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Culture . Professeur de littérature comparée à l’Université du Caire, président et fondateur de l’Association internationale d’études interculturelles, Magdi Youssef défend les cultures marginalisées. Entretien.

« Le monde arabe est victime d’une déculturation »

Al-ahram hebdo : En quoi consiste votre conception des cultures marginalisées et pourquoi intégrez-vous la culture arabo-musulmane dans cette catégorie ?

Magdi Youssef : Les cultures non occidentales sont considérées comme ayant moins de valeur par rapport aux cultures occidentales. C’est une image fausse qu’il faut corriger en juxtaposant les apports des cultures arabo-musulmanes d’aujourd’hui, et non seulement d’hier, à celles des cultures de l’Occident. Les cultures arabo-musulmanes sont marginalisées par les cultures hégémoniques. Et on se bat contre cette hégémonie euro-américaine à travers notre Association Internationale d’Etudes Interculturelles (AIEI).

— Comment établir la juxtaposition socioculturelle entre ces deux pôles ?

— En constatant tout d’abord les différences objectives des systèmes de valeur des formations socioculturelles dans chaque région du monde. Il y a de fausses images qui s’interfèrent et mènent à marginaliser l’autre et à se centraliser, surtout quand il s’agit d’une culture occidentale. Alors, il faut démystifier tous ces processus négatifs qui aboutissent à des « Kulturkampf » (conflits culturels selon l’expression allemande) afin de les transformer en processus d’enrichissement réciproque. Il faut donc bien diagnostiquer et critiquer l’interférence culturelle afin de s’arrêter sur les différences objectives, pour passer ensuite à l’interaction. D’ailleurs, ma théorie s’oppose aux théories eurocentralistes comme celles de Herskovitz (américain) et Malinovski (Anglais d’origine polonaise) ayant pour point de départ la production de la culture et son introduction à une autre. Quant à moi, je trouve que le processus de la réception socioculturelle dans un certain contexte peut avoir un apport productif sur ce qu’on reçoit. Ma théorie se base donc sur le processus de réception socioculturelle en tant que production enrichissante pour toutes les cultures mondiales.

— Pouvez-vous expliquer ce que vous vous voulez dire par la méthodologie de la réception de la culture de l’autre ?

— Il faut que la réception de la culture de l’autre s’opère d’une façon méthodologique dans le sens de reconnaître les différences objectives et non idéologiques de soi et d’autrui. Et en partant de là, on devrait savoir dans quel contexte spécifique cet élément culturel a été créé, et comment je peux profiter de son insertion, d’une certaine manière, dans ma socioculture, quel que soit cet élément spirituel, matériel ... Cela afin d’aboutir à la créativité et donc à l’enrichissement. La voiture est une culture, mais est-ce qu’on peut la produire sans connaître le contexte socioéconomique ?

— Comment rendre le multiculturalisme un fait accepté par l’autre sans aucune hiérarchisation ?

— Tout d’abord, je préfère le terme multiculturel plus que multiculturalisme, parce que ce dernier est une espèce de mystification de diversité en tant que telle alors que je préfère la diversité dans le processus d’épanouissement par le biais d’échange et d’interaction perpétuels. Or, la mondialisation est un processus contraire. D’ailleurs, il faut bien consommer ce que je vous donne, afin de passer à une reproduction. Je trouve que le processus de mondialisation est irrationnel vis-à-vis des processus de réception qui ont un apport fécond de par la différence objective. Ce qui donne, par conséquent, la possibilité de voir autrui de manière différente, de le critiquer et donc voir ce qu’autrui ne voit pas en lui-même, en ces apports et donc on pourrait donner de nouvelles contributions à ce qu’on reçoit de lui. Mais pour aboutir à cela, il faut avoir recours à la méthodologie. Dès que la méthode critique comparative aura la possibilité de démystifier les apports d’autrui, ce dernier sera vraiment dans le patrimoine de soi. Il faut savoir pourquoi s’unifier à un objet dans notre patrimoine ou le patrimoine d’autrui. En juxtaposant mon patrimoine à celui d’autrui, on aura la possibilité de transformer ce qu’on reçoit en épanouissement. C’est le concept de base de notre association qui a pour objectif non seulement de démystifier toutes formes d’hégémonie socioculturelle, mais aussi de promouvoir toutes les possibilités d’épanouissement socioculturelles dans un sens ouvert. Il n’existe pas une culture supérieure et une autre inférieure. Même si l’une jouit d’une atmosphère économique convenable à la création, cela ne fait pas d’elle une culture supérieure.

