Sans
en avoir l’air, il revêt plusieurs facettes. L’homme en
djellaba, qui pose devant la caméra comme l’une des personnes
les plus traditionnelles, émet des avis foudroyants aux
yeux de ses congénères. Il appelle à « révolutionner »
le Coran et à « rationaliser » le religieux. Et l’Organisme
des recherches islamiques dépendant d’Al-Azhar a récemment
recommandé la saisie de l’un de ses livres édité en 1994,
Massouliyat fachal al-dawla al-islamiya (La responsabilité
de l’échec de l’Etat islamique), suite à une motion présentée
par un citoyen de la Basse-Egypte. Or, l’interdiction
n’a fait que mettre l’auteur sous les feux de la rampe
et augmenter le prix de l’ouvrage en question de 7 à 10
L.E. Les idées qu’il y exprime sont largement débattues,
rejetées par une majorité, notamment celles sur l’intégration
des musulmans dans les sociétés occidentales. Al-Banna
y permet le mariage dit de jouissance (mariage temporaire
contre compensation, en vigueur chez les chiites) et donne
la licence aux femmes d’ôter le voile « faisant partie
de la tradition islamique plutôt que de la profession
de foi et des croyances. Car pour ce qui est du vêtement
féminin l’essentiel est la décence », selon ses termes.
Et une meilleure intégration signifiera à long terme une
meilleure pénétration au sein des sociétés d’accueil !
Tranquille,
il se sent bien chez lui, entouré de ses disciples, de
journalistes et de chercheurs, notamment étrangers qui
viennent le consulter de tous bords. Les avis de cet autodidacte
modéré leur paraissent tout à fait raisonnables, en dissonance
avec les courants salafis qui prévalent. La bibliothèque
bien garnie qui étend ses tentacules jusqu’à s’emparer
du logis, autrefois familial, lui confère une certaine
autorité ou soi-disant une certaine crédibilité. C’est
l’héritier d’une veine d’intellos, à commencer par son
père, horloger et spécialiste du hadith, cheikh Ahmad
Abdel-Rahmane Al-Banna, ensuite son aîné Hassan Al-Banna,
fondateur des Frères musulmans, et enfin son frère écrivain
Abdel-Rahmane lequel a signé un célèbre livret d’opéra
fréquemment joué dans les années 1940, Gamil et Bossayna.
Les livres variés de ces derniers ajoutés aux siens sont
rangés sur des étagères couvrant les murs de ce qui est
devenu depuis 1997 le siège de l’Institution islamique
pour la culture et la communication de Fawziya et Gamal
Al-Banna. L’effigie de cette dernière, avec un fichu frôlant
le visage, accrochée majestueusement dans les locaux,
est une manière de rappeler la mémoire de celle qui a
financé tout le projet. Aussi, c’est une riposte contre
tous ceux qui mettent en doute ses sources de financement.
Car ses bons rapports avec la fondation Ford et le Centre
Ibn Khaldoun géré par Saadeddine Ibrahim, à titre d’exemples,
ne sont pas sans attirer les soupçons. « Ma sœur Fawziya
m’avait donné 250 000 L.E. de son vivant, ensuite j’ai
touché quasiment la même somme à son décès. J’en ai fait
un dépôt bancaire. La fondation Ford m’a organisé une
tournée — non lucrative — en France et en Allemagne. Et
le Centre Ibn Khaldoun, où je dirige avec Moheb Zaki une
section intitulée Islamic Information Movement, n’a acheté
que 1 000 exemplaires de mon ouvrage sur la vivification
de l’islam », se défend Al-Banna, sur un ton bien posé,
loin de s’effaroucher. D’ailleurs, il ne manque pas d’ajouter
qu’en tant que collaborateur du Centre Ibn Khaldoun, il
a dû s’entretenir entre autres avec les membres du comité
des religions dépendant du Congrès américain, lors de
sa dernière visite en Egypte. « Je leur ai expliqué que
ce sont les Frères musulmans et non les coptes qui sont
persécutés en Egypte. Entre détracteurs et partisans,
on attribue rarement à ce mouvement interdit sa juste
valeur ». Lui, il détient avec ce mouvement, fondé par
son frère en 1928, un rapport « dialectique ». Sans vouloir
se montrer nostalgique à son égard, il cherche plutôt
à se poser en « outsider » comme il se plaît à le répéter.
