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Antimondialisation . Ancien opposant à la dictature de Marcos aux Philippines, titulaire du prix Nobel alternatif, Walden Bello est aujourd’hui l’un des théoriciens les plus en vue du mouvement altermondialiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la « Finance globale » ou la « déglobalisation ». Il s’exprimera pour la première fois au Caire les 12 et 13 octobre. Entretien.

« Les investissements directs étrangers doivent être régulés »

Al-Ahram Hebdo : Vous avez récemment écrit que « L’OMC était à nouveau d’attaque après l’adoption du Document cadre de Genève ». Comment analysez-vous ce document ?

Walden Bello : Je pense que l’OMC va vers de plus en plus de libéralisation, dont celle des services de l’économie, les services, les finances, ainsi que des affaires liées à l’investissement, après avoir souffert un revers avec l’effondrement de la réunion ministérielle de Cancun, le 15 septembre, l’année dernière. La question était de savoir si l’OMC restait un outil efficace pour la libéralisation du commerce. Au début, la réponse des Etats-Unis a été de tenter de détruire le G20, qui était un regroupement de pays en développement, de grands pays d’agriculture, dont le Brésil et l’Inde qui empêchaient plus de libéralisation des marchés des pays en voie de développement à Cancun. Mais ensuite, les Etats-Unis ont abandonné cette stratégie et, quand ils réalisèrent qu’ils avaient réellement besoin de l’OMC et qu’il ne pouvaient se contenter d’accords bilatéraux, début 2004, ils se sont mis à vouloir persuader les pays en voie de développement au lieu de les menacer. Ils voulaient convaincre ces pays qu’il était dans leur intérêt que l’OMC bouge à nouveau sur ce qu’on appelle l’agenda de Doha. Mais la principale chose qu’ils ont faite est qu’ils ont intégré le Brésil et l’Inde, les leaders du G20, en tant qu’acteurs principaux dans les négociations pour l’agriculture, reconnaissant ainsi leur statut de leaders des pays en voie de développement. Il y a eu la rédaction du document, menant à la réunion, fin juillet, de l’Assemblée générale, dans lequel l’Inde et le Brésil sont devenus des participants. Mais finalement, le document va à l’encontre des intérêts des pays en voie de développement. En ce qui concerne l’agriculture, il institutionnalise ainsi des paiements directs pour les agriculteurs aux Etats-Unis. Deuxièmement, il créée la catégorie de « produits sensibles », pour l’agriculture européenne, qui recouvrira une exonération de tarifs douaniers, de 20 à 30 % pour les produits agricoles de l’Union Européenne (UE). Le troisième élément-clé a été l’adoption de la libéralisation des produits non agricoles, dans lequel tous les pays s’engagent à des réductions significatives de leurs tarifs douaniers sur les produits industriels. Le but étant d’arriver au 0 tarif, ce qui portera bien sûr atteinte aux efforts des pays en voie de développement pour construire des secteurs industriels indépendants. C’est la raison pour laquelle ça a été universellement perçu comme une défaite pour les pays en voie de développement, à l’exception de l’Inde, car le principal objectif de cette dernière a été d’empêcher des réductions significatives des tarifs douaniers dans le domaine de l’agriculture, et l’UE ainsi que les Etats-Unis ont accepté cela. Le Brésil a été le principal bénéficiaire de l’élimination des subventions à l’exportation dans ce document. En faisant appel aux intérêts privés du Brésil et de l’Inde, ça les a détachés des intérêts plus larges des services, de l’agriculture et de l’industrie des pays en voie de développement. C’était donc une stratégie de choc pour diviser le bloc du G20, en isolant ses dirigeants, en leur octroyant un statut préférentiel dans le nouvel accord. C’est la raison pour laquelle ce document de Genève est un pas en arrière pour les pays en voie de développement et la raison pour laquelle l’OMC s’attend à se remettre sur pied en tant qu’outil principal de la libéralisation.

— Aujourd’hui, un certain discours dans les pays en voie de développement, et surtout en Egypte, présente les Investissements Etrangers Directs (IED) comme la panacée pour régler tous les problèmes. Qu’en pensez-vous ?

