Al-Ahram
Hebdo : Vous avez récemment écrit que « L’OMC était
à nouveau d’attaque après l’adoption du Document
cadre de Genève ». Comment analysez-vous ce document
?
Walden Bello : Je pense
que l’OMC va vers de plus en plus de libéralisation,
dont celle des services de l’économie, les services,
les finances, ainsi que des affaires liées à l’investissement,
après avoir souffert un revers avec l’effondrement
de la réunion ministérielle de Cancun, le 15 septembre,
l’année dernière. La question était de savoir si
l’OMC restait un outil efficace pour la libéralisation
du commerce. Au début, la réponse des Etats-Unis
a été de tenter de détruire le G20, qui était un
regroupement de pays en développement, de grands
pays d’agriculture, dont le Brésil et l’Inde qui
empêchaient plus de libéralisation des marchés des
pays en voie de développement à Cancun. Mais ensuite,
les Etats-Unis ont abandonné cette stratégie et,
quand ils réalisèrent qu’ils avaient réellement
besoin de l’OMC et qu’il ne pouvaient se contenter
d’accords bilatéraux, début 2004, ils se sont mis
à vouloir persuader les pays en voie de développement
au lieu de les menacer. Ils voulaient convaincre
ces pays qu’il était dans leur intérêt que l’OMC
bouge à nouveau sur ce qu’on appelle l’agenda de
Doha. Mais la principale chose qu’ils ont faite
est qu’ils ont intégré le Brésil et l’Inde, les
leaders du G20, en tant qu’acteurs principaux dans
les négociations pour l’agriculture, reconnaissant
ainsi leur statut de leaders des pays en voie de
développement. Il y a eu la rédaction du document,
menant à la réunion, fin juillet, de l’Assemblée
générale, dans lequel l’Inde et le Brésil sont devenus
des participants. Mais finalement, le document va
à l’encontre des intérêts des pays en voie de développement.
En ce qui concerne l’agriculture, il institutionnalise
ainsi des paiements directs pour les agriculteurs
aux Etats-Unis. Deuxièmement, il créée la catégorie
de « produits sensibles », pour l’agriculture européenne,
qui recouvrira une exonération de tarifs douaniers,
de 20 à 30 % pour les produits agricoles de l’Union
Européenne (UE). Le troisième élément-clé a été
l’adoption de la libéralisation des produits non
agricoles, dans lequel tous les pays s’engagent
à des réductions significatives de leurs tarifs
douaniers sur les produits industriels. Le but étant
d’arriver au 0 tarif, ce qui portera bien sûr atteinte
aux efforts des pays en voie de développement pour
construire des secteurs industriels indépendants.
C’est la raison pour laquelle ça a été universellement
perçu comme une défaite pour les pays en voie de
développement, à l’exception de l’Inde, car le principal
objectif de cette dernière a été d’empêcher des
réductions significatives des tarifs douaniers dans
le domaine de l’agriculture, et l’UE ainsi que les
Etats-Unis ont accepté cela. Le Brésil a été le
principal bénéficiaire de l’élimination des subventions
à l’exportation dans ce document. En faisant appel
aux intérêts privés du Brésil et de l’Inde, ça les
a détachés des intérêts plus larges des services,
de l’agriculture et de l’industrie des pays en voie
de développement. C’était donc une stratégie de
choc pour diviser le bloc du G20, en isolant ses
dirigeants, en leur octroyant un statut préférentiel
dans le nouvel accord. C’est la raison pour laquelle
ce document de Genève est un pas en arrière pour
les pays en voie de développement et la raison pour
laquelle l’OMC s’attend à se remettre sur pied en
tant qu’outil principal de la libéralisation.
— Aujourd’hui, un certain discours
dans les pays en voie de développement, et surtout
en Egypte, présente les Investissements Etrangers
Directs (IED) comme la panacée pour régler tous
les problèmes. Qu’en pensez-vous ?
