|
Arafat
. La disparition du chef historique de la révolution
palestinienne a mis toutes les parties face à leurs
responsabilités. Palestiniens, Israéliens et Américains
ne peuvent plus se cacher derrière sa figure emblématique
pour justifier le maintien du statu quo.
|
Les
masques vont tomber |
| Arafat
disparaît ... Un événement qui suscite autant de
peines que d’espoirs, mais ne manque de soulever
l’éternelle question de l’avenir d’un processus
de paix dans le frigo. Une interrogation nourrie
par la réélection d’un George Bush distant vis-à-vis
de la question palestinienne. Ne partageait-il pas
la même vision qu’Ariel Sharon, qu’« Arafat n’est
pas un partenaire pour la paix » ? Une phrase qui
visait à expliquer le refus des Israéliens et des
Américains de négocier avec le chef palestinien,
tenu pour responsable de la deuxième Intifada et
des attaques anti-israéliennes. Une thèse injustifiable
selon les observateurs, puisque personne plus qu’Abou-Ammar
n’était capable de faire autant de concessions ou
de disposer d’autant d’audace pour décider à lui
seul de l’avenir de tout un peuple. « C’était un
prétexte que de dire qu’Arafat était l’unique entrave
au processus de paix », relève Moustapha Eloui,
professeur de sciences politiques à l’Université
du Caire et membre du Conseil consultatif.
Le
président palestinien était le seul leader capable
de résoudre cette quadrature du cercle qui est la
paix avec Israël. Mais il voulait une paix entière,
et non morcelée. Une paix où la Palestine aura Jérusalem
comme capitale et où les réfugiés pourront retourner,
souligne Moustapha Eloui.
Deux
exigences voire deux lignes rouges qu’aucun dirigeant
palestinien ne pourrait franchir. « Si l’Autorité
palestinienne laisse tomber ses deux revendications,
le dossier palestinien pourra revenir sur la scène.
Mais j’en doute fort car le peuple palestinien et
ses factions rejetteront catégoriquement cette idée
», ajoute-t-il.
Les
masques doivent bientôt tomber. Israël en est peut
être conscient. Ariel Sharon a ainsi déclaré qu’une
reprise des négociations est possible avec une nouvelle
direction palestinienne. Mais jusqu’où pourrait-il
aller ? A-t-il vraiment l’intention de relancer
les négociations avec les Palestiniens ? Les réponses
négatives semblent être beaucoup plus que l’affirmative.
De quoi dévoiler les vraies intentions du premier
ministre israélien pour lequel un Arafat affublé
du trait du terroriste était un paravent commode.
Ce
qui a poussé le député travailliste et chef de l’opposition
de gauche en Israël, Shimon Pérès, à estimer que
Tel-Aviv ne pourra plus affirmer qu’il « n’a pas
de partenaire ». « Nous sommes déjà dans l’après-Arafat.
Une direction palestinienne responsable est en train
de se mettre en place et l’on ne peut plus dire
que nous n’avons pas de partenaire » pour des négociations
de paix, a-t-il déclaré en appelant son gouvernement
à faire des « gestes de bonne volonté » en direction
de cette nouvelle autorité. Cette mort d’Arafat
embarrasse beaucoup Israël. Même pour les Israéliens,
le départ d’Arafat a laissé un vide qui ne serait
peut-être jamais rempli. « Arafat a laissé le peuple
d’Israël orphelin, Arafat a été pendant plus de
quarante ans l’ennemi redoutable d’Israël », dit
le rédacteur en chef du journal israélien Haaretz
en ajoutant que les Israéliens vont désormais apprendre
à vivre sans ce symbole redoutable qui heurtait
l’esprit des Israéliens.
|
Le
prix d’un pouvoir solitaire
|
Une
nouvelle direction a donc des chances d’embarrasser
Israël. Mais elle est encore dans le berceau. Arafat
tenait toutes les ficelles en main, il était chef
du Fatah, chef de l’OLP, chef de la sécurité et
cumulait beaucoup d’autres postes et ce n’est pas
le seul inconvénient. « L’Autorité palestinienne
d’Arafat adoptait un mode de fonctionnement basé
sur la corruption et l’exploitation des Palestiniens.
