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6 octobre . Comment les Egyptiens se représentent-ils leur pays ? Quelle image en ont-ils ? Et que veut dire pour eux la notion de citoyenneté ? L’Hebdo a mené son enquête à l’occasion de la commémoration de la guerre du 6 Octobre 1973.

Citoyonneté dans le brouillard

Qu’est-ce que la citoyenneté en Egypte ? Est-ce tout simplement le hasard qui nous a fait naître sur un même sol ? Une simple coïncidence et un coup du destin ? Ou s’agit-il d’une relation plus profonde, d’un choix et d’un désir d’y rester, d’un sentiment d’appartenance qui se traduit par une volonté de vivre ensemble au sein d’une même nation ?

La théorie dit que l’Egypte ne connaît pas le problème d’appartenance et que tous les indices sont là pour prouver que ses citoyens jouissent des mêmes droits. « La Constitution égyptienne de 1923, la première Constitution libérale dans le monde arabe, stipule que tous les citoyens sont égaux en droits et en devoirs sans discrimination aucune de sexe, de religion ou de tendance politique », révèle le Dr Hala Moustapha, chercheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Pourtant, la réalité semble révéler une autre image. Celle d’un peuple qui perd de plus en plus de son attachement pour sa patrie. « Toutes les Constitutions et les législations du monde ne peuvent rien changer au fait que tous les indices prouvent que l’Egyptien ne se sent pas sécurisé dans son pays et se sent plutôt comme un étranger sur son propre territoire », se révolte l’écrivaine Sékina Fouad. D’après elle, il s’agit d’une citoyenneté en crise. Car il est impossible de se sentir à la fois marginalisé et citoyen. Comment souffrir du chômage, de la pauvreté et de l’isolement et exprimer un attachement à son pays ? Comment se sentir humilié quotidiennement, perdant son sentiment le plus élémentaire d’être protégé et respecté et pouvoir continuer à appartenir ?

Il est donc évident que cette réalité que les Egyptiens vivent au quotidien remette en cause la citoyenneté. Et les preuves sont là. Les interminables files d’attente d’Egyptiens devant les bureaux d’immigration des ambassades des pays européens ou celles du Golfe témoignent de la déception que vivent ces gens. « Offrez-moi une vie digne et humaine. Promettez-moi que je pourrai nourrir et éduquer mes trois enfants et fournir un niveau de vie respectable à ma famille ici pour que je reste et que je ressente une appartenance à mon pays ». Salama, qui vient d’obtenir un visa pour le Koweït, est diplômé de la faculté d’ingénierie depuis six ans. N’ayant pas trouvé un métier correspondant à ses études, il s’est trouvé forcé de travailler comme plombier pour gagner sa vie. Une situation qu’il n’arrivait plus à admettre et qui l’a poussé à chercher un emploi dans un pays du Golfe.

Un désespoir qui pousse également des centaines de villageois à vouloir traverser coûte que coûte la Méditerranéenne pour arriver à l’autre rive, à la recherche du rêve.

Et ceux qui ont choisi de rester ne semblent pas non plus satisfaits de leur choix. Leur frustration se manifeste tous les jours dans leur colère ou encore, dans leur silence.


Le fléau de la passivité

Un silence qui, selon le Dr Milad Hanna, historien, n’est que la preuve d’une passivité et d’une conviction chez l’Egyptien que rien ne changera de toute façon. « Le baromètre de l’appartenance est en baisse continue. Et il est facile d’arriver à ce constat en examinant quelques indices concrets ». A savoir, d’après Hanna, l’absentéisme de la majorité des Egyptiens dans les législatives, l’absence de toute forme de participation politique chez les jeunes que ce soit à travers les partis ou au sein des universités, une passivité qui prouve que l’Egyptien a perdu tout espoir en un changement concret, convaincu que tout est imposé. Une passivité qui a fait de lui un citoyen passif et non pas un « participant actif ». Un constat auquel est arrivé le député Aymane Nour qui vient de lancer l’idée de créer un parti politique, Al-Ghad (le Lendemain), ayant pour rôle de sensibiliser les Egyptiens à devenir des participants actifs dans la vie politique de leur pays et ainsi renforcer leur sentiment d’appartenance. « Cette passivité est due au fait que l’Egyptien se sent écarté de tous les plans de réforme ou de planification alors qu’il est censé être le premier concerné », explique Aymane Nour.

