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La vie mondaine
Nous publions pour la 5e semaine les rêves littéraires de Naguib Mahfouz. Une source intarissable où le songe revêt la force du réel, et où le quotidien a une portée onirique.

Rêves de convalescence

Quatre-vingt-quatorzième rêve

Cinq individus, armés de couteaux, me sont tombés dessus, m’ont pris mon argent et se sont enfuis à une vitesse étonnante. Mais certains de leurs traits se sont imprimés dans ma mémoire et, depuis cet incident, j’ai évité de marcher seul dans les petites rues, sauf que les grandes artères ne sont pas exemptes de désagréments. C’est ainsi qu’un jour, j’ai trouvé la circulation arrêtée et les gens agglutinés des deux côtés de la chaussée et, un long convoi de nombreuses voitures n’a pas tardé à arriver. Et quand le dernier véhicule du convoi est arrivé à ma hauteur, j’ai entrevu un visage qui a fait frissonner mon cœur et je me suis mis à murmurer : « C’est sûrement un sosie ».

Quatre-vingt-quinzième rêve

L’accord pour le voyage arriva enfin, et les miens accueillirent favorablement la nouvelle. Ils s’empressèrent alors de me donner de l’argent et je partis sur-le-champ chez le tailleur pour me faire confectionner un costume dernier cri. L’homme accomplit son travail de la meilleure manière et, ne se contentant pas de cela, il apporta un turban élégant et m’en coiffa en disant : « Comme ceci, le costume sera du dernier cri ».

Quatre-vingt-seizième rêve

La bagarre redoubla de violence au bord de la chaussée, au point que son bruit recouvrit celui de la circulation, et je revins chez moi éreinté. Une fois rentré, j’eus envie de me relaxer sous l’eau de la douche. Je rentrai dans la salle de bain et, là, je vis ma nana qui s’essuyait le corps tout nu. J’en fus totalement transformé et me précipitai vers elle. Mais elle me repoussa en m’avertissant que le vacarme de la bagarre se rapprochait de mon domicile.

Quatre-vingt-dix-septième rêve

Ceci est la salle du secrétariat où j’ai passé une bonne partie de ma vie avant de partir à la retraite et dans laquelle j’ai côtoyé un nombre de fonctionnaires dont le destin a voulu que j’assiste à leurs funérailles à tous. Je me suis attardé dans la contemplation de ceux qui occupent cette salle pour voir les jeunes qui nous avaient remplacés. J’en ai été foudroyé. En effet, je n’y ai vu que mes anciens collègues et je me suis précipité à l’intérieur de la salle en criant : « Bonjour, mes chers amis ! », m’attendant à lire trouble et abasourdissement sur leurs visages. Mais il n’en a rien été, aucun d’eux n’a levé la tête de ses papiers, et je me suis replié sur moi-même, désappointé, attristé et, quand est venue l’heure de la sortie, ils ont tous quitté leurs bureaux sans qu’aucun d’eux ait daigné me jeter un regard, y compris la belle traductrice. Je me suis donc retrouvé seul dans une salle déserte.

Quatre-vingt-dix-huitième rêve

Du trottoir, je jetai un regard dans le jardin, à travers les barreaux de fer du mur de clôture. Je vis celle qui avait volé mon cœur, distribuant du chocolat à ses soupirants. Je me précipitai vers la porte d’entrée et pénétrai dans le jardin où je continuais à courir en haletant. Mais, de ma bien-aimée je ne trouvai nulle trace. Je me mis alors à hurler ma malédiction de l’amour. Me tournant vers l’extérieur, je vis la jeune fille, à l’endroit où je me tenais tantôt, tenant le bras d’un jeune homme qui semblait être son fiancé. Je m’apprêtai à revenir sur mes pas, mais je m’affalai, abattu par la fatigue, les atermoiements et l’occasion perdue.

Quatre-vingt-dix-neuvième rêve

C’est un patio en rond, au centre duquel se trouve un palmier élégant et sur lequel donnent des petits logements. En fin d’après-midi, les portes s’ouvraient et les femmes sortaient pour s’asseoir sous le palmier et bavarder entre elles. Les échanges tournaient souvent autour des jeunes filles et du mariage, et je m’installais dans un coin éloigné, pour suivre avec un intérêt soutenu ce qui se disait. Au crépuscule, j’étais tenaillé par la faim et il n’y avait que ma copine d’enfance qui savait ce que j’endurais. Alors, elle se faufilait vers moi, avec une petite assiette dont une moitié était remplie de fromage blanc et l’autre de persil, et nous nous occupions tous les deux à calmer notre faim en écoutant ce qui se disait à propos du mariage.

