l’après-guerre, les différents aspects du
religieux, l’injustice sociale ... Par exemple, le confessionnalisme
persiste toujours chez les personnes laïques et celles qui condamnent
le séparatisme religieux. Consciemment ou inconsciemment les
gens cherchent à savoir à quelle communauté religieuse l’on
appartient. Cela fait partie de la culture, de la manière de
concevoir l’autre. Le contact avec autrui, dont les intellectuels,
dévoile une culture et des relations faussées. D’où une construction
dramatique à deux niveaux : d’abord les petites histoires, ensuite,
la relation des comédiens avec ces histoires entrelacées. Tout
est improvisé pendant la période de préparation.
— Pourquoi donc
le fait divers de Khalil T ?
— L’exécution de
Khalil T a été un sujet d’actualité. Le Liban de l’après-guerre
s’est transformé en une autorité de tueurs, qui sera le prochain
à être exécuté. L’affaire horrible de Khalil T est intervenue
en pleine guerre libanaise, vers 1984 : un jeune homme, Khalil
T, avait violé et découpé en morceaux la vieille propriétaire
de sa maison. Il a été exécuté en public dans le jardin de Sanaie
face au lieu du crime. Lui et la victime appartiennent chacun
à deux communautés religieuses différentes. Et l’histoire nous
a permis de soulever d’autres questions : les susceptibilités
entre les personnes, le rôle de l’art et de la culture dans
la société ... Une raison pour laquelle on a ajouté à cette
intrigue principale des extraits de la vie quotidienne. La pièce
est basée sur l’affaire Khalil T et le roman de Youssef Salama,
Garima fil beit (Crime à la maison), qui en est inspiré. La
scène de la servante sri lankaise est tirée d’une recherche
de Tina Achqar sur la situation des servantes asiatiques. La
scène d’Amna qui reflète la relation entre homme et femme dans
le monde arabe est inspirée du roman de Mahasen Ajam Massälet
hawiya (Question d’identité).
— La pièce a
été donnée dans plusieurs pays, quelle est la différence entre
Guéneinet Al-Sanaie présentée à Beyrouth en 1997, et celle présentée
au Caire en 2004 ?
— Il ne s’agit
pas d’un spectacle de répertoire parce que les comédiens, les
techniciens et moi-même, nous ne formons pas de vraie troupe
théâtrale. Nous aimons simplement travailler ensemble. D’habitude,
quand j’achève la mise en scène d’une pièce, je commence à chercher
un autre projet. Je ne cherche pas à présenter des pièces anciennes.
Au Caire, on a été invité par la fondation d’Al-Mawred Al-Saqafi
(Ressource culturelle). On a donc présenté la même version de
1997, avec de légères modifications. Les sujets soulevés à l’époque
sont toujours d’actualité, la différence se fait peut-être au
niveau de la réception. De nouvelles interprétations sont valables.
Par exemple, l’influence des médias aujourd’hui est plus dominante.
Ils contribuent à fabriquer une image faussée du réel.
— Au niveau
de la forme, vous avez opté pour le théâtre dans le théâtre.
Pouvez-vous expliquer votre démarche ?
— Dans tous mes
spectacles, le jeu théâtral est bien dévoilé dès la première
scène. Il n’y a pas d’illusion. Les jeux, les cadres des récits
s’intègrent. Dans Guéneinet Al-Sanaie, les sujets proposés étaient
bien adaptés à la forme du théâtre dans le théâtre : la pièce
est née du réel vécu. Elle se joue dans le cadre d’une relation
directe entre les acteurs (en tant que personnages réels) et
le public. Les personnages ne sont en effet que les comédiens
d’une troupe indépendante qui cherche à interpréter l’histoire
de Khalil T. Ces jeunes diplômés, qui ont appris les bases académiques
du jeu dramatique et ont travaillé le théâtre de Shakespeare,
recherchent un théâtre qui puisse les combler, mais se heurtent
à la réalité. Ils se trouvent contraints de faire des œuvres
commerciales pour vivre. Donc à travers le jeu théâtral, les
problèmes sociaux sont de mise.
— La scénographie
est-elle toujours aussi simple et significative ?
— Il suffit d’un
minimum d’éléments pour une bonne scénographie. Chaque élément
doit être fonctionnel. Travailler la scénographie ressemble
à l’écriture d’une pièce. On commence à regrouper plusieurs
idées puis on ne retient que l’essentiel. Cette fois-ci, il
y a eu une harmonie parfaite entre la scénographie, le sujet
et le jeu des acteurs. La scène est dominée par une grue qui
fait bouger les éléments du décor. On se réfère aux images de
Beyrouth de l’après-guerre où les grues sont répandues dans
toute la ville. C’est le symbole du pouvoir qui cherche à établir
une nouvelle société urbaine sans prêter attention aux peuples
ni à ses désirs .
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