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kerdassa . Le quartier souffre d’une pénurie d’eau depuis cinq ans. Face à l’indifférence totaledes responsables, les habitants désespérés ont recours au système D pour s’approvisionner.

Soif au bord du Nil

Il suffit de prononcer le nom de ce quartier pour que les esprits fassent allusion aux activités liées au tourisme, aux produits de l’artisanat, aux galabiyas et aux tapis tissés à la main. Mais, cette fois-ci la visite du quartier montre une autre image, celle de la souffrance quotidienne de plus de 100 000 habitants. Pourtant en franchissant la rue principale du quartier, rien ne semble bizarre. Le commissariat de Kerdassa, les petits ateliers et quelques restaurants accueillent comme d’habitude les visiteurs. Ce n’est qu’en s’engouffrant dans les ruelles étroites et boueuses que l’on réalise qu’il existe un véritable problème. On n’a même pas besoin de poser de questions, car dès qu’un étranger s’aventure dans ce quartier, il est assailli par ses habitants qui n’hésitent pas à lui faire le récit de leurs déboires quotidiens. « S’il vous plaît, promettez-nous que vous allez faire parvenir nos voix aux responsables. Si vous savez dans quelles conditions nous vivons », lance une vieille femme en galabiya noire. Chargée d’un jerrican à chaque main, elle nous montre le trajet quotidien qu’elle parcourt pour se rendre jusqu’aux voitures qui vendent de l’eau potable. Ces camions stationnent sur la route principale, car ils ne parviennent pas à s’engouffrer dans les ruelles. Un parcours qui devient plus pénible au retour pour cette vieille femme lorsque les jerricans sont pleins. « Je n’ose pas demander l’aide d’un voisin, car dès que les camions font leur apparition, tout le monde se bouscule et c’est la cohue. Chaque famille envoie plusieurs membres afin d’avoir suffisamment d’eau pour tenir au moins la journée », dit-elle tout en avouant que le soir elle ressent un mal de dos terrible. D’autres nous racontent les tracas de personnes atteintes d’insuffisance rénale, ou de femmes enceintes ayant fait une fausse couche pour avoir porté de lourds jerricans durant les premiers mois de leur grossesse ou encore l’histoire d’un incendie qu’on n’a pas réussi à éteindre par manque d’eau.

Dès que les enfants aperçoivent les camions, des cris d’excitation mêlés de soulagement font vibrer tout le quartier. On a l’impression de faire un voyage dans le temps et remonter à l’époque des saqqas (les vendeurs d’eau) qui circulaient dans les ruelles de la Mahroussa pour l’approvisionner en eau. Mais qui aurait pu imaginer qu’au XXIe siècle, les habitants de certaines régions d’Egypte, le don du Nil comme on l’appelle, seraient un jour dans cet état. « Le jerrican coûte 50 pts. J’ai besoin d’au moins trois jerricans par jour pour suffire aux besoins de ma famille. Avec une pension de 250 L.E. par mois, comment voulez-vous que j’assume cette dépense supplémentaire et pourtant vitale ? Sans oublier la nourriture, les frais de scolarité et de transport, et bien d’autres charges ? », s’indigne Hag Hassanein, père de cinq enfants.

Ce cauchemar a en effet commencé il y a cinq ans, quand les habitants de Kerdassa et des régions avoisinantes se sont trouvés privés d’eau. Au début, l’eau potable coulait des robinets de façon irrégulière, et les habitants s’y sont adaptés. « Nous avons pris l’habitude de rentrer tous dans nos maisons en même temps pour accomplir toutes les tâches ménagères en un temps record avant que l’eau ne soit coupée. Nous prévoyions également des stocks d’eau pour le lendemain matin, car l’eau potable n’arrivait que vers minuit. Nous n’avions de l’eau que deux ou trois heures par jour, puis plus rien jusqu’au lendemain à minuit », se rappelle Oum Hind.

Et pendant ces cinq ans, les habitants de Kerdassa ont fini par rythmer leur quotidien en fonction des horaires de distribution d’eau. « A l’époque, nous avons posé des questions sur les raisons de cette pénurie. On nous a répondu que la consommation en eau de la région des Pyramides avait augmenté et qu’il fallait couper l’eau dans certains quartiers pour mieux répartir la consommation dans d’autres zones », explique Hag Chahat Al-Guindi. Cet homme à la retraite connaît le problème à fond. C’est lui qui a été délégué par ses voisins pour suivre et défendre le dossier à la municipalité.