Les conditions de vie ont empiré au cours des années.
Les nouveaux chefs palestiniens, que ce soit Abou-Mazen
ou Abou-Alaa, vont hériter d’une coalition bureaucratique
sécuritaire », commente Mohamad Al-Sayed Saïd, directeur
adjoint du Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d’Al-Ahram. Certes, un nouveau dirigeant
palestinien serait moins intransigeant, mais il
lui faudrait beaucoup de temps avant qu’il obtienne
la légitimité des Palestiniens et la reconnaissance
internationale et par la suite faire les concessions
douloureuses de la paix. Sa marge de manœuvre avec
les factions palestiniennes, notamment le Hamas
et le Djihad, va entrer également en jeu.
Pour
lui, le successeur d’Arafat adopterait une ligne
beaucoup plus dure avec les mouvements de résistance.
Il tiendra d’un bras de fer la sécurité pour devenir
une figure crédible aux yeux des Américains, qui
tiennent toutes les cartes en mains et les distribuent
selon leurs propres règles. Toutefois, les nouveaux
dirigeants palestiniens doivent éviter d’apparaître
comme les instruments de Washington alors qu’ils
ne disposent pas de la légitimité populaire dont
jouissait Arafat. « Aucun Palestinien, après Arafat,
ne pourrait neutraliser les factions palestiniennes,
sinon ce sera la guerre civile. Il ne peut que parvenir
à une trêve avec eux et impliquer certaines de leurs
figures emblématiques dans la direction », précise
SaïdQuoi qu’il en soit, si jusqu’à présent tout
s’est déroulé conformément à la Constitution palestinienne,
une nouvelle ère s’ouvre cependant. Et un succès
à venir dépendra non seulement de ce que vont faire
les Palestiniens, mais aussi de ce que vont faire
les Américains et les Israéliens, comme l’a souligné
à Washington Amjad Atallah, l’un des négociateurs
palestiniens. |
Le
poids de Tel-Aviv et de Washington
|
La
preuve que tout n’est pas entre les mains des Palestiniens
est qu’au lendemain de la mort d’Abou-Ammar, le
maître de la Maison Blanche a souligné que « durant
cette période de transition qui s’annonce, nous
appelons les gens dans la région et dans le monde
à faire ensemble des progrès vers ces objectifs
et vers le but ultime de la paix ». Si Bush était
le premier président américain à s’exprimer en faveur
de deux Etats, israélien et palestinien, il vient
d’annoncer son report jusqu’en 2009, date de la
fin de son mandat. Ce serait alors à la nouvelle
Administration américaine de décider du sort de
cet Etat. Or, il était prévu que les Américains
soient plus efficaces au Proche-Orient. Mais dans
quel sens ? Les analystes craignent que Washington
considère les Palestiniens comme en position de
faiblesse et commence alors à exploiter à fond les
nouveaux dirigeants pour mettre fin à toute lutte,
mais aussi pour les obliger à faire des concessions
sur les questions les plus épineuses. Selon le spécialiste
du CEPS, « dans ce cas-là, les Américains vont brûler
les cartes Abou-Mazen et Abou-Alaa et donc mettre
fin au processus de paix ».
Mais
publiquement, George W. Bush et avec lui Tony Blair
se montrent optimistes sur les chances de relancer
le processus de paix au Proche-Orient après la mort
du dirigeant palestinien Yasser Arafat, mais restent
vagues sur les moyens de le faire. Cet engagement
donne satisfaction au premier ministre britannique,
venu à Washington pour obtenir de son allié une
plus grande implication dans les négociations entre
Palestiniens et Israéliens, aujourd’hui enlisées.
