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Relations internationales . A l’heure où continue de s’embraser le front iraqien et où la violence est le lot quotidien des territoires palestiniens, la politique américaine dans le sillage de l’après-11 septembre continue de désigner l’islam comme l’ennemi du présent. Etat des lieux.

L’islam sous siège

On n’a jamais autant parlé de menace musulmane, on n’a jamais vendu autant de Coran, on n’a jamais autant critiqué l’islam et son monde. Mais depuis le 11 septembre l’exception est devenue règle. Sinon pourquoi experts et intellectuels occidentaux cherchent-ils à nous persuader que le monde musulman recèle les maux du monde ? Accusations infâmes et amalgames. On confond tout, un musulman devient islamiste puis terroriste, et un anti-israélien est forcément antisémite, le choc des civilisations devient conflit de religions et la guerre contre le terrorisme se transforme en nouvelle croisade. Et en fin de compte, le monde serait, d’après une telle théorie et un tel vocabulaire, réparti en deux : celui du bien et celui du mal, celui du christianisme et celui de l’islam, le démocratique et le non démocratique. Une poussée d’islamophobie que reflètent bien des paroles comme celles de l’écrivaine italienne Oriana Fallaci, dans son livre La Rage et l’orgueil. « De simples minorités fanatiques ? Non, mon cher, non. Ils sont des millions et des millions, les fanatiques. Réveillez-vous ! Vous ne comprenez pas ou vous ne voulez pas comprendre qu’il s’agit d’une guerre de religions, (de ces) fils d’Allah qui au lieu de contribuer au progrès de l’humanité passent leur temps avec le derrière en l’air, à prier cinq fois par jour ! (...) Une guerre qui vise à la conquête de nos âmes, qui si nous restons inertes, vaincra, détruira notre culture, notre art, notre science, notre morale, nos valeurs, nos plaisirs ».

Il y a plus radical, mais d’autres intellectuels la soutiennent. Samuel P. Huntington, professeur à l’Université Harvard, est peut-être le premier à avoir prévu ledit « choc des civilisations ». Son livre, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, paru en 1996, est devenu une référence depuis le 11 septembre. Dans son livre, où il décrit l’émergence d’un ordre mondial organisé sur la base de civilisations, il développe la thèse selon laquelle la poussée démographique de l’islam s’accompagne d’une résurgence de la religion islamiste qui, dans plusieurs pays, s’est illustrée par la montée du fondamentalisme, en particulier chez les jeunes. Et donc, selon Huntington, « pour préserver la civilisation occidentale, en dépit du déclin de la puissance de l’Occident, il est de l’intérêt des Etats-Unis et des pays européens de freiner le développement de la puissance militaire, conventionnelle et non conventionnelle, des Etats de l’islam et des pays de culture chinoise ». Depuis les attentats contre le World Trade Center, les propositions de Samuel Huntington forment la doctrine officielle de la Maison Blanche, et pour le mettre en jeu George Bush junior a, à partir de la Cathédrale nationale de Washington, appelé à la « croisade » contre « l’axe diabolique ». L’Institute for American Values, cette association qui dépend de la CIA, a ensuite publié un manifeste répondant à la question « pourquoi les islamistes nous haïssent-ils ? ». Une façon de populariser la doctrine Huntington. Plus tard, le Conseil consultatif de la politique de défense a sollicité un exposé de la Rand Corporation. « Mettre les Séoud hors d’Arabie » était le thème de ce papier qui développe l’idée que le monde arabe serait incapable de réaliser des révolutions industrielles et serait condamné à de perpétuelles crises politiques à cause du handicap que constitue la culture musulmane. Cependant, selon Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique, cette vision n’est pas une conséquence des événements du 11 septembre, puisque déjà « dans les années 1990, après la chute de l’Union soviétique, quelques politiciens et Think Tanks américains s’étaient mis en quête d’un nouvel ennemi ». Il cite un article publié par l’International Herald Tribune en septembre 1993 selon lequel « le fondamentalisme musulman devient rapidement la principale menace à la paix globale et à la sécurité (...). Cette menace est semblable à celle du nazisme et du fascisme dans les années 1930, à celle des communistes dans les années 1950 ». La théorie du Péril vert monte en flèche comme le dénonce le nouveau livre d’Ibrahim Nafie, rédacteur en chef d’Al-Ahram (lire page 5).