Dans ses ouvrages, il défend les Frères musulmans contre
la politique des attentats qui leur a été souvent reprochée.
Evoque le cachet de leur réussite : « Ils ont tout de
suite compris que l’islam politique était l’axe de la
société égyptienne ; il a d’ailleurs constitué l’une des
caractéristiques du peuple jusqu’à l’occupation britannique
et la révolution bourgeoise de 1919 ». Fait référence
à l’opinion exprimée par Hassan Al-Banna : « Nous ne recherchons
pas le pouvoir mais un jour celui-ci nous recherchera
». Commente leur infiltration au sein des syndicats professionnels,
de nature bourgeoise et individuelle, à l’image des Frères
musulmans eux-mêmes. S’abstient implicitement de parler
de la « flexibilité » dont ils ont fait part ces derniers
temps. Garde les documents concernant les genèses du mouvement
dans sa chambre à coucher. Et ne peut s’empêcher de leur
reprocher de temps à autre un certain salafisme ou wahhabisme
… ainsi qu’un manque d’ouverture sur ses idées, alors
qu’il n’a jamais adhéré officiellement à leurs rangs.
« Ils auraient dû tirer profit de mon expérience, qui
peut les aider à se prouver dans les temps modernes tout
en maintenant leurs caractéristiques islamiques ». Et
d’ajouter : « Hassan Al-Banna, lui, avait l’avantage de
continuer là où se sont arrêtés les autres. Par exemple,
il a dû profiter de la théorie salafiste simplifiée présentée
par le réformiste Rachid Réda, disciple et associé de
Mohamad Abdou. Cela lui a économisé une trentaine d’années.
Les Frères d’aujourd’hui ne font pas pareil ». A cet égard,
Al-Banna junior mentionne une citation de son frère aîné
qui lui est chère. Il avait rédigé un petit fascicule
autour des négociations Sedqi-Beven, dont Hassan Al-Banna
avait recommandé la lecture à ses fidèles, en disant :
« Apprenez de ce jeune homme à comprendre la conjoncture
politique et ce qu’est l’analyse politique ».
Un brin d’émotion
colore la narration. Comme il aurait souhaité qu’Hassan
Al-Banna poursuive sa démarche 20 ans plus tard ! Il raconte
avoir appris la mort subite de son frère aîné, chef de
file des Frères musulmans, en prison. C’était au bastion
d’Al-Tor, le 12 février 1949. La famille Al-Banna avait
une cellule « privée », ses membres étant souvent incarcérés.
Les paroisses de cette prison qui servait autrefois de
quarantaine pour les pèlerins abritaient environ 7 000
Frères, 1 000 communistes et 500 juifs. « Sous la royauté,
il n’y avait pas encore de torture. J’étais incarcéré
avec mes frères Mohamad et Abdel-Basset. On était parti
au café attenant pour une boisson. Et de retour, nos collègues
étaient un peu blêmes. L’un d’entre eux avait entendu
la nouvelle à la radio. Je suis resté calme mais à peine
sorti de prison j’ai été me recueillir sur sa tombe. Des
flèches rouges indiquaient la route vers le caveau, depuis
l’entrée du cimetière d’Al-Imam Al-Chaféï ». Malgré une
estime réciproque avec son frère, il s’est démarqué des
Frères musulmans sans pour autant ménager ni son amitié
ni ses services auprès de deux organes du mouvement dans
les années 40, écrit en français Mouna A Akouri dans son
livre L’enseignement de Gamal Al-Banna, où elle retrace
l’itinéraire de ce dernier, ayant pris ses distances avec
la gauche et les islamistes (Editions Dar Al-Fikr Al-Islami,
2001).
Issu d’une
famille libérale, Gamal Al-Banna réclame le retour à la
Constitution de 1923. Il se prononce souvent pour les
libertés en général plutôt que pour l’application pure
et dure de la charia (loi islamique). Il met en garde
d’ailleurs contre l’ambiguïté terminologique qui prête
à confusion, pouvant mener aux abus et à l’autoritarisme.