Pourtant, cette passivité ne semble pas aller de pair avec la nature de l’Egyptien. Car l’Histoire est riche en moments forts où celui-ci a prouvé à quel point il était fier d’appartenir à son pays. « De la révolution de 1919 où il a adopté le célèbre slogan : la religion appartient à Dieu mais la patrie nous appartient, en passant par la Révolution de 1952, la guerre de 67, jusqu’à la victoire du 6 Octobre, la rue égyptienne vivait sous le signe du patriotisme. Et même après la défaite de 67, une volonté sans précédent régnait et une détermination à récupérer notre territoire hantait les esprits », se rappelle Gamal Badawi, historien et ex-rédacteur en chef du journal Al-Wafd du parti de l’opposition. Badawi évoque toute une époque où l’appartenance se faisait ressentir dans les menus détails de la vie quotidienne.

« Comment oublier les chansons patriotiques d’Abdel-Halim et d’Oum Kalsoum qui retentissaient dans les rues, les cafés et les maisons de notre pays ? Celles-ci avaient le même impact que les discours politiques d’Abdel-Nasser. En les écoutant, un sentiment de fierté nous envahissait et nous étions prêts à tout pour voir notre pays libre », se rappelle avec nostalgie et non sans regret Am Ahmad, habitant de Port-Saïd.

Ce propriétaire de kiosque de cigarettes sait de quoi il parle puisqu’il est l’un des soldats ayant participé à la guerre de 1956.

Mais, à chaque époque son appartenance. Aujourd’hui, les choses ont changé, les priorités aussi. C’est l’avis de Khaled Youssef, metteur en scène de deux films abordant le thème de l’appartenance (La Tempête) et (Mariage par décret présidentiel). C’est d’ailleurs cette transformation dans la notion de l’appartenance qui l’a intéressé.

« L’ère de la libération des terres est révolue. Il n’y a plus d’ennemi à attaquer ni de terre à libérer. Il est logique que ces moments de guerre et de crise soient les moments où se reflète le plus haut degré d’appartenance. Mais aujourd’hui, le premier souci de l’Egyptien, c’est de pouvoir satisfaire ses besoins et obtenir ses droits. Et en l’absence d’un climat qui lui permet d’arriver à cela, il est aussi normal que son appartenance s’atténue et qu’il arrive à ce stade de reniement à l’égard de sa patrie », commente Khaled Youssef.


Appartenance-fierté

Il est vrai que l’incapacité de l’Egyptien à obtenir ses droits et l’état d’humiliation et d’oppression qu’il subit sont à l’origine de ce manque d’appartenance. Pourtant, pour nombreux, les choses vont plus loin.

Les derniers événements qui se sont déroulés sur la scène politique mondiale ont déstabilisé la confiance du citoyen en sa patrie. La situation en Palestine, la guerre en Iraq et l’absence d’un rôle égyptien influent ont choqué les Egyptiens. « Le citoyen n’a plus le sentiment que son pays a du poids sur la scène internationale, voire régionale. L’absence de sentiment de fierté ne peut être dissocié de l’appartenance. Il finit ainsi par perdre sa confiance en la capacité de son pays à le protéger », révèle Gamal Badawi.

De plus, d’autres événements ont accentué chez l’Egyptien ce sentiment d’échec et d’insécurité. Le zéro obtenu par son pays dans le vote pour l’organisation de la Coupe du monde n’était qu’une autre déception. « Nous avons eu le sentiment de passer d’une défaite à une autre sans savoir pourquoi », explique Hag Farghali, propriétaire d’un magasin de jus de fruits à Tahrir. Un échec qui vient d’être soulagé par l’obtention de cinq médailles au cours des Jeux olympiques d’Athènes et qui a donné une lueur d’espoir aux Egyptiens et les a surtout réconfortés. Les pancartes dans les rues, les félicitations dans les journaux et les suggestions de la part de simples citoyens voulant prouver leur loyauté se sont succédé. « Nous parrainons tous ceux qui lèvent haut le nom de l’Egypte », vient de pun propriétaire de fermes dans le quotidien d’Al-Ahram tout en offrant une ferme à chacun des cinq athlètes. Un autre citoyen enthousiasmé a envoyé un courrier dans lequel il exprime sa volonté de contribuer par son argent, son temps et son énergie à la réalisation de plus de réussites. « Je me porte volontaire pour tout acte pouvant servir à rehausser l’estime de notre patrie ».

Une joie qui était automatiquement traduite par des gestes concrets. Et qui permettent à certains de dire que « le sentiment d’appartenance ne s’est jamais éteint chez l’Egyptien puisqu’il suffit qu’un simple événement le ressuscite », affirme le Dr Hala Moustapha.

Salah Jahine n’est-il pas arrivé au même constat il y a plus d’un demi-siècle quand il a décrit cette relation particulière liant l’Egyptien à sa patrie ? Une relation faite d’un amalgame d’amour et de haine en même temps. « Pour moi, l’Egypte est la chose la plus belle et la plus chère. Je l’aime à la folie mais je la hais aussi et l’injurie tout en continuant à l’aimer comme si elle était une accoutumance ».

Amira Doss

 

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