— A votre avis, le monde arabe est-il victime d’une acculturation ou d’une déculturation ?

— Il est victime d’une déculturation, à mon avis, parce qu’on cherche à s’unifier à l’autre qu’on considère supérieur. Le problème est l’infiltration, qui se fait d’une manière très douce, des critères occidentaux dans notre culture. Je ne demande pas qu’on se replie sur soi, mais d’avoir un esprit critique qui nous permet de comparer entre la culture de l’autre et du même.

Faire connaître à l’autre sa culture contemporaine est devenu une exigence dans une ambiance politique pareille. Je considère qu’on n’a pas pu profiter de la Foire de Francfort, où vous pouvez trouver à l’entrée des photos de savants arabes tels Al-Birouni, Ibn Sina, sans aucune allusion à d’autres qui sont dans notre histoire contemporaine tels Moustapha Moucharrafa, Ahmad Moustagir, etc. Alors, quand je parle seulement du passé, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire tout simplement que je n’ai rien de nouveau et donc je sors de l’Histoire inconsciemment, puisque je n’ai aucun rôle effectif, mais seulement des histoires à raconter

Propos recueillis par
Lamiaa Al-Sadaty

Deux mondes en miroir
Lancer une revue culturelle bilingue franco-arabe est l’incarnation même d’un espace d’échange « qui serait le reflet de ces deux cultures, dans leurs diversités et leurs continuités ». C’est ainsi que se présente le trimestriel Ougarit publié à Paris et réalisé par un groupe de jeunes francophones et arabophones qui croient profondément dans l’interculturalité à travers la connaissance du moi dans le miroir de l’autre. Cette revue trimestrielle (le troisième numéro va paraître prochainement) mérite d’être soutenue, et dans l’esprit d’interculturalité qui est le sien. C’est-à-dire en y participant par des idées, des commentaires et propositions à travers un site accessible à tous : www.ougarit.org

« Notre objectif est double. Faire de la revue un espace ouvert et de libre expression où les diverses cultures francophones et arabophones, chacune portée par sa langue, puissent rendre compte dans leurs littératures, leurs arts et leurs savoirs, de leur richesse et de leur vivacité. D’autre part, attachés à l’idée de communication, nous tenons à la nourrir en offrant une traduction intégrale des textes (dans les deux sens), afin que ces deux langues se présentent l’une à l’autre comme chacune le ferait à elle-même, dans ses harmonies et ses dissonances, mais authentique, réelle, vécue ».

Ainsi, le nom de la revue Ougarit n’est pas gratuit, il s’agit d’une cité-Etat qui prospéra entre les IVe et IIe millénaires de notre ère, sur les côtes orientales de la Méditerranée (Syrie), où le premier alphabet voit le jour, pour ensuite se développer et se répandre dans tout le bassin méditerranéen. Modèle phare de la connaissance qui jaillit sur une terre, locale, pour s’enchevêtrer à d’autres cultures et prendre une dimension universelle. Au commencement était la lettre, et la revue avance le dialogue au prime abord.

Au-delà des rubriques traditionnelles comme les entretiens en littérature, arts et sciences humaines, ou l’espace consacré à la créativité qui pourrait être un laboratoire efficace de traductions, elle essaie de proposer la culture sous des angles imprévus. Comme la rubrique « Géographies en dialogue » qui consiste à présenter des villes et des sites archéologiques ayant été un lieu d’échange et de civilisation dans l’Histoire, comme le quartier latin à Paris. Elle propose une autre rubrique originale intitulée « Liberté ... j’écris mon nom » qui offre un espace de créativité, de libre expression aux prisonniers, dont la voix a été longuement tue.

Un commencement prometteur surtout parce que la revue est axée sur la pensée actuelle et évite les notions toutes faites comme celle de « culture authentique » aux dépens d’une culture qui ne cesse de s’élaborer au carrefour des autres cultures.

Dina Kabil
 

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