Al-Ahram Hebdo
: Pensez-vous qu’il existe aujourd’hui une réelle chance d’une
reprise des négociations de paix après la disparition de Yasser
Arafat qui était considéré par Israël et les Etats-Unis comme
un obstacle à la paix ?
Jibril
Rajoub : L’étape de Yasser Arafat était la phase de l’élévation,
de pragmatisme renforcé par la force des positions. Cette
étape où il était possible d’avoir des initiatives et des
concertations grâce à la vision arafatienne est, je pense,
terminée. Maintenant, nous devons prendre conscience que tout
conflit dans les négociations avec Israël doit être précédé
par un consensus national autour d’un programme politique
de lutte contre l’occupation. Ce programme doit être approuvé
par un vote pour que la direction palestinienne puisse avoir
une légitimité dans sa démarche politique. Il est vrai que
la figure du président Arafat faisait émerger naturellement
ce consensus. Mais désormais, personne d’autre ne pourra assumer
seul la responsabilité des décisions et des démarches prises
vis-à-vis d’Israël.
— Qu’en est-il
de la succession de Yasser Arafat ?
— Il n’y aura
pas de successeur ou d’héritier du président Arafat. Yasser
Arafat était un géant, capable de diriger le navire de la
nation palestinienne vers un havre sûr. Lui, avec sa personnalité,
ses valeurs, son engagement et son entendement, lui qui pouvait
être confondu avec la Palestine, ne peut pas avoir d’héritier
ou de successeur.
Le successeur
de Yasser Arafat, c’est les institutions et les lois de la
nation palestinienne ; l’héritage de Yasser Arafat sont ses
visions qui doivent influencer et former une mesure pour nos
relations internes ainsi que pour nos relations et nos démarches
internationales.
— Suivant
la loi fondamentale palestinienne, le chef du Parlement, Rawhi
Fattouh, assume la direction de l’Autorité d’autonomie pendant
60 jours au terme desquels des élections doivent se tenir
dans les territoires occupés. La tenue de ces élections est-elle
possible dans les présentes conditions d’occupation militaire
israélienne ?
— D’abord, nous
allons entamer la première étape qui consistera à consolider
la légitimité des institutions existantes. Ceci indépendamment
de toutes les remarques qu’on peut avoir sur ces instances.
La deuxième étape sera le renouvellement de la légitimité
de ces institutions à travers des élections générales démocratiques,
qui devront donner naissance à une direction légitime au sein
de laquelle pourront collaborer et participer l’ensemble les
forces politiques existantes en Palestine. Ceci sera la seule
garantie de cohésion au sein de la nation palestinienne.
— Pensez-vous
que toutes les formations palestiniennes pourront participer
aux élections, dont les mouvements islamistes du Hamas et
du Djihad islamique ?
— Tout le peuple
palestinien va pouvoir participer aux élections. Et le Hamas
ou qui que ce soit pourra s’y présenter, et aura même la chance
de changer la donne à travers des élections libres.
— Le président
américain George W. Bush a déclaré que le moment est propice,
après la disparition de Yasser Arafat, pour la reprise des
négociations de paix et l’application de la Feuille de route.
Quelles sont vos prévisions pour la période à venir ? Y aura-t-il
un vrai progrès ou une poursuite du statu quo, lourdes de
conséquences ?
— Pour le moment,
notre priorité est celle de rendre hommage au président Yasser
Arafat. Et cet hommage doit se faire à travers le respect
de son message, de ses principes, l’attachement à ses valeurs
et convictions. Celles-ci sont une boussole pour le peuple
palestinien. Quant à Bush, il a été au cours des quatre dernières
années un ennemi déclaré du peuple palestinien et un garant
et protecteur de l’occupation israélienne.
— Qu’attendez-vous
de la communauté internationale et de l’Union européenne pour
relancer le processus de paix moribond au Proche-Orient ?
— Nous luttons
uniquement grâce à nos enfants sans armes. Mais nous avons
sûrement besoin des tous ceux qui se considèrent comme nos
amis et frères. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous
ne pourrons jamais payer un prix politique qui va à l’encontre
de nos convictions et de la légitimité de nos objectifs, en
contrepartie de ce soutien étranger.
— Quelles
étaient les véritables raisons du décès du président Yasser
Arafat ? Certains ont parlé d’empoisonnement. Avez-vous des
informations sur ce sujet ?
— Je ne suis
pas moi-même médecin. Il y a eu quatre équipes de médecins
arabes, dans lesquels on a pleine confiance, qui se sont occupés
du président Arafat et qui nous ont conseillé de le transférer
à l’étranger, et pour cette raison nous l’avons fait entrer
dans un hôpital à Paris. Nous avions confiance dans la capacité
des Français et nous avons aussi confiance dans l’engagement
professionnel et moral des Palestiniens vis-à-vis de Yasser
Arafat ainsi que vis-à-vis du peuple palestinien. Et je suis
sûr qu’on nous fournira un rapport médical détaillé sur les
raisons de la maladie et de la disparition du président Arafat.
Et nous respecterons le rapport français .