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| Mœurs
. En Egypte, il suffit d’un bon carnet d’adresses pour avoir
droit à tous les égards. Le piston
est une clé qui ouvre toutes les portes. Un phénomène érigé
en loi tacite. |
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La
magie du piston |
Son
cauchemar a commencé le jour où il a lu une annonce publiée dans
un journal disant qu’une banque était prête à faire des crédits
aux jeunes voulant s’offrir un logement. L’annonce stipule que
toute personne intéressée par l’achat d’un appartement doit s’acquitter
d’abord de la moitié de son coût afin que la banque puisse couvrir
le reste. Une offre alléchante pour Moustapha, marié depuis trois
ans et designer dans une société privée de publicité. Il loue
un appartement dans le quartier des Pyramides, un logement dont
le bail se termine dans quelques mois. Ayant économisé 80 000
L.E., le couple saute sur cette occasion. Moustapha prend donc
un jour de congé et se rend au siège de la banque pour s’informer
des procédures à suivre et des documents à fournir. A l’accueil,
un fonctionnaire l’informe tout simplement que ces crédits n’ont
pas encore été accordés et que le projet est en cours d’étude.
Premier choc. Stupéfait, il hausse le ton, se demandant pourquoi
cette annonce a été publiée alors que le projet est encore à l’étude.
Le fonctionnaire reste silencieux, mais Moustapha s’entête et
demande à rédiger ses doléances pour les adresser au conseil d’administration.
Un employé tente d’apaiser sa colère en lui proposant de rencontrer
le responsable du département des crédits pour lui donner plus
d’explications. « Monsieur, ces crédits entreront bientôt en vigueur.
Présentez votre demande, laissez-nous vos coordonnées et on vous
contactera dès que possible ». Et pour le laisser repartir avec
une lueur d’espoir, le directeur l’informe des procédures à suivre
: verser la somme de 80 000 L.E. cash (la moitié du prix du logement),
fournir deux lettres l’une de son employeur, l’autre de celui
de son épouse garantissant que leurs deux salaires seront transférés
directement à la banque durant toute la période du remboursement,
à savoir 7 ans. On lui demande aussi de signer des chèques en
blanc d’une valeur de 80 000 L.E., montant de l’emprunt, et de
40 000 L.E. pour les intérêts que la banque doit empocher. Autres
exigences : avoir un compte dans une autre banque d’un montant
de 10 000 L.E. et être disposé à fournir tous les documents attestant
que l’appartement est enregistré au cadastre et que l’immeuble
où il se situe a été construit légalement. Autre mesure préventive,
l’appartement restera au nom de la banque jusqu’au remboursement
total de la somme. « Une fois que vous aurez réuni tout le dossier,
votre demande sera soumise au conseil d’administration dont la
réunion se tiendra dans deux mois pour étudier tous les cas ».
Moustapha, désabusé, voit son
rêve s’envoler ; il a du mal à se contrôler et commence à injurier
les responsables qui ne font pas cas des besoins des citoyens.
Les fonctionnaires de la banque perdent patience et appellent
les agents de la sécurité pour le mettre à la porte.
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Le
mot magique
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Mais, l’histoire ne se termine pas là. Déterminé
et convaincu de son plein droit, il décide de changer de stratégie.
« Dans notre pays, celui qui a du piston ne sort jamais perdant
d’une bataille. Je me suis présenté comme un modeste citoyen
et on m’a mis à la porte. Essayons donc une autre méthode ».
Son épouse, secrétaire d’un célèbre homme d’affaires, rapporte
ces faits à son patron. Ce dernier lui recommande de trouver
un appartement et de le laisser faire. A partir de ce moment,
le scénario change. Il a suffi d’un simple coup de fil de l’homme
d’affaires à un membre du conseil d’administration pour que
les procédures censées prendre deux mois soient réglées en deux
jours.
« Monsieur Moustapha, vous auriez pu me dire
dès le départ que vous veniez de la part de Mohamad bey et vous
m’auriez évité tout ce traquenard ». Et ce n’est pas tout. Moustapha
a eu cette fois-ci droit à un accueil plus chaleureux, des sourires
et un rafraîchissement dans le bureau climatisé du membre du
conseil en attendant la signature du contrat. Un fonctionnaire
de la banque a même été désigné pour l’accompagner d’un bureau
à l’autre afin d’accélérer toutes les procédures.
Mais, ce n’est pas à la portée de tout le monde
de connaître un député, un haut responsable ou un homme d’affaires
influent pour lever tous les obstacles. Dans les méandres d’une
bureaucratie amorphe, les citoyens passent leur vie à faire
la queue pour obtenir la signature du moindre papier, retirer
un document quelconque ou même toucher une pension ou un dû.