Initiatives et solutions individuelles

Mais, avec les années, la situation s’est aggravée jusqu’à devenir insupportable ces derniers mois. Aujourd’hui, les habitants ne voient plus une seule goutte d’eau couler dans leurs robinets et les plus chanceux y ont droit toutes les 72 heures. « Ce sont les maisons situées sur la rue principale qui en reçoivent un peu, puisque leurs logements sont à proximité de la conduite principale. Mais, plus on s’éloigne, plus l’eau devient rare », explique Nagah Zaki, fonctionnaire municipal chargé du secteur de l’eau potable. Sa position est très délicate. Car d’une part, il doit calmer la colère des habitants en leur donnant des bribes d’explications et d’autre part, il confie être lui-même un citoyen privé de son droit le plus élémentaire, puisqu’en tant qu’habitant du même quartier, il est aussi privé d'eau.En adressant des plaintes au bureau concerné, il a été offusqué par leur réponse. « Notre département s’occupe uniquement des habitants des quartiers urbains. Les zones rurales ne sont pas de notre ressort. Vous oubliez peut-être que vous avez eu accès à l’eau potable illégalement depuis les années 1980. Il est temps d’en subir les conséquences ». Une réponse qui tombe comme un couperet. « En tant qu’êtres humains, les villageois n’ont-ils pas eux aussi droit à l’eau potable ? Et cela voudrait-il dire que nous serons livrés à nous-mêmes ? », lance Hag Chahat.

Pour comble de l’ironie, les fonctionnaires chargés d’encaisser les factures se présentent chaque fin de mois dans le quartier pour réclamer le prix d’un service dont aucun habitant ne profite !

Face à une telle indifférence, les gens du quartier ont dû prendre les choses en main. A chaque pâté de maisons, trois ou quatre familles se sont cotisées pour installer des pompes servant à tirer l’eau directement de la nappe phréatique. Une solution qui a coûté à chaque famille 500 L.E. mais qui n’a pas pour autant réglé leur problème. « Cette eau contient trop de minéraux pour être consommée par les citoyens. Nous l’utilisons uniquement pour accomplir les tâches ménagères et faire notre toilette », explique Mahmoud Mourad, un professeur. Pour en avoir le cœur net, ce professeur a envoyé un échantillon de cette eau au laboratoire de l’Organisation mondiale de la santé. Le résultat des analyses a révélé un taux élevé en sels, fer et sulfates et donc que cette eau ne pouvait être consommée par les citoyens .

Pourtant, certains sont contraints de l’utiliser. « Nous faisons la cuisine et préparons notre thé avec cette eau, car nous n’avons pas les moyens de nous payer chaque jour des jerricans d’eau », dit Oum Chalabi. Et ce n’est pas un hasard si cette femme souffre d’insuffisance rénale depuis deux ans. D’autres ont placé une sorte de filtre sur leurs robinets. Des filtres en tissu de gaze qui retiennent les grains de sable et les petits cailloux. Un procédé qui ne peut en aucun cas éliminer les minéraux et les sels. Et comme la nappe phréatique se situe à 60 mètres de profondeur, il y a des risques que cette eau soit contaminée par celle des égouts.

Et ceux qui en ont les moyens achètent l’eau potable vendue par les camions. Un commerce devenu lucratif depuis quelques mois dans plusieurs quartiers du Caire. Car au cours des dernières années, les quartiers privés d’eau se sont multipliés. Les habitants du quartier des Pyramides, du pâté de maisons qui entoure le club d’Al-Rimaya, ceux des immeubles de Montasser et même à Madinet Nasser ou plus loin Maadi, les habitants de la région de Kotsika ont manifesté leur colère en faisant la grève dans la station du métro. Mais, la réponse a été une indifférence totale.

A Kerdassa, les habitants assistent, impuissants, aux travaux effectués dans la région qui se déroulent sous leurs yeux. Des projets qui visent seulement à augmenter l’approvisionnement en eau potable des zoneurbaines voisines.

Ils savent que pour le moment, aucun plan ni projet ne semble prévoir que l’eau coule de nouveau des robinets. La seule solution que proposent les responsables, c’est de leur faire creuser deux puits à une profondeur de 160 mètres pour atteindre une nappe phréatique propre à la consommation. Une solution qui ne semble guère leur plaire. « Si nous acceptons cette offre, nous ne pourrons plus jamais réclamer notre droit d’approvisionnement en eau provenant de la conduite principale », dit Hag Chahat.

Actuellement, les habitants de Kerdassa tentent de faire pression. A l’approche des élections, ils tiennent à ne pas répéter la même erreur, celle d’avoir voté pour un candidat qui ne tient pas ses promesses .

Amira Doss

 

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