Mais M. Bush, qui vient d’être réélu pour quatre
ans, s’est montré très circonspect sur l’utilité
d’organiser une conférence internationale pour appuyer
la relance des négociations.
«
Je suis toujours en faveur de conférences à condition
qu’elles produisent un résultat », a-t-il lancé,
en laissant l’impression qu’il ne pensait pas que
cela puisse être le cas actuellement. MM. Bush et
Blair n’ont pas davantage annoncé la nomination
d’un envoyé spécial pour le Proche-Orient. C’est
à Colin Powell, le secrétaire d’Etat américain,
dont le maintien n’est pas assuré dans une nouvelle
Administration Bush, que reviendra initialement
cette tâche et il devrait prochainement se rendre
en Israël et dans les territoires palestiniens.
La condition sine qua non de la création d’un Etat
palestinien indépendant est la mise en place d’institutions
démocratiques par les Palestiniens, ont affirmé
MM. et Blair. Ils ont insisté à ce titre sur les
élections qui doivent se tenir dans les deux mois
pour élire le successeur de Yasser Arafat à la tête
de l’Autorité palestinienne. « Je pense que si les
Palestiniens agissent rapidement et essayent même
d’organiser les élections avant 60 jours, cela sera
bénéfique. Plus le délai jusqu’aux élections sera
long, plus les dirigeants et les élites politiques
vont tenter de s’imposer dans le processus politique
et lutter pour la prééminence », souligne Amaney
Jamal, professeur à l’Université de Princeton et
spécialiste du Proche-Orient. Beaucoup dépendra
de ce qui va se passer dans les territoires occupés
au cours des prochains jours.
Pour
sortir de l’impasse, Israéliens et Palestiniens
ont besoin de l’engagement de la communauté internationale.
Il s’agit surtout de revenir à la Feuille de route
en suspens depuis des années. La question est de
savoir s’il existe du côté israélien des dirigeants
politiques qui croient sincèrement à la nécessité
de ces compromis. « Le mort d’un père crée toujours
une profonde douleur. Mais c’est aussi l’occasion
pour réapparaître comme un adulte en pleine maturité.
Le monde observe maintenant le peuple palestinien
orphelin. Le monde espère le voir prendre le contrôle
de son destin, dire adieu à ses rêves de jeunesse
et montrer le courage de voir le monde tel qu’il
est, plutôt que tel qu’il voudrait qu’il soit »,
dit Shimon Pérès. Au-delà de cette prose apparaissent
toutes sortes de difficultés. Renoncer à quels rêves
de jeunesse ? Ceux d’un Etat palestinien ? Ceux
d’une reconnaissance réciproque qui a marqué la
poignée de mains Arafat-Rabin ? Et pourquoi Israël
ne renoncerait-il pas à sa folie démesurée ? La
fin du règne d’Arafat peut ouvrir la voie à beaucoup
de choses. Mais elle a révélé aussi les difficultés
qu’on a toujours tenté de camoufler . |
Inès
Eissa |
 |
|
| 3
questions à... |
| Gamil
Al-Magdalawi,
membre du bureau politique du Front Populaire de Libération
de la Palestine (FPLP). |
|
Al-ahram hebdo :
Comment voyez-vous la scène palestinienne, notamment
à Gaza, après la disparition d’Arafat ?
Gamil
Al-Magdalawi
: Sur le court terme, je crois que la situation
qui va prévaloir à Gaza sera identique à celle qui
régnait il y a quatre ans, c’est-à-dire la poursuite
de l’Intifada et de la résistance avec un effort
sérieux de réorganiser la scène intérieure. C’est
pourquoi nous appelons à la formation d’une direction
d’union nationale car toutes les forces palestiniennes
doivent prendre part à la prise de décision pour
protéger le front intérieur et préserver son unité.
— Ne risque-t-on
pas de voir éclater une guerre civile palestinienne
?
— C’est un risque
qui n’existe pas. Les Palestiniens sont conscients
que le principal ennemi est l’occupation israélienne.