A présent, les Américains sont de moins en moins bien disposés à l’égard de l’islam et des musulmans, comme le dit Daniel Pipes dans son article « Le problème d’image de l’islam » (New York Post, 29/07/2003), qui s’appuie sur le résultat d’une importante enquête publiée par le Pew Research Center for the People and the Press. Ainsi, de façon spectaculaire, le nombre d’Américains qui estiment que l’islam, plus que toute autre religion, tend à « encourager ses adeptes à user de la violence » passe de 25 % en mars 2002 à 44 %. Pourquoi ? Ceci est dû en grande partie, d’après Pipes, à la série d’actes terroristes, de déclarations haineuses et autres préoccupations liées à la montée de l’islam militant dans le monde.◊Les forces anti-islamistes rêvent certes de se débarrasser de cette dite menace. Elles savent d’ailleurs que c’est pratiquement impossible. C’est pourquoi elles s’efforcent de « mettre à jour » l’islam comme ce fut le cas avec le christianisme. Voire, réduire cette religion à de simples rituels. Il est question là de convaincre les musulmans d’accepter cette forme d’un islam redéfini ou « modéré ». Ce n’est d’ailleurs pas un secret. De nombreuses propositions ou encore des plans pour modifier cette religion ont déjà filtré. On parle surtout de l’élimination du terme « djihad » des manuels scolaires avec tout le vocabulaire qui en découle, « chahid, ghazi, moudjahid » (martyr, conquérant et militant). La séparation entre la politique et l’islam, à l’instar de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, serait un autre objectif.


Autocritique musulmane

Cette crise est différemment vécue entre les Etats-Unis et l’Europe. A Washington, on préfère cette intervention directe ou indirecte, mais en Europe, les intellectuels considèrent plutôt la religion comme une affaire privée, c’est une question de foi. L’islamophobie n’est d’ailleurs pas une question propre à l’Occident. Aujourd’hui, on parle de musulmans anti-islamistes dont les paroles trouvent de plus en plus d’écho ces trois dernières années. Ceux-ci vivent d’ailleurs inconfortablement cette situation où l’islam est réduit à une version rigoriste, cette religion devenant synonyme de wahhabisme ou de khomeinisme, alors que ses aspects les plus lumineux restent cachés. Nombreux d’entre eux regrettent et évoquent avec nostalgie la période des lumières ou de la Nahda (renaissance), riche en polémiques il est vrai, mais où cette question était beaucoup mieux vécue, où il n’existait pas autant de contradictions entre progrès et religion.

Abdel-Wahab Meddeb, professeur à la Sorbonne, a ainsi publié un ouvrage, La Maladie de l’islam, dans lequel il compare l’islam militant au nazisme. En Egypte, Gamal Al-Banna, frère de Hassan Al-Banna, fondateur de la Confrérie des Frères musulmans, a écrit Massouliyat fachal al-dawla al-islamiya (La Responsabilité de l’échec de l’Etat islamique) où il appelle à relire le Coran d’une manière plus rationnelle et expurger tout le patrimoine né du hadith et de la sunna (propos et traditions du prophète).

Cette situation un peu trouble est née de l’origine même des mouvements islamistes modernes, notamment les plus radicaux et les plus militants. C’était une œuvre signée Maison Blanche. Lors de la guerre froide, l’islam militant servait de résistance au communisme et à toute velléité de nationalisme ou de régime socialisant. Avec le départ des Soviétiques de Kaboul, ces réseaux se sont divisés en de multiples groupes autonomes cette fois-ci. Ils se sont retournés d’abord contre leurs régimes, puis contre les Etats-Unis. L’islamologue Olivier Roy avance que les Américains « étaient persuadés que ces moudjahidines disparaîtraient dans des luttintestines. Certains sont rentrés chez eux et y ont fondé des mouvements extrémistes. D’autres sont restés sur place pour y former un noyau d’islamistes radicaux entièrement réorganisés autour de Bin Laden ». Héritage lourd qui n’est pas voué au gaspillage. Antoine Basbous, le directeur de l’Observatoire des pays arabes, lance qu’on ne peut pas parler de « post-islamisme comme on parle de post-communisme. L’islam est là depuis 14 siècles et c’est la seule confession qui progresse à travers le monde » .

Samar Al-Gamal

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Les hésitations
du monde arabe

