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La vie mondaine
Dans son recueil de nouvelles Al-Akhar (L’Autre), Leïla Al-Cherbini pioche dans le réel, dans les rapports conflictuels au pouvoir, pour retrouver des moments humains non dits. Voici deux nouvelles.
L’Autre

14

L’assemblée était réunie. Le sérieux s’imposait et chacun des participants lisait un document qui avait été posé devant lui, sur la table des réunions. C’était une déclaration. Déclaration qui allait circuler autour de la table et sur laquelle chacun des participants allait apposer sa signature.

Un des révolutionnaires avait été condamné à la prison à vie et d’autres allaient, de toute évidence, connaître le même sort. Les membres du comité avaient le sentiment de pouvoir faire quelque chose.

Ils avaient d’abord pensé à d’autres commissions. Ils avaient pensé à une pétition. C’étaient des commissions et non des individus.

— La commission n’est pas tout à fait d’accord avec cette déclaration.

— La commission ne s’intéresse qu’aux révolutionnaires de son propre courant politique.

— Nous pouvons publier la déclaration au nom de notre commission.

— Qui est d’accord ?

Les mains se levèrent comme si cela avait été convenu à l’avance. Les yeux parcoururent encore une fois le contenu de la déclaration. Le rapporteur de la commission, glissant la feuille vers le secrétaire et numéro deux de la commission, continua :

— Quand nous aurons fini de recueillir les signatures, nous passerons au deuxième point de l’ordre du jour, qui concerne la fermeture du journal Sabah Al-Kheir.

* * *

La journaliste de l’hebdomadaire Sabah Al-Kheir apposa sa signature au bas de la liste et fit glisser la feuille vers la collègue assise à côté d’elle.

Sa collègue était occupée à écrire. La journaliste se demanda si c’était là une autre déclaration, ou des points qui allaient être soumis au débat sur la fermeture du journal ou bien une mise en garde.

Elle se posa la question mais n’osa pas jeter un regard sur ce qu’était en train d’écrire sa collègue. Le sérieux qui s’imprimait sur le visage de la collègue était, et de très loin, beaucoup plus appuyé que celui que l’on observait sur les visages des autres collègues. Cela lui fit penser que sa collègue s’apprêtait à lancer une bombe. Une de celles qu’elle avait pris l’habitude de balancer dans des réunions précédentes, quand le pays traversait des conjonctures difficiles.

Avant qu’elle n’eût trouvé une réponse à ses questionnements, sa collègue ratura la feuille, la déchira, mit les bouts de papier dans le cendrier et se remit à écrire.

Elle s’arrêta un moment.

Son arrêt attira l’attention de la journaliste. Son regard tomba sur la feuille et elle y lit l’expression « il faut supprimer » qui était soulignée d’un trait et en dessous il y avait les chiffres 1,2,3 suivis d’opérations de multiplication et d’addition.

Le secrétaire de la commission dit :

— Passons maintenant au sujet suivant ; la fermeture du journal Sabah Al-Kheir.

La journaliste continua sa lecture de la feuille pendant que sa collègue, absente, fixait le vide.

La journaliste lisait : « Il faut supprimer l’argent de poche des enfants. Il faut supprimer les fruits. Il faut supprimer ... » puis, à son tour, elle fixa le vide.

Pendant ce temps-là, le rapporteur expliquait le point de vue de la commission sur la suppression du journal et demandait : « Qui est d’accord ? ».

Les mains qui étaient d’accord se levèrent, sauf deux.

Le rapporteur, les yeux perdus dans le vide, se posait des questions pendant que la journaliste se demandait elle aussi si la suppression d’autres dépenses allait équilibrer le budget familial.

15

Elle rentra chez elle ...

Une masure en tôle sur un terrain abandonné.

Elle rentrait avec son nourrisson nouveau-né.

Elle le retrouva.

Le lit avait changé.

C’était devenu un lit pour deux personnes.

Il avait ramené une savonnette.

Il avait également apporté de l’eau ; c’est que l’eau est rare dans les parages. L’eau venait avec la pluie et les puits se trouvent loin de là où ils sont. Il avait apporté une grande quantité d’eau. Comment avait-il fait ?

C’était elle qui, d’habitude, ramenait l’eau. Elle s’acquittait de cette corvée même quand elle était enceinte. Jusqu’au dernier mois de sa grossesse, elle partait avec, sur la tête, le récipient vide qu’elle ramenait plein du précieux liquide.