Des gens simples qui souffrent le martyr tout simplement parce
qu’ils n’ont pas de piston. En effet, la raison dit qu’il n’existe
pas de lien. Car pourquoi aurait-on besoin d’un piston pour
renouveler son permis de conduire ou transférer son enfant d’une
école à une autre ou trouver un travail pour son fils qui vient
de terminer ses études supérieures ? Mais la réalité nous prouve
que tout cela nécessite bien un piston. « Dans notre pays, on
dit que celui qui n’a pas d’épaules larges (piston) est battu
sur le ventre. Et que la personne pistonnée est une personne
(masnouda) soutenue et protégée et que chaque problème peut
se régler avec une zaa (un coup de pouce) », dit Sékina Fouad,
écrivaine réputée pour ses batailles contre la corruption. Selon
ses propos, le piston est un code officieux qui gère une grande
partie de nos rapports humains. Dans les pays sous-développés,
c’est une forme de corruption, un sésame qui ouvre les portes
fermées, un code dont profitent certains fortunés, conscients
que les procédures légales n’aboutissent à rien.
Le piston est devenu un style de vie en Egypte.
Plus grave encore, les gens recourent au piston pour obtenir
un droit censé être légitime. « Le recours légal n’est plus
à l’heure du jour. On ne tient plus compte des qualifications
ni même de la compétence pour décider d’une promotion », ajoute
Sékina Fouad. Face à une telle situation, les gens à principes
sont mis à l’écart. Et leur réaction se traduit par un état
dépressif et d’isolement.
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Le
calvaire des idéalistes
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En
effet, plusieurs tentent de ramer à contre-courant en adoptant
le slogan « vivre sans piston ». Mais, on leur rend la vie dure.
Ils sont obligés de passer plus de temps dans les administrations
publiques et de sacrifier des journées entières pour que leurs
problèmes soient réglés. « Je refuse de demander une faveur
ou un service à quiconque. Je suis un homme à principes et je
ne suis pas prêt à me rabaisser pour un service. S’il s’avère
qu’un piston est nécessaire pour obtenir un droit légitime,
alors je préfère y renoncer », explique Ali Fahmi, sociologue.
Une
attitude qui l’oblige parfois à faire des sacrifices. Pour ne
pas subir le stress dans l’administration des permis de conduire
et cartes grises, il a vendu sa petite voiture et circule en
taxi. Quand on ne lui a pas payé son dû pour un programme qu’il
a présenté à la télévision, il a abandonné pour ne pas faire
intervenir un piston. Il a renoncé à une somme de 3 000 L.E.
que lui devait une institution journalistique qui a publié son
livre car les procédures bureaucratiques étaient venues à bout
de sa patience. « J’ai préféré la tranquillité de l’esprit ».
Une philosophie qui a valu au célèbre historien de s’isoler
pour éviter de confronter une société gérée par des principes
contraires aux siens.
Un
choix trop idéaliste pour d’autres. Ahmad est réalisateur à
la télévision égyptienne. Bien qu’il dise ne pas vouloir recourir
au piston, il avoue que sans lui il serait resté chômeur. «
J’ai fait des études de communication et pour être recruté à
Maspero, il m’a fallu un gros piston. Et c’est aussi le cas
de tous mes collègues. Impossible de mettre le pied dans cet
organisme si la personne n’est pas pistonnée ». Dans son cas,
le piston s’est arrêté à son recrutement. Mais, pour d’autres,
c’est le piston qui décide de leur promotion ou affectation.
La preuve, « des services sont créés pour recruter le fils d’une
célèbre speakerine ou le cousin d’un réalisateur. Nos grandes
institutions sont envahies par des dizaines de personnes de
la même famille. Il suffit que l’une d’elles occun poste-clé
pour qu’elle fasse appel à toute sa smala », s’indigne Ahmad.
En
attendant que les choses changent, plusieurs préfèrent être
pratiques. « Si avec le piston, je suis traité comme un roi.
Pourquoi ne pas en profiter ? », s’est dit Achraf, électricien.
Habitant dans le bidonville d’Ezbet Al-Nakhl, ce jeune n’est
ni le fils d’un ministre ni l’ami d’un haut responsable. Mais,
il a l’esprit créatif. Au cours de ses années de travail, il
a pu constituer un cercle important de connaissances. « Tout
a commencé par un simple hasard. J’ai installé le réseau d’électricité
d’un officier dans la sécurité de l’Etat. Et depuis ce jour,
sa carte ne quitte pas ma poche. Il était très satisfait de
mon travail et m’a présenté à tous ses amis pour que je m’occupe
des travaux d’électricité dans leurs villas. A chaque fois,
je demande la carte de mon nouveau client. J’ai gardé de bonnes
relations avec eux, je les appelle de temps en temps durant
les fêtes. Et à chaque fois que j’ai besoin d’un service, j’ai
recours à l’un d’eux. Ces connaissances sont ma plus grande
fortune ». Ainsi, Achraf ne craint plus les tracas de la police
lorsqu’il rentre tard la nuit. Car il suffit de montrer l’une
de ces cartes ou de passer un coup de fil pour éviter les problèmes.
Il a aussi réussi à faire embaucher ses deux fils dans deux
établissements publics et à faire exempter le troisième du service
militaire. Des privilèges qui restent comme une énigme pour
son entourage, qui n’arrive pas à saisir comment cet électricien
a pu en arriver là.
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| Amira Doss |
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