Pour lui, il est vital de faire une distinction entre
ce qui a trait au domaine de la foi et des croyances (aqida),
principe fondamental (asl), et ce qui relève de la loi
divine proprement dite (charia). Il souligne également
la différence entre la croyance et la loi : la première
a pour siège lcœur, concerne l’individu et s’exprime dans
le culte. Seul Dieu en est juge. Alors que la loi a pour
siège la raison, concerne le groupe social et ses comportements
et relève de l’autorité d’un gouvernement. « Ceux qui
appellent à l’application de la charia par n’importe quel
moyen en oubliant que celle-ci ne peut s’exercer et se
nourrir que dans un climat où règne la foi, prouvent qu’ils
n’ont en tête que le pouvoir (sultan), alors que le concept
de gouvernement en islam s’apparente davantage à la justice
et à l’arbitrage ». Dans son ouvrage Dimocratiya gadida
(Une Nouvelle Démocratie), paru en 1946, il constate que
« le sacrifice de la liberté … mène à l’esclavagisme …,
transforme la démocratie en dictature » et qu’aucun «
principe ou idéologie n’est important en soi ; seule compte
la pensée vivante de laquelle ils naissent ; détachée
de cette pensée, ils ne sont que chose morte, un moule
imposé ». Il précise aussi à cet égard que le pouvoir
corrompt l’idéologie, d’où l’échec de tout éventuel Etat
islamique, chrétien ou socialiste. Justement cette manière
de voir lui a depuis toujours attiré les foudres d’aucuns,
notamment parmi les théologiens et les savants « du pouvoir
». D’ailleurs, lui aussi ne manque pas de leur jeter des
quolibets. « J’essaye de saisir l’essence de l’islam.
Je prêche le retour au texte coranique et à la Sunna confirmée
par le Coran, faisant table rase des interprétations parfois
déroutantes. Car actuellement, le hadith est devenu une
futaie. Le Coran est mis en veilleuse, et c’est le hadith
qui prend le dessus s’agissant de jurisprudence islamique.
Même certaines organisations religieuses ayant émergé
dernièrement s’articulent plus autour de la Sunna qu’autour
du Coran ». Et de poursuivre pour expliquer sa marginalisation
et par l’intelligentsia et par les courants islamiques
: « J’ai une vision différente de celle des cheikhs d’Al-Azhar,
à titre d’exemple, qui veulent appliquer au pied de la
lettre des avis malékites ou hanbalites qui remontent
à la nuit des temps. Ils n’ont pas forcément une culture
générale plus étendue, se limitent pour la plupart à la
matière religieuse et s’encombrent de détails ». Pourtant
Gamal Al-Banna, dont le prénom témoigne de la fidélité
à Gamaleddine Al-Afghani, un réformiste musulman du XIXe
siècle, détient un savoir encyclopédique. Il ne cesse
d’étendre les liens. Par exemple, il a consacré en 1977
un ouvrage à la République de Weimar, demandant aux deux
mouvements de masse en Egypte : le mouvement syndical
et les Frères musulmans d’en tirer des leçons. Il a aussi
signé en 1948 une Critique de la théorie marxiste. Et
bien plus tard, vers 1995, il publie Le Mouvement syndical
égyptien : cent ans d’histoire. Car à un moment donné
Gamal Al-Banna s’est posé également en syndicaliste mais
s’est vite lassé du travail sur le terrain « qu’il fallait
absolument rationaliser, notamment en présence d’éléments
gauchistes qui œuvraient plutôt à répandre leurs idées
qu’à servir la cause ouvrière ». Il se contente alors
de traduire des ouvrages sur le syndicalisme et d’en divulguer
la culture à travers des cours jusqu’en 1993, notamment
à l’Université ouvrière. C’est vrai qu’il apprécie travailler
en indépendant, pour avoir le loisir de laisser tomber
quand bon lui semble. Son épouse dont il regrette la disparition
l’encourageait. Une femme coquette, comme il la décrivait,
qui changeait sa couleur de cheveux au gré de sa fantaisie
et avec qui il se rendait souvent au cinéma, surtout lorsqu’ils
habitaient dans le quartier cosmopolite de Daher . |