Centième rêve

Ceci est un tribunal ; ici est le pupitre où s’installe un juge unique, là est le box des accusés où se sont installés les leaders et ça c’est la salle d’audience où je me suis installé pour savoir qui était responsable de ce qui nous était arrivé. Mais j’ai été déçu quand il y a eu un échange entre le juge et les leaders dans une langue que je n’avais jamais entendue auparavant. Puis, se redressant sur son siège, le juge s’est apprêté à prononcer la sentence en langue arabe. Je me suis avancé sur mon siège pour n’en pas perdre une miette, mais le juge m’a montré du doigt et a prononcé la peine de mort. J’ai alors crié pour attirer son attention sur le fait que je ne suis pas concerné par l’affaire et que j’étais venu de mon propre chef pour assister comme spectateur, mais personne n’a prêté attention à mes cris de protestation.

Cent-unième rêve

Nous avions embelli la maison pour recevoir le fils qui revenait après une longue absence, durant laquelle il était devenu une star parmi les stars de la société. Nous passâmes avec lui la soirée sur le balcon — ouvrant l’appartement sur une belle vue et lui procurant de l’air pur — gratifiant le fils de retour de poèmes et de musique jusqu’à minuit. Au matin, je remarquai que la porte donnant accès au balcon avait été obstruée par une grande armoire. J’en eus honte et le fils de retour ne cacha pas sa tristesse, car il lui était ainsi prouvé que des gens de sa propre famille ne voulaient pas de sa présence et détestaient son beau travail.

Cent-deuxième rêve

Enfin, je réussis à dénicher un appartement situé au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble. Mais je ne tardai pas à en être rebuté par son humidité et l’insalubrité de ses locaux. Je cherchai donc de nouveau un autre appartement et je finis par en dénicher un situé au dernier étage. Il était meilleur à tout point de vue mais, fait inhabituel, il plut à verse et l’eau filtra du toit. Nous fûmes obligés de rassembler le mobilier et de le recouvrir de tapis, avant de quitter l’appartement pour nous réfugier dans la cage d’escalier. Le nouveau voisin du rez-de-chaussée sentit notre présence et vint vers nous. Il nous invita avec insistance à nous réfugier chez lui, dans la chaleur accueillante.

Cent-troisième rêve

Qu’est-il donc arrivé à notre maison ? Tous les sièges se sont collés les uns aux autres et leurs pieds ont été collés au sol. Les plafonds ont été délestés de leurs ampoules d’éclairage, les murs de leurs photos et le parterre de ses tapis. Mais qu’est-il donc arrivé à notre maison ?

On nous a dit que c’était là des dispositions prises pour sécuriser la maison contre les vols qui s’étaient multipliés. J’ai répondu, sans hésiter, que le vol m’était préférable à la laideur et au chaos.

Cent-quatrième rêve

Je me suis retrouvé dans le quartier d’Abbassiya, me baladant dans les souvenirs. Je me suis souvenu en particulier de la regrettée Aïn et, l’appelant sur son téléphone, je l’invitai à venir me voir près du sabil. Là, je l’accueillis chaleureusement et lui proposai que nous passions la soirée ensemble au café Al-Fichawi, comme au bon vieux temps. Quand nous fûmes arrivés au café, l’ancien patron défunt se précipita vers nous et nous souhaita la bienvenue. Il reprocha cependant à la défunte Aïn sa longue absence, et elle lui répondit que c’était la mort qui l’avait empêchée de venir. Il n’accepta pas cette excuse et lui dit que la mort ne pouvait séparer les gens qui s’aiment.

Cent cinquième rêve

Tous les hommes, dans notre quartier, se coiffaient au salon de d’Am Abdou, attirés qu’ils étaient par la belle préposée à la caisse. Et nous avions tous souhaité voir notre situation financière s’améliorer pour que nous puissions, tous les matins, nous raser la barbe en présence de cette beauté. Un jour, je me trouvais dans une belle rue, bien propre quand je vis, non loin de là, la belle qui venait dans ma dir. Quand elle fut à ma hauteur, elle se tourna vers moi et tira la langue. Avec une étonnante rapidité, son visage se transforma en un morceau de bois épais bariolé de couleurs. Epouvanté, je m’éloignai en courant, mais le son de sa voix me parvint et quand je me tournai vers elle, je la vis qui dansait avec le patron du salon. Ils étaient pleins de joie et d’allégresse.

Cent-sixième rêve

Une nouvelle s’empara du ministère selon laquelle il y avait eu un coup d’Etat, tôt dans la matinée. Les fonctionnaires s’agglutinèrent autour du poste de télévision et nous écoutâmes le premier communiqué. Un vieux fonctionnaire dit qu’il avait entendu ce communiqué dans sa jeunesse, alors que moi je découvris que le chef du coup d’Etat était un ami intime. De joie, je révélai la chose en disant que la vie — jusque-là assez ingrate avec moi — allait me sourire. Le vieux fonctionnaire me dit que la vie pourrait me sourire mais je pourrais également être exécuté sans jugement .

Traduction de Djamel Si-Larbi

 

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