Si les réformes sociales, politiques et économiques qu’exige Washington des pays arabes sont considérées comme plus ou moins logiques ou acceptables pour certains dans ce monde arabo-musulman, une réforme religieuse à l’américaine semble beaucoup plus sensible, voire plus choquante. Craignant de subir le même sort que l’Iraq, les dirigeants arabes se sont déclarés prêts à toute sorte de changement. Considérée comme « pays objet d’inquiétude particulière » selon le département d’Etat américain, l’Arabie saoudite a entamé des démarches pour essayer d’effacer cette image erronée que l’Occident s’est forgée de l’islam mais surtout du royaume lui-même. L’Arabie saoudite, ce foyer de l’islam wahhabite très rigoriste, reste toujours sous la loupe des Etats-Unis ; 15 des 19 terroristes qui ont mené les attaques du 11/09 n’étaient-ils pas saoudiens ? Depuis, Riyad multiplie les tentatives, qui s’inscrivent toutes dans le cadre de ladite lutte contre le terrorisme. La plus récente fut cette série de conférences qui a eu lieu en juin au Centre du roi Abdel-Aziz pour le dialogue national. Ce forum s’intitulait « Construire et favoriser une culture du dialogue au sein de la société saoudienne », et « Des droits et des obligations des femmes et leurs corrélations avec l’éducation ». Il s’agit en fait d’un dialogue national entre les réformistes et les conservateurs saoudiens qui s’est soldé par une victoire écrasante de ces derniers, même symbolique : les hommes et les femmes étaient assis séparément. L’empreinte de l’Occident était claire cependant, même si le document final a tenté de le nier. « Les délibérations se sont faites en harmonie avec les enseignements de l’islam et les objectifs, le contenu et les motivations de cette réunion étaient différents de ceux épousés par les organisations occidentales travaillant sur la même question », disait le texte. Le royaume wahhabite avait entrepris des démarches similaires, mais qui n’ont pas eu de véritable portée selon le chroniqueur Raid Qusti. « Le ministre des Affaires islamiques avait annoncé que le discours religieux dans le royaume devait changer. Mais son ministère n’a pas fait grand-chose pour empêcher les imams de prêcher la haine dans nos mosquées. Ce ne sont que des promesses. Il n’est pas surprenant que le monde ne nous prenne pas au sérieux, puisque nous ne nous prenons pas au sérieux nous-mêmes ». Washington a cependant fait l’éloge du royaume au moins dans sa fiche analytique, qui fait le point des progrès réalisés dans la lutte mondiale contre le terrorisme. D’après ce document, l’Arabie saoudite s’emploie énergiquement à mettre fin aux activités des sympathisants et commanditaires des terroristes (collecteurs de fonds ou ONG caritatives musulmanes). Elle a également capturé ou tué un grand nombre de membres d’Al-Qaëda sur son sol. La contestation reste d’ailleurs de caractère religieux : Mohamad Al-Massaari par exemple combat le régime de Londres au nom du panislamisme. Il est contesté désormais par son adjoint qui veut maintenir le cadre national. La question principale pour le royaume est la suivante : comment peut-il prôner un islam plus modéré alors qu’il tient sa légitimité du wahhabisme ? Il est clair que toute réforme dans ce contexte restera une affaire à long terme.

L’Egypte, deuxième pays exportateur des pilotes-terroristes et pays d’origine d’Aymane Al-Zawahri, numéro deux d’Al-Qaëda, placée entre le feu des islamistes à l’intérieur et les pressions américaines en vue d’une réforme religieuse à l’extérieur, n’a jusqu’à présent annoncé aucune mesure précise. Mais les rumeurs n’arrêtent pas d’animer le débat entre intellectuels. Il s’agit surtout de la modification des manuels religieux au sein des écoles et de l’Université d’Al-Azhar. Le gouvernement souhaite éliminer du programme scolaire les versets coraniques qui appellent au djihad ou ceux qui font référence aux juifs. Et même plus, les versets où les Etats-Unis verraient des initiations au terrorisme, a-t-on souvent fait véhiculer sans cependant apporter de preuves formelles. Récemment, le ministère des Waqfs (Biens religieux) a pris des mesures qui ont été également considérées par certains milieux comme des concessions faites à l’Occident. On parle de l’interdiction de la prière du vendredi dans les zawiyas (petites mosquées), la limitation de la durée du prêche à 20 minutes. Le grand mufti d’Egypte a apporté son soutien à une proposition visant à mettre fin à la cacophonie accompagnant l’appel à la prière des muezzins. Pire encore, le ministère a manifesté son intention de consacrer uniquement 51 mosquées dans le Grand-Caire pour les prières du soir, tarawih, durant le mois de Ramadan. L’Egypte reste cependant entre le marteau et l’enclume. Elle résiste fortement à ces pressions américaines, mais jusqu’à quand, et tente de déjouer en même temps les desseins islamistes. Il y aurait un accord tacite entre le gouvernement et les députés Frères musulmans (une quinzaine présents sous étiquette d’indépendants). Ceux-ci ne contesteraient pas le gouvernement sur le plan politique, en contrepartie d’une liberté à le faire sur le plan culturel. D’où une dérive vers la censure, des débats parlementaires sur la danse moderne, une fatwa interdisant le yoga ... Un islamisme rampant face à une modernité qui se cherche .

Aliaa Al-Korachi
 

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