Elle ne s’était jamais plainte.

Elle savait qu’il était vieux et avancé en âge.

Mais elle l’aimait.

Quand elle regarda le lit, elle comprit qu’il avait souffert pour le transporter.

Il partait jusqu’à la forêt pour couper du bois et gagner un peu d’argent.

Un argent qui couvrait à peine le minimum de leurs besoins.

Ils utilisaient un peu du bois qu’il coupait, pour faire du feu afin de faire la cuisine.

Du riz avec un peu de sauce ou bien une pâte avec de la farine de maïs.

Peu de nourriture.

Tout semblait en petite quantité dans cette masure.

Peu d’argent, peu de nourriture, peu d’eau.

La savonnette interrompit le cours de ses pensées.

Elle en était contente. Elle allait pouvoir laver les vêtements du bébé et même ses propres vêtements. Elle se rendit à la petite cabine qu’il avait construite avec quelques pierres empilées, afin de protéger le bain des regards indiscrets. Bien que pauvre, il tenait à la propreté. Elle trouva une autre quantité d’eau dans la cabine. Elle y trouva également une surprise, une autre savonnette. De ces savonnettes qu’utilisent les gens riches pour leur toilette.

Elle sourit.

De l’eau, du savon et un grand lit.

Il lui dit :

— C’est moi qui ferai la lessive ; je laverai tes habits et ceux du bébé. Occupe-toi seulement de ton bain et dors dans le lit.

Une année était passée depuis qu’elle parcourait les rues à la recherche d’un travail comme domestique.

Elle avait quitté son village pour fuir la faim et s’était réfugiée dans la ville. Elle s’était dit qu’elle allait trouver du travail, d’autant plus qu’elle avait une certaine maîtrise de la langue française.

Elle ne savait ni lire ni écrire, mais sa mère était domestique dans une maison où l’on parlait français, alors que son père y avait la fonction de gardien. Elle avait cru que le français allait lui faciliter l’accès au travail dans les maisons.

Seulement, tous les gens de la ville connaissaient le français.

Et puis les gens ne recrutaient pas leurs domestiques dans la rue.

Elle lui avait demandé de la laisser se reposer.

Il lui avait offert l’hospitalité.

— Ma femme m’a quitté pour un autre homme et m’a laissé seul, lui avait-il dit.

Elle lui avait demandé :

— Acceptes-tu que je vive avec toi en tant qu’épouse ? Je suis fatiguée de la vie dans la forêt et je ne supporte plus la pauvreté ni la faim. Je travaillerai comme domestique et te rapporterai un peu d’argent.

Il l’avait acceptée comme épouse.

Elle prit un bain.

Elle sortit du bain, vêtue de vêtements propres.

Elle le trouva assis en train de lui laver ses vêtements maculés de sang.

Elle s’endormit. C’est qu’elle était exténuée. Elle rêva qu’elle vivait dans un de ces palais où elle voulait travailler comme domestique.

Elle rêva que lui était le maître de la demeure et qu’ils mangeaient de la viande.

Elle se frotta le nez et se réveilla.

Elle le trouva à côté d’elle, caressant les mains du bébé.

L’amour irradiait de ses yeux.

Le bébé avait les yeux fermés. Il les ouvrait rarement.

Il avait à peine trois jours.

Elle le regarda.

Puis elle referma les yeux et l’image de son homme regardant le bébé en souriant effaça petit à petit l’image du palais.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Ibrahim Aslane

Elle est née en 1935 et décédée en 1999.

Elle s’est spécialisée au début de sa carrière dans les mathématiques pures, puis s’est orientée vers la politique. Elle a ainsi défilé dans les rues de Paris parmi les étudiants de mai 1968. Son premier recueil de nouvelles Al-Karza (La Cerise) date de 1994, puis il y a eu Al-Akhar (L’Autre) en 1995 ou encore Al-Nesbiya (La Relativité) influencée par son parcours scientifique. Francophone, elle était à cheval entre les deux cultures orientale et occidentale, l’égyptienne et la française. Sa nouvelle est l’expression de la solitude, et du sentiment de dépaysement. De la façon la plus simple, elle dépeint par le menu détail la classe moyenne égyptienne.

 

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