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Cheikh Mohamad Abdou Al-Bahouachi est maazoun. Il officie les mariages et enregistre les divorces. En voyant défiler des vies et des destins, il a fini par se faire une petite idée de l’Homme. Il a la sagesse d’un islam tolérant et serein.

Maazoun des temps modernes

« C’est en 1990 que j’ai décidé de devenir maazoun. Je revenais du Koweït après l’invasion de Saddam, où j’avais travaillé pendant trente ans comme inspecteur pédagogique de langue arabe ». Il a été rattrapé par le tumulte du monde comme nous tous quelque part. Pris par les coupes de force de plus en plus fréquents de l’histoire cheikh Mohamad Abdou Al-Bahouachi est donc retourné au Caire après trente ans d’exil. Il découvre que le maazoun de la circonscription de Doqqi est décédé et présente sa candidature « Il y avait 23 candidats et le tribunal a retenu ma candidature. J’avais le plus haut diplôme ».

De son petit bureau dans une ruelle de Doqqi, le monde paraît loin. Bush a été réélu et on palabre macabrement sur la tombe d’Arafat pas encore mort. L’Iraq libéré de Saddam est devenu de la banale actualité qui défile en bas des téléviseurs. La modernité a cette capacité à nous habituer à tout.

Et lui, voit défiler la vie. Ce monde secoué par les contradictions vient se déverser sur son bureau sans qu’il n’en ait pleinement conscience. « C’est ici que se jouent le début et la fin », dit-il. Effectivement, c’est le maazoun qui marie et divorce. C’est devant lui que défilent des gens heureux promis à un bonheur qu’ils rêvent éternel et des gens qui viennent mettre un point final à une histoire, que lui, à force d’expérience, finit par deviner. Le maazoun, c’est un notaire empreint de religieux, puisque l’état civil repose sur les préceptes de la religion. Lui est adepte des traditions, il continue à officier en tenue azharie : caftan et turban. « Mais aujourd’hui, beaucoup de maazouns sont casual, ils portent des chemises bariolées », son rire éclatant reflète sa désapprobation.

« C’est un métier où l’on voit des choses étranges ». Happés par la modernité et par le sentiment de ne pas offenser Dieu, les gens cherchent des compromis, veulent adoucir les sentences de la religion et de la société. Ils veulent des solutions temporaires, or il n’est pas toujours facile de les leur donner. Ils détournent les vérités telle cette femme qui a divorcé de son mari médecin et qui a épousé un commerçant, mais le mariage s’est aussi terminé par un échec. Pour son troisième mariage avec un homme de son niveau, elle a omis de montrer le deuxième acte de divorce pour ne pas être mal jugée par le futur époux. « Mais j’ai refusé de contracter le mariage, puisque j’étais au courant de tout. Elle est partie et n’est jamais revenue. Elle a dû se marier chez un autre maazoun qui ne sait rien sur le deuxième divorce ». Quand il raconte ces histoires, il est peiné de la tourmente de ces gens, mais n’a pas de solution miracle. Il est sûr d’une chose : il aime son métier. « J’exauce les désirs des gens à l’ombre de Dieu. C’est la tradition de Dieu et de son prophète et c’est la loi de la création. J’aide à faire plaisir à Dieu et à soi ». Le mariage est pour lui une mission divine en islam, comme il l’explique c’est une tradition, mais également et surtout un devoir. Chaque mariage pour lui c’est un bonheur comme le cristallise une superbe photo de lui en train de contracter un mariage. Entre le père de la fille et celui du jeune homme il a le visage illuminé par un large sourire, alors que le mouchoir qui cache les mains des trois hommes vole en l’air. « Le mouchoir symbolise le satr (un refuge contre le mal). Le maazoun dit le discours du mariage, les concernés acquiescent en approbation selon la tradition en islam. Ensuite, la coutume veut que le mouchoir soit arraché par l’une des parties juste au moment où le maazoun dit le dernier mot de son discours. Or, seul lui sait quand il va terminer exactement. C’est une coutume amusante ; les gens croient que ce mouchoir est empreint de baraka puisqu’on a lu tout autour le Coran, les gens veulent le garder comme souvenir ». Il insite sur l’aspect religieux du mariage que la société qualifie de l’autre moitié de la foi.

Or, il est de plus en plus difficile de combler cette moitié. Il est loin le temps de cet islam des premiers temps. Le mariage n’était pas un parcours du combattant, il ne fallait pas tant de moyens matériels. Ecrasés par les difficultés financières, les jeunes ont du mal à se marier. « La fille de ma voisine est venue me demander de l’aider à convaincre sa mère d’accepter le jeune homme qui s’est présenté pour l’épouser. Il n’a rien, ni maison, ni argent pour acheter le cadeau de mariage, ni rien. De plus, il veut vivre chez sa mère. Elle m’a dit : cela fait trois ans que nous nous connaissons. Nous nous connaissons très bien. Moi j’ai compris ce que cela voulait dire. Et je lui ai dit que je ne pouvais pas convaincre sa mère ». Une situation qui exprime à elle seule le désarroi de millions de jeunes pris en tenailles entre les exigences de la modernité, le manque de moyens et les règles de la religion qu’ils ne veulent pas transgresser. Des compromis, il n’en a pas. Les muftis et les oulémas non plus. Et quand vous lui demandez s’il émet des jugements sur ces « dérapages » tel celui de cette jeune fille, il répond : « D’ici-bas personne ne peut dire qui de nous est voué au paradis ou à l’enfer. Le prophète a dit parmi vous il y a des gens qu’un seul pas sépare de l’enfer, mais qu’une seule action peut guider vers le paradis et vice-versa ».