— Pour beaucoup d’entre nous dans
les pays en voie de développement, il n’a jamais
été question de vouloir bannir les investissements
étrangers, qui dans beaucoup de cas, peuvent être
utiles, tant qu’il est possible de garder un contrôle
sur le processus, tant qu’il est possible de faire
des IED un mécanisme de transfert de technologie,
tant qu’on peut en faire un outil pour la politique
d’industrialisation. Plusieurs pays en voie de développement,
de la Malaisie à la Corée, ont ainsi pu développer
leur secteur industriel par une utilisation stratégique
des investissements étrangers. Le problème est que
la communauté des investissements étrangers en ce
moment, c’est-à-dire l’Occident, n’aime pas ces
restrictions sur ses activités, ces restrictions
qui développeraient les industries dans d’autres
pays capables d’entrer dans un processus de compétition
avec lui au niveau stratégique. C’est la raison
pour laquelle ils tentent d’imposer un « aucune
restriction aux investissements étrangers » dans
les pays du tiers-monde. C’est une manœuvre du Nord
et des multinationales dans le nord pour empêcher
l’industrialisation du tiers-monde et l’accumulation
de la technologie à travers des mécanismes imposés
par les gouvernements. Ce n’est pas l’investissement
étranger en soi qui est « mauvais », c’est l’investissement
étranger non régulé. Et, quand ils disent « aucune
restriction sur les investissements étrangers »,
il ne s’agit pas simplement des investissements
industriels, mais également du contrôle sur le capital.
Ça serait un désastre pour les pays en voie
de développement de ne pas pouvoir imposer un contrôle
sur les capitaux. La crise financière asiatique
montre que des flux de capitaux étrangers spéculatifs
non régulés provoquent à coup sûr l’instabilité
économique. Je pense donc que ces arguments ont
déjà été démolis par les faits et dans le débat
entre les défenseurs et les opposants de la mondialisation
néolibérale. Je suis assez surpris que ce discours
domine encore en Egypte. L’Egypte est-elle dix ans
en arrière quand il s’agit de ces questions ? Ce
discours était en effet très fort il y a cinq, dix
ans mais il est actuellement sur la défensive. Dans
les pays en voie de développement, nous ne voulons
pas de positions doctrinaires. L’une d’entre elles
était l’ancienne position socialiste de « pas de
marché, planification centrale », et ces derniers
20 ans, la position doctrinaire est devenue « l’économie
néolibérale » qui est le marché non régulé. Maintenant,
tout le monde dit que nous devons arriver à une
position pragmatique, non doctrinaire, qui serait
: « oui, nous pouvons utiliser des IED mais nous
avons besoin de les contrôler ». La chose importante
est de savoir si les mesures contribuent à construire
l’économie nationale en profondeur, si elles contribuent
à la souveraineté économique, à une économie diversifiée
? Je pense qu’actuellement il y a un backclash contre
les doctrines du marché libre qui ont créé des économies
actuellement plus faibles qu’elles ne l’étaient
dans les années soixante-dix. Le système économique
néolibéral a réellement échoué, et, le plus vite
nous serons débarrassés de doctrines comme « les
investissements étrangers sont un facteur stratégique
pour le développement » qui sont totalement erronées,
le plus vite on sera capable de revenir à des économies
de développement, qui sont passées de mode dans
les années quatre-vingt et quatre-vingt dix et reviennent
maintenant comme quelque chose de central, un type
de pratique et de théorie qu’on a besoin de réexaminer.
— Votre dernier livre s’intitule
La Déglobalisation. Pouvez-vous nous en dire plus
sur la façon dont vous envisagez les alternatives
à la mondialisation néolibérale ?
— Nous avons besoin de lancer un
processus de déglobalisation tout en internationalisant
réellement nos économies. La globalisation est la
globalisation mise en place par les multinationales,
qui signifie l’intégration de marchés et de sociétés
dirigés par la logique du taux de profit multinationales,
ce qui signifie qu’on renforce les multinationales
et qu’on affaiblit les pays en voie de développement.
On aimerait créer les conditions pour une réelle
coopération internationale, dans laquelle la participation
à l’économie internationale aidera à renforcer les
économies nationales au lieu de les affaiblir. Nous
proposons plusieurs mesures, premièrement, de réduire
le pouvoir de l’OMC ainsi que des autres institutions
internationales financières, deuxièmement de renforcer
les associations régionales, en particulier celles
qui vont dans un sens progressif, comme Mercosur
en Amérique latine. Au niveau national, il faut
adopter des stratégies qui délaissent l’industrialisation
orientée vers l’exportation et vont vers l’industrialisation
menée par les marchés nationaux, ce qui signifie
une stratégie qui comprenne une réelle réforme de
la terre. Nous avons dépassé l’époque où la même
chaussure, à savoir le modèle néolibéral, convenait
à tout le monde. Il y a maintenant une stratégie
de diversité. Chaque pays devrait être capable de
développer ses stratégies de développement, répondant
aux valeurs et aux rythmes du pays, et aux objectifs
de l’économie. Ce qui signifie que l’on régule le
marché par la communauté de solidarité et de justice.
La question-clé est qu’on doit créer un environnement
international pour permettre la création de telles
stratégies. C’est la raison pour laquelle il faut
diminuer le pouvoir des institutions financières
pour libérer cet espace permettant aux pays de se
diriger vers des solutions de leur choix. Il s’agit
de se battre au niveau international, régional et
national. On ne se bat pas seulement en termes de
stratégies économiques, mais aussi en termes d’idéologies.
Quand les gens me demandent ce qu’est la déglobalisation,
je réponds qu’il s’agit de créer des espaces dans
l’économie globale pour que les pays puissent développer
dans la manière qu’ils le désirent.
— Vous avez récemment participé
à la réunion anti-guerre de Beyrouth. Quel futur
voyez-vous pour le mouvement anti-guerre ? Voyez-vous
une solution dans le cadre des Nations-Unies ?
— Je place beaucoup d’espoirs dans
le mouvement anti-guerre, car c’est un mouvement
ascendant, c’est en passe de devenir la voix dominante
sur les questions globales. Il y a des gens qui
nous disent qu’on n’a pas été capables d’arrêter
la guerre en Iraq ; c’est vrai. Mais nous sommes
maintenant dans une période complètement différente,
une période où l’opinion publique a été internationalisée
et mobilisée et devient l’opinion majoritaire contre
la guerre. Il ne faut jamais sous-estimer le rôle
de la légitimité et du consensus dans le projet
impérialiste. Car si les projets impérialistes n’ont
aucune légitimité, ils vont finir par s’effondrer.
Je pense que c’est ce qui inquiète les Démocrates
aux Etats-Unis, mais ce dont les Républicains n’ont
aucune conscience. Sans légitimité, il n’y a pas
d’impérialisme victorieux. Je pense que c’est là
notre arme la plus importante. La seconde chose,
c’est que l’allié le plus efficace du mouvement
anti-guerre est la résistance en Iraq. Parfois on
pense que l’on aide l’Iraq, mais la réalité est
que l’insurrection en Iraq a déjà transformé la
situation globale, a disloqué le projet impérialiste,
à un niveau militaire, politique, idéologique. Le
mouvement anti-guerre doit donc beaucoup à la résistance
en Iraq, c’est pourquoi c’est une relation dialectique
entre les deux. Plus la situation des troupes américaines
en Iraq empire, plus la situation des Etats-Unis
empirera ailleurs, et plus grande sera l’efficacité
des mouvements pour la justice sociale et la paix.
L’un des objectifs des réunions comme celle de Beyrouth
est d’approfondir la crise de l’hégémonie des Etats-Unis.
Notre mouvement est dans une phase ascendante, et
je pense que les Etats-Unis vont passer une période
difficile. Je ne veux pas dire par là que nous n’aurons
pas de problèmes, mais nous sommes dans une situation
différente que nous l’étions dans les années quatre-vingt
dix. Nous étions alors sur la défensive, maintenant
nous sommes à l’offensive .