— Pour beaucoup d’entre nous dans les pays en voie de développement, il n’a jamais été question de vouloir bannir les investissements étrangers, qui dans beaucoup de cas, peuvent être utiles, tant qu’il est possible de garder un contrôle sur le processus, tant qu’il est possible de faire des IED un mécanisme de transfert de technologie, tant qu’on peut en faire un outil pour la politique d’industrialisation. Plusieurs pays en voie de développement, de la Malaisie à la Corée, ont ainsi pu développer leur secteur industriel par une utilisation stratégique des investissements étrangers. Le problème est que la communauté des investissements étrangers en ce moment, c’est-à-dire l’Occident, n’aime pas ces restrictions sur ses activités, ces restrictions qui développeraient les industries dans d’autres pays capables d’entrer dans un processus de compétition avec lui au niveau stratégique. C’est la raison pour laquelle ils tentent d’imposer un « aucune restriction aux investissements étrangers » dans les pays du tiers-monde. C’est une manœuvre du Nord et des multinationales dans le nord pour empêcher l’industrialisation du tiers-monde et l’accumulation de la technologie à travers des mécanismes imposés par les gouvernements. Ce n’est pas l’investissement étranger en soi qui est « mauvais », c’est l’investissement étranger non régulé. Et, quand ils disent « aucune restriction sur les investissements étrangers », il ne s’agit pas simplement des investissements industriels, mais également du contrôle sur le capital. Ça serait un désastre pour les pays en voie de développement de ne pas pouvoir imposer un contrôle sur les capitaux. La crise financière asiatique montre que des flux de capitaux étrangers spéculatifs non régulés provoquent à coup sûr l’instabilité économique. Je pense donc que ces arguments ont déjà été démolis par les faits et dans le débat entre les défenseurs et les opposants de la mondialisation néolibérale. Je suis assez surpris que ce discours domine encore en Egypte. L’Egypte est-elle dix ans en arrière quand il s’agit de ces questions ? Ce discours était en effet très fort il y a cinq, dix ans mais il est actuellement sur la défensive. Dans les pays en voie de développement, nous ne voulons pas de positions doctrinaires. L’une d’entre elles était l’ancienne position socialiste de « pas de marché, planification centrale », et ces derniers 20 ans, la position doctrinaire est devenue « l’économie néolibérale » qui est le marché non régulé. Maintenant, tout le monde dit que nous devons arriver à une position pragmatique, non doctrinaire, qui serait : « oui, nous pouvons utiliser des IED mais nous avons besoin de les contrôler ». La chose importante est de savoir si les mesures contribuent à construire l’économie nationale en profondeur, si elles contribuent à la souveraineté économique, à une économie diversifiée ? Je pense qu’actuellement il y a un backclash contre les doctrines du marché libre qui ont créé des économies actuellement plus faibles qu’elles ne l’étaient dans les années soixante-dix. Le système économique néolibéral a réellement échoué, et, le plus vite nous serons débarrassés de doctrines comme « les investissements étrangers sont un facteur stratégique pour le développement » qui sont totalement erronées, le plus vite on sera capable de revenir à des économies de développement, qui sont passées de mode dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix et reviennent maintenant comme quelque chose de central, un type de pratique et de théorie qu’on a besoin de réexaminer.

— Votre dernier livre s’intitule La Déglobalisation. Pouvez-vous nous en dire plus sur la façon dont vous envisagez les alternatives à la mondialisation néolibérale ?