Toute sorte de déviation a toujours été vite réprimée
pour unir de nouveau tous les mouvements. Je ne
veux pas dire que nous sommes des anges. Il existe
certes des gens qui cherchent leurs propres intérêts
et les placent au-dessus de tout. Un simple regard
en arrière confirme que toute anarchie était liée
à un conflit entre tous ceux qui aspiraient au pouvoir,
plus précisément les services de sécurité. Mais
ils restent une minorité qui peut être maîtrisée.
Les Palestiniens luttent contre l’occupation depuis
un demi-siècle et ils continueront sur le même chemin.
— Pensez-vous qu’Israël
mènera à bout son plan de retrait de la bande de
Gaza après la mort d’Abou-Ammar ?
— Les Israéliens
sont sérieux lorsqu’ils parlent de plan unilatéral
de séparation. C’est un grand projet politique pour
Sharon. Au fond, il ne s’agit pas d’un retrait mais
d’un redéploiement autour de la bande de Gaza. Je
crois que c’est un projet sérieux avec ou sans Arafat,
parce qu’Ariel Sharon veut tromper tout le monde
pour détruire toute chance d’établissement d’un
Etat palestinien indépendant capable de se développer.
Par un tel projet, le premier ministre israélien
tourne la page de tous les règlements politiques
basés sur des résolutions internationales. Malheureusement,
certains Palestiniens et Arabes aident Sharon à
appliquer ce plan dangereux .
|
|
Propos
recueillis par
Mohamad
Moustapha
|
Miguel
Angel Moratinos ,
ministre espagnol des Affaires étrangères. |
| Al-ahram
hebdo : Comment voyez-vous l’avenir du Proche-Orient
après la disparition du président Arafat ?
Miguel Angel Moratinos
: Je suis sûr qu’il y aura une nouvelle dynamique
au Moyen-Orient, au moins en ce qui concerne la
position israélienne. Avec la disparition du président
Arafat, les Palestiniens vont élire un nouveau dirigeant,
et j’espère qu’il sera respecté par les interlocuteurs
israéliens. Toutefois, la tâche la plus importante
incombe aux Palestiniens eux-mêmes. Désormais, ils
doivent assimiler la notion de travail commun. Ils
doivent relever les nouveaux défis tout en ayant
un sens de l’avenir et un sens de la responsabilité.
Le plus tôt seront organisées les élections, le
mieux ça sera. Et dans ce cas, la communauté internationale
et bien sûr l’Union Européenne (UE) leur accorderont
tout le soutien possible. Maintenant, nous devons
bouger et faire des pas en avant.
— Mais quel type
d’appui pourrait apporter la communauté internationale,
alors qu’Israël est intransigeant sur la paix ?
— Nous avons une
très grande confiance en Mahmoud Abbass (Abou-Mazen),
mais ce n’est pas la question majeure. L’essentiel
c’est qu’il puisse obtenir la confiance de son propre
peuple. Et la meilleure façon de le faire est de
passer par le support démocratique, c’est-à-dire
les élections. C’est certainement ça le principal
défi. De notre côté, l’UE vient d’approuver un plan
de travail qui fournira aux Palestiniens une assistance
dans le domaine sécuritaire, outre l’assistance
financière. Parce qu’il faudrait leur accorder tous
les moyens pour qu’ils puissent tenir les élections
et faire preuve d’unité.
— Comment peuvent-ils
tenir des élections alors qu’ils sont sous l’occupation
et leurs déplacements trop restreints ?
— En fonction de
la loi, les Palestiniens doivent tenir des élections
présidentielles dans soixante jours. Et il est absolument
nécessaire de les tenir dans le délai prévu. Nous
allons tenter de créer un environnement favorable
à leur organisation. L’occupation pose un problème
certes, mais le plus important est que les Palestiniens
aient la volonté politique pour participer à ce
scrutin et élire un nouveau dirigeant.
|
| Propos
recueillis par
Randa
Achmawi |
|