Le cheikh enseigne le chant au centre
depuis maintenant trois ans. « Ratiba Al-Hefni m’a convoqué
et m’a proposé de créer une classe pour la récitation
du Coran et l’interprétation des tawachihs et de l’inchad
religieux (chants de louange du prophète). Sans hésiter,
j’ai accepté. Cela faisait 30 ans que j’appelais à la
nécessité d’entraîner de belles voix talentueuses afin
de les mêler au chant religieux, sans jamais avoir de
réponse de la part des institutions et des responsables.
A travers ce centre, j’ai enseigné à des étudiants de
moins de 26 ans, en provenance de tout le monde arabe
», lance Mohamad Al-Helbawi, mêlant l’arabe classique
au dialectal. Car on a affaire à un vrai cheikh d’Al-Azhar.
De quoi le distinguer des autres ! Il tient d’ailleurs
toujours à mentionner qu’il a été l’un des premiers
récitateurs du Coran, diplômé d’Al-Azhar. C’est aussi
un chanteur soufi qui puise dans la poésie pour louer
Allah et son prophète. « A travers l’Histoire, les cheikhs
qui ont fait leur apparition vers la fin du XIXe et
le début du XXe siècles ont eu une grande influence
sur le chant oriental. Grâce à eux, on a vu naître des
stars et des divas comme Oum Kalsoum et Abdel-Wahab,
qui ont eu des mounchids et récitateurs de Coran pour
maîtres ». Ensuite, il insiste sur l’idée que « l’école
des cheikhs constitue la référence essentielle pour
tous les arts authentiques. Il faut que l’Académie des
arts ou l’Opéra du Caire, ou même les institutions artistiques
prennent en charge l’organisation de classes, à même
d’attirer les belles voix vers le chant religieux ».
Un chant faisant partie du rituel soufi, qui remonte
au temps des Fatimides.
Pour Al-Helbawi, l’art de l’inchad
repose tout comme le chant traditionnel sur 3 éléments
essentiels : la poésie, la voix et la mélodie. Grand
amoureux de la poésie soufie et religieuse, cheikh Helbawi
fait couramment mention des vers de Hassan bin Sabet,
poète du prophète, de Kaab bin Zoheir, de bin Al-Fared,
mais aussi des vers plus modernes de Mohamad Al-Tohami
et Ahmad Al-Khouli. « Sous les Fatimides, le cercle
du zikr devait regrouper trois éléments de base : le
zikr (mention du nom de Dieu), la mozakra (études avec
le cheikh) et l’inchad (louanges). Le soufisme est donc
basé sur la relation entre le maître (le cheikh) et
ses disciples. Ils ont un rapport de surveillance, de
guidance ... », explique-t-il sur un ton sérieux. Et
d’ajouter : « l’inchad soufi est basé sur l’improvisation
du rythme. Le cheikh crée un rythme particulier rien
que par la voix sans l’emploi d’instruments musicaux.
Dans les tawachihs (chants languissants), le cheikh
mêle la composition musicale à l’improvisation. Le chœur
qui l’accompagne récite des vers religieux sur une mélodie
particulière. De temps en temps, le cheikh rompt avec
ce cadre et improvise puis revient à la mélodie de base.
C’était le cas du chant du cheikh Ali Mahmoud, maître
d’Aboul-Ela Mohamad, lequel a été à son tour le maître
d’Oum Kalsoum ». Al-Helbawi arrête de parler et imite
le style du cheikh Ali Mahmoud, puis il change d’air
et chante à la manière d’Aboul-Ela Mohamad. Il arrive
à manipuler sa voix, à la nuancer, sans aucun effort.
Toujours en adoptant l’air du maître, il poursuit son
explication comme il aime à le faire : les Ebtéhalats
sont des textes improvisés qui gardent toujours le même
maqam (mode). Tandis que le chant religieux tout court
n’a pas de forme propre, c’est le genre interprété par
les stars de la chanson telles que Oum Kalsoum, Mohamad
Faouzi ou Chadia. Quant aux louanges familières des
mouleds (commémoration d’un saint). « Ce genre appartient
à la Haute-Egypte, c’est plutôt d’origine rurale. Il
est apparu il y a 60 ou 70 ans. On récite alors des
vers soufis qui parlent de l’amour de Dieu dans une
ambiance de transe ».
Cheikh Helbawi est conscient de sa
singularité parmi les autres chanteurs de louanges.
Son public est celui de l’Opéra, des différents centres
culturels et des centres de création artistique. Il
cherche en fait une audience active et cultivée, à même
de communiquer avec lui et à qui il peut transmettre
son extase.
Cette voie de chanteur soufi, il la
conçoit comme une destinée. Son milieu familial et sa
formation l’ont voulu. Son père était un des cheikhs
de la confrérie soufie de la Hamidiya Chaziliya, l’une
des plus répandues en Egypte. « Dès l’âge de 4 ans,
mon père m’a mis dans une école coranique (kottab).