Il a vu des milliers d’histoires passer par son bureau. Une femme qui vient lui demander si elle peut se marier orfi (acte de mariage non enregistré). Son mari est mort et elle a la garde de trois enfants dont elle gère l’héritage. Si elle contracte un mariage légal, elle perd, selon la loi, la garde et l’héritage au profit des oncles. « La loi complique parfois les choses au lieu de les simplifier », dit-il. Ce genre de mariage a suscité bien des polémiques et les gens s’en sont souvenus pour justement faire face aux bouleversements de la société. « Pendant 1 300 ans, les gens se sont mariés comme au temps du prophète sans maazoun, sans juges, sans tribunaux, etc. Les règles du mariage en islam sont claires et simples : l’acceptation des deux époux, les témoins et la dot. Pourquoi les oulémas du pouvoir ont-il interdit ce mariage, puisqu’il résout beaucoup de problèmes ? ». Selon lui, le mariage orfi est un mariage reconnu par l’islam, il se fait devant un maazoun ou devant un cheikh et peut être légalisé à tout moment. « Bien sûr le mariage que contractent certains jeunes en écrivant juste une feuille entre eux ne rentre pas dans ce cadre ».

En fait en matière de statut personnel, rien n’est réglé. « Beaucoup de progrès ont été faits », mais à force de vouloir trouver des compromis juste pour sauver la face, sans avoir le courage de dépasser l’hésitation, les choses en deviennent plus complexes. « Il y a deux ans, l’organisme religieux au niveau des tribunaux qui régule les règles de divorce et de mariage a décidé que la fille doit avoir un tuteur lors de son premier mariage. Alors qu’en Egypte, qui suit l’école hanafite, cela n’était pas nécessaire avant ». Cependant, il ajoute, en affichant son hésitation lui aussi, que cela est peut-être mieux pour la fille qui souvent manque d’expérience.

Il saute sur l’occasion pour parler de ce timbre que le gouvernement a décidé d’imposer lors du contrat de mariage. Un timbre de 50 L.E. « Au moment où les gens ont du mal à se marier à cause des contraintes financières, le gouvernement en rajoute. Vous savez combien coûte le livret de contrats de mariage ou de divorce ? 450 L.E. que le maazoun doit payer. Il les récupère sur les contrats ». Le maazoun est fonctionnaire du ministère de la Justice, mais sans salaire. C’est une profession libérale. Il n’y a pas de tarifs fixes pour les mariages ou les divorces. Seulement pour le mariage, le maazoun a le droit d’obtenir 2 % de la dot antérieure (dot que la femme reçoit en cas de répudiation ou divorce). Pour le reste, c’est le marchandage qui prévaut.

Les époux doivent ensuite payer une série de taxes inte. « Il y a aussi les pourboires lors de l’enregistrement du contrat au tribunal. Chaque clé a besoin d’être huilée. Chaque petit fonctionnaire réclame son dû ». De la corruption cheikh Abdou ? « Ce n’est pas de la corruption. Tous ces fonctionnaires qui tendent la main sont de pauvres gens. Que Dieu fasse qu’ils prient pour nous ». Il rit comme pour s’excuser de ne pas condamner ces hommes.

Il a en lui cet islam calme et plein de quiétude en harmonie avec la création et nullement tourmenté par le matraquage des nouveautés. Tolérant, pas parce qu’il ferme les yeux sur les déviations à la religion, mais plutôt parce qu’il n’ose pas s’ériger en Dieu.

C’est pour cela que cheikh Abdou ne ressent pas le besoin d’afficher sa foi. Dans son bureau, pas une seule sourate du Coran n’est accrochée au mur, son Coran est discrètement placé dans un tiroir. Pas de signes ostentatoires de religion comme dirait l’autre. A un moment où tout le monde affiche sa foi, plus par défense que par agressivité. Mais la peur ligote l’esprit et délie les démons. « Le Coran comme Dieu est partout autour de nous, je n’ai pas besoin de le montrer là où je vais. Je n’ai pas besoin de montrer que je suis musulman en me cognant la tête contre le tapis de prière. La prière est un acte de douceur et de quiétude ». Et d’ajouter : « Beaucoup affichent ce qu’il ne font pas réellement » .

Najet Belhatem

Jalons

1930 : Naissance.

1958 : Mariage.

1962 : Magistère en langue arabe et charia de l’Université d’Al-Azhar. Départ pour le Koweït.

1990 : Retour en Egypte.

 

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