— Nous avons besoin de lancer un processus de déglobalisation tout en internationalisant réellement nos économies. La globalisation est la globalisation mise en place par les multinationales, qui signifie l’intégration de marchés et de sociétés dirigés par la logique du taux de profit multinationales, ce qui signifie qu’on renforce les multinationales et qu’on affaiblit les pays en voie de développement. On aimerait créer les conditions pour une réelle coopération internationale, dans laquelle la participation à l’économie internationale aidera à renforcer les économies nationales au lieu de les affaiblir. Nous proposons plusieurs mesures, premièrement, de réduire le pouvoir de l’OMC ainsi que des autres institutions internationales financières, deuxièmement de renforcer les associations régionales, en particulier celles qui vont dans un sens progressif, comme Mercosur en Amérique latine. Au niveau national, il faut adopter des stratégies qui délaissent l’industrialisation orientée vers l’exportation et vont vers l’industrialisation menée par les marchés nationaux, ce qui signifie une stratégie qui comprenne une réelle réforme de la terre. Nous avons dépassé l’époque où la même chaussure, à savoir le modèle néolibéral, convenait à tout le monde. Il y a maintenant une stratégie de diversité. Chaque pays devrait être capable de développer ses stratégies de développement, répondant aux valeurs et aux rythmes du pays, et aux objectifs de l’économie. Ce qui signifie que l’on régule le marché par la communauté de solidarité et de justice. La question-clé est qu’on doit créer un environnement international pour permettre la création de telles stratégies. C’est la raison pour laquelle il faut diminuer le pouvoir des institutions financières pour libérer cet espace permettant aux pays de se diriger vers des solutions de leur choix. Il s’agit de se battre au niveau international, régional et national. On ne se bat pas seulement en termes de stratégies économiques, mais aussi en termes d’idéologies. Quand les gens me demandent ce qu’est la déglobalisation, je réponds qu’il s’agit de créer des espaces dans l’économie globale pour que les pays puissent développer dans la manière qu’ils le désirent.

— Vous avez récemment participé à la réunion anti-guerre de Beyrouth. Quel futur voyez-vous pour le mouvement anti-guerre ? Voyez-vous une solution dans le cadre des Nations-Unies ?

— Je place beaucoup d’espoirs dans le mouvement anti-guerre, car c’est un mouvement ascendant, c’est en passe de devenir la voix dominante sur les questions globales. Il y a des gens qui nous disent qu’on n’a pas été capables d’arrêter la guerre en Iraq ; c’est vrai. Mais nous sommes maintenant dans une période complètement différente, une période où l’opinion publique a été internationalisée et mobilisée et devient l’opinion majoritaire contre la guerre. Il ne faut jamais sous-estimer le rôle de la légitimité et du consensus dans le projet impérialiste. Car si les projets impérialistes n’ont aucune légitimité, ils vont finir par s’effondrer. Je pense que c’est ce qui inquiète les Démocrates aux Etats-Unis, mais ce dont les Républicains n’ont aucune conscience. Sans légitimité, il n’y a pas d’impérialisme victorieux. Je pense que c’est là notre arme la plus importante. La seconde chose, c’est que l’allié le plus efficace du mouvement anti-guerre est la résistance en Iraq. Parfois on pense que l’on aide l’Iraq, mais la réalité est que l’insurrection en Iraq a déjà transformé la situation globale, a disloqué le projet impérialiste, à un niveau militaire, politique, idéologique. Le mouvement anti-guerre doit donc beaucoup à la résistance en Iraq, c’est pourquoi c’est une relation dialectique entre les deux. Plus la situation des troupes américaines en Iraq empire, plus la situation des Etats-Unis empirera ailleurs, et plus grande sera l’efficacité des mouvements pour la justice sociale et la paix. L’un des objectifs des réunions comme celle de Beyrouth est d’approfondir la crise de l’hégémonie des Etats-Unis. Notre mouvement est dans une phase ascendante, et je pense que les Etats-Unis vont passer une période difficile. Je ne veux pas dire par là que nous n’aurons pas de problèmes, mais nous sommes dans une situation différente que nous l’étions dans les années quatre-vingt dix. Nous étions alors sur la défensive, maintenant nous sommes à l’offensive .

 

Propos recueillis par Dina Heshmat

Walden Bello donnera une conférence le 12 octobre à 17h à l’Université du Caire, au Centre d’Etudes des pays en voie de développement, sous le titre « l’OMC et la finance globale » . Et le 13 octobre à 18h au Syndicat des journalistes, organisée par le Groupe égyptien contre la mondialisation, sous le titre « la Loi sur la propriété intellectuelle face aux droits des pauvres ».

 
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