J’écoutais les cheikhs et étudiais le Coran. A l’âge
de 10 ans, j’ai commencé à réaliser que je possédais
une belle voix. Dans notre quartier, des voisins me
demandaient de psalmodier le Coran. A l’écoute des différents
cheikhs, j’ai découvert que chacun récite et lit le
Coran à sa manière ». Et de poursuivre : « Dans mon
enfance, j’aimais écouter le cheikh Mohamad Réfaat et
le cheikh Mansour Al-Chami Al-Damanhouri, à la radio.
Leurs émissions se donnaient tous les vendredi et mardi
matin. Ces jours-là, je savais que j’allais être puni
par le cheikh de l’école coranique car je faisais l’école
buissonnière et partais à la recherche d’un café ou
d’une maison avoisinante possédant une radio. Je restais
debout pendant des heures afin d’écouter les belles
voix de ces cheikhs. Je pleurais d’émotion et d’extase.
Les coups de mon maître du kottab ne me faisaient pas
mal ».
Diplômé de l’Institut de la récitation
du Coran dépendant d’Al-Azhar, le jeune Helbawi a voulu
plus tard se rapprocher du monde des interprètes du
chant religieux.
Il assistait entre autres aux soirées
animées par les cheikhs Cheachae, Moustapha Ismaïl,
dans le quartier populaire cairote de Bab Al-Chaariya.
Avec des amis, il voyageait parfois en train jusqu’à
Tanta (dans le Delta), pour assister à une soirée de
Moustapha Ismaïl dans la mosquée de Sayed Badawi. Progressivement,
Al-Helbawi fait connaissance avec tous ces derniers
et devient leur ami. Ensuite, il fut adopté par le musicologue
Soliman Gamil avec qui il a fondé sa première troupe
d’inchad, après avoir été embauché par la radio en 1979.
En avril 1980, il donne un premier concert à Rennes
(en France), à l’occasion du Festival de l’art naïf
des pays du tiers-monde. La troupe d’inchad remporte
alors le premier prix.
« J’ai beaucoup appris de Soliman Gamil.
Je fréquentais également les centres et les instituts
privés de musique. S’ajoute à cela l’apprentissage personnel
des cheikhs qui faisait partie de ma formation parce
que j’écoutais beaucoup de disques interprétés par les
cheikhs Zakariya Ahmad et Al-Manilawi ». Al-Helbawi
écoute en effet tout genre de musique. Il aime Bach,
Chopin et Mozart. Sa bibliothèque renferme plusieurs
ouvrages religieux et historiques dont L’Histoire des
Arabes de Sidney, L’Histoire de la musique de Georges
Farmer, Al-Aghani d’Al-Asfahani, etc.
« En 1998, j’ai pris part à un concert
où les chants religieux islamiques et coptes se mêlaient
harmonieusement à la 40e symphonie de Mozart. événement
a eu lieu à l’Opéra de Marseille et à la cathédrale
de Saint-Denis à Paris. Je représentais ma troupe d’inchad.
Je comprenais que les musiques occidentale et orientale
ont en commun deux modes : nahawand et agam. J’ai choisi
alors de chanter le mode nahawand, parce qu’il est celui
de la symphonie de Mozart. On m’a surnommé dans la presse
le cheikh Mozart », raconte Al-Helbawi.
L’étude qu’il a effectuée sur Al-Moufid
fi fan al-tagwid (L’Essentiel dans l’art de réciter
le Coran) établit les règles d’une bonne récitation
du Coran tout en expliquant les astuces permettant de
maîtriser la voix et de cerner le sens des mots.
« La voix du mounchid joue sur l’improvisation,
elle est liée au ciel, mais il faut se renouveler pour
pouvoir continuer. C’est mon principe … J’ai repris
les tawachihs de cheikh Ali Mahmoud et Taha Al-Fachni
entre autres et je les ai mis en note musicale. J’ai
préféré que ce soit interprété par une chorale », explique-t-il.
Au départ, il chantait avec sa troupe en l’absence d’instruments
de musique. Mais plus tard, il a voulu quand même mettre
un peu de rythme ; il a dû alors employer le dof (tambourin)
et la qawala après avoir vérifié que ces instruments
étaient utilisés sous l’islam. En 1999, il s’est produit
à l’Institut du monde arabe à Paris, accompagné d’une
troupe de chant copte. Le ton était alors à la sobriété.
Le cheikh interprète parfois aussi
ses propres vers et ses propres compositions musicales,
tout en insistant sur l’idée d’être un simple amateur
et non un professionnel. Modestie ou intelligence ?
Ainsi, tous les samedis, ses deux filles
et deux fils se réunissent chez lui, avec leurs conjoints
et ses 6 petits-enfants, pour chanter notamment des
extraits de son album Sobhanak (Gloire à Dieu).
Durant le Ramadan, le programme du
cheikh s’avère assez chargé. Il donnera les 3e, 7e,
8e et 10e jours de ce mois de jeûne musulman des concerts
à l’Opéra du Caire, à Alexandrie, à la Maison Al-Harrawi
au Caire et au Centre français de culture et de coopération
de Mounira. La seconde moitié du mois, il se rendra
en Arabie saoudite .