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Fait divers . L’assassinat de cinq jeunes filles par leur père dans la région de Sohag, en Haute-Egypte, illustre une violence qui ne cesse de gagner en intensité. Le phénomène touche l’ensemble des classes sociales. Analyses.

Crimes d’un genre nouveau

Il voulait un garçon, mais le destin n’a jamais exaucé son vœu. Après 18 ans de mariage, Abdel-Nasser Mahmoud, muezzin d’une petite mosquée de Sohag, a craqué. Pour « se venger de son épouse », qui ne lui a jamais donné ce dont il rêvait, il assassine sauvagement quatre de ses sept filles. « Je n’ai pas supporté la pression. Je voulais me venger et éviter à mes filles une vie cruelle et dissolue », a déclaré l’assassin qui, tel un monstre, s’est rué avec une arme blanche sur ses victimes âgées de 7 à 15 ans et les a rouées de coups. Les voisins qui ont accouru pour secourir les victimes n’ont rien pu faire. Trois des filles ont été tuées sur le coup. La quatrième a succombé à ses blessures un peu plus tard. L’histoire d’Abdel-Nasser Mahmoud a fait la une des journaux. Simple fait divers ? Certes, mais cette histoire souligne un aspect important de l’évolution de la société. Elle met en lumière cette criminalité violente qui s’est propagée dans une certaine couche de la société. « Nous remarquons depuis quelques années une multiplication de ce genre de crimes extrêmement violents et choquants », explique Azza Korayem, chercheuse au Centre National des Recherches Sociologiques et Criminelles (CNRSC). Elle cite l’exemple de cette jeune fille qui a froidement assassiné son père pour une poignée de livres ou de ce père qui a égorgé sa fille parce qu’elle s’est mariée avec son cousin sans son autorisation. « Les chiffres dont nous disposons montrent que le crime de manière générale a sensiblement reculé, mais en même temps il a doublé d’intensité », assure Azza Korayem. Selon elle, ce sont les évolutions sociales dont l’Egypte a témoigné au cours des 30 dernières années qui sont responsables de cette situation. « La politique d’ouverture et le libéralisme économique mis en place par le gouvernement depuis les années 1970 ont élargi le fossé entre les riches et les pauvres. Les pressions économiques et psychologiques exercées sur les couches défavorisées se sont accrues, ce qui explique la multiplication de ces crimes violents ». Cet avis est partagé par le sociologue et expert en criminologie, Ahmad Al-Magdoub. « La crise économique qui secoue l’Egypte depuis quelques années et la hausse vertigineuse des prix des produits de consommation ont eu un impact sur la nature des crimes », pense Al-Magdoub. Selon lui, toutes les études effectuées récemment montrent que les aspects sociaux ont été négligés par le programme de réforme. Fait révélateur : 90 % des crimes ont pour origine des considérations économiques selon des chiffres du CNRSC. « Le muezzin de Sohag est un homme modeste. Il voulait un garçon pour l’aider à gagner son pain. C’est le cas de nombreux pères de familles. Ils espèrent avoir un garçon parce que c’est un soutien à la famille », explique pour sa part Soheir Loutfi, du CNRSC. Selon les chiffres de la Banque mondiale, la pauvreté a gagné du terrain en Egypte. La pauvreté touchait 16,7 % de la population en 1995/96, contre 19,4 % en 2000 et 22,1 % actuellement. 10 % de la population active est sans emploi, selon les chiffres officiels. La majorité des chômeurs sont des jeunes âgés entre 15 et 40 ans. « L’Etat avait promis que des projets d’investissements seraient créés pour fournir des emplois aux jeunes. Mais cette promesse n’a pas été tenue. Résultat : une déception pour les couches défavorisées qui espéraient améliorer leur situation. Cette déception se traduit souvent par ce genre de crimes violents que nous voyons aujourd’hui », estime Amani Qandil, sociologue. Et d’ajouter : « La plupart des grands projets lancés par l’Etat, que ce soit dans le domaine des transports, de l’enseignement, ou de la jeunesse, servent les riches plus que les pauvres. Par exemple, l’Etat a déboursé des milliards de L.E. pour construire des routes reliant Le Caire à la Côte-Nord, une région fréquentée presque exclusivement par les riches. Cela veut dire que la réforme économique n’a pas réalisé l’égalité sociale, ce qui doit conduire à la violence ».

Si les évolutions économiques et sociales ont favorisé l’apparition d’une certaine forme de criminalité plus violente au sein de la classe défavorisée, elles ont également mené à une nouvelle forme de criminalité au sein de la classe aisée et des nouveaux riches. « C’est ainsi que nous assistons depuis quelques années à des crimes comportant les ingrédients de l’argent et du pouvoir », affirme Amani Qandil. L’exemple le plus flagrant de ce genre de criminalité est celui de l’Arcadia Mall en 2001, lorsque le fils d’une riche personnalité a tué un homme d’affaires de plusieurs coups de couteaux. « Ce sont des gens qui appartiennent à la base à la classe populaire, et qui avec le libéralisme économique de Sadate ont accumulé pouvoir et fortune. Et ils ont transposé dans leur nouveau milieu leur culture de base », estime Ahmad Al-Naggar, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Autre exemple : l’affaire de la chanteuse Zikra qui a été tuée à coups de fusil en 2003 par son mari Aymane Al-Séweidi, un homme d’affaires célèbre. Celui-ci s’est suicidé après son crime. Selon Amani Qandil, les crimes de ce genre ont commencé à gagner cette classe que l’on croyait épargnée. « Le libéralisme économique a favorisé l’apparition de nouvelles formes de criminalité en Egypte. D’une part, nous avons des pressions accrues sur les couches défavorisées et d’autre part nous avons une nouvelle catégorie qui se croit tout permis », affirme Amani Qandil. Et de conclure : « Ces évolutions doivent en fait tirer la sonnette d’alarme auprès de toutes les institutions politiques et sociales qui ont jusqu’à présent abandonné leur rôle, pour éviter que la société dans son ensemble n’adopte cette culture de violence » .

Mirande Youssef
Marianne Youssef

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