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Le cheikh Mohamad Al-Helbawi est une star du chant soufi. Issu d’une famille de cheikhs membres de la confrérie de la Hamidiya Chaziliya, il s’est forgé la voix et l’esprit en s’imprégnant de litanies et de poèmes ancestraux. Et se revendique d’un art authentique.

Le chantre des voies du ciel

Quartier de Mohandessine. Centre musical Al-Hefni. Le cheikh Al-Helbawi est en pleine forme, dans son cafetan beige traditionnel. Dès l’entrée du centre, tout le monde le salue en l’appelant « mawlana » ou « sayedna al-cheikh » (titres accordés normalement pour vénérer un cheikh, qui veulent dire notre maître ou seigneur). Les jeunes étudiants lui tendent la main pour le saluer, même ceux qui ne suivent pas ses cours. Dans une petite salle au décor dénudé, où se trouvent quelques chaises noires, il s’assoit avec l’un de ses étudiants : Mohamad, ou plutôt Hamada, car il préfère l’appeler par son sobriquet. Sur la petite table devant lui, il n’y a pas de papiers, pas de notes, mais simplement trois paquets de cigarettes et un briquet. Son cours, il l’a en tête. Il enchaîne cigarette sur cigarette, mais il chante d’une voix puissante qui emplit la salle et résonne dans tout le centre. Sa voix se répand dans toutes les pièces avoisinantes : « Adaa al-nour », un chef-d’œuvre du cheikh Ali Mahmoud.

Le cheikh enseigne le chant au centre depuis maintenant trois ans. « Ratiba Al-Hefni m’a convoqué et m’a proposé de créer une classe pour la récitation du Coran et l’interprétation des tawachihs et de l’inchad religieux (chants de louange du prophète). Sans hésiter, j’ai accepté. Cela faisait 30 ans que j’appelais à la nécessité d’entraîner de belles voix talentueuses afin de les mêler au chant religieux, sans jamais avoir de réponse de la part des institutions et des responsables. A travers ce centre, j’ai enseigné à des étudiants de moins de 26 ans, en provenance de tout le monde arabe », lance Mohamad Al-Helbawi, mêlant l’arabe classique au dialectal. Car on a affaire à un vrai cheikh d’Al-Azhar. De quoi le distinguer des autres ! Il tient d’ailleurs toujours à mentionner qu’il a été l’un des premiers récitateurs du Coran, diplômé d’Al-Azhar. C’est aussi un chanteur soufi qui puise dans la poésie pour louer Allah et son prophète. « A travers l’Histoire, les cheikhs qui ont fait leur apparition vers la fin du XIXe et le début du XXe siècles ont eu une grande influence sur le chant oriental. Grâce à eux, on a vu naître des stars et des divas comme Oum Kalsoum et Abdel-Wahab, qui ont eu des mounchids et récitateurs de Coran pour maîtres ». Ensuite, il insiste sur l’idée que « l’école des cheikhs constitue la référence essentielle pour tous les arts authentiques. Il faut que l’Académie des arts ou l’Opéra du Caire, ou même les institutions artistiques prennent en charge l’organisation de classes, à même d’attirer les belles voix vers le chant religieux ». Un chant faisant partie du rituel soufi, qui remonte au temps des Fatimides.

Pour Al-Helbawi, l’art de l’inchad repose tout comme le chant traditionnel sur 3 éléments essentiels : la poésie, la voix et la mélodie. Grand amoureux de la poésie soufie et religieuse, cheikh Helbawi fait couramment mention des vers de Hassan bin Sabet, poète du prophète, de Kaab bin Zoheir, de bin Al-Fared, mais aussi des vers plus modernes de Mohamad Al-Tohami et Ahmad Al-Khouli. « Sous les Fatimides, le cercle du zikr devait regrouper trois éléments de base : le zikr (mention du nom de Dieu), la mozakra (études avec le cheikh) et l’inchad (louanges). Le soufisme est donc basé sur la relation entre le maître (le cheikh) et ses disciples. Ils ont un rapport de surveillance, de guidance ... », explique-t-il sur un ton sérieux. Et d’ajouter : « l’inchad soufi est basé sur l’improvisation du rythme. Le cheikh crée un rythme particulier rien que par la voix sans l’emploi d’instruments musicaux. Dans les tawachihs (chants languissants), le cheikh mêle la composition musicale à l’improvisation. Le chœur qui l’accompagne récite des vers religieux sur une mélodie particulière. De temps en temps, le cheikh rompt avec ce cadre et improvise puis revient à la mélodie de base. C’était le cas du chant du cheikh Ali Mahmoud, maître d’Aboul-Ela Mohamad, lequel a été à son tour le maître d’Oum Kalsoum ». Al-Helbawi arrête de parler et imite le style du cheikh Ali Mahmoud, puis il change d’air et chante à la manière d’Aboul-Ela Mohamad. Il arrive à manipuler sa voix, à la nuancer, sans aucun effort. Toujours en adoptant l’air du maître, il poursuit son explication comme il aime à le faire : les Ebtéhalats sont des textes improvisés qui gardent toujours le même maqam (mode). Tandis que le chant religieux tout court n’a pas de forme propre, c’est le genre interprété par les stars de la chanson telles que Oum Kalsoum, Mohamad Faouzi ou Chadia. Quant aux louanges familières des mouleds (commémoration d’un saint). « Ce genre appartient à la Haute-Egypte, c’est plutôt d’origine rurale. Il est apparu il y a 60 ou 70 ans. On récite alors des vers soufis qui parlent de l’amour de Dieu dans une ambiance de transe ».

Cheikh Helbawi est conscient de sa singularité parmi les autres chanteurs de louanges. Son public est celui de l’Opéra, des différents centres culturels et des centres de création artistique. Il cherche en fait une audience active et cultivée, à même de communiquer avec lui et à qui il peut transmettre son extase.

Cette voie de chanteur soufi, il la conçoit comme une destinée. Son milieu familial et sa formation l’ont voulu. Son père était un des cheikhs de la confrérie soufie de la Hamidiya Chaziliya, l’une des plus répandues en Egypte. « Dès l’âge de 4 ans, mon père m’a mis dans une école coranique (kottab). J’écoutais les cheikhs et étudiais le Coran. A l’âge de 10 ans, j’ai commencé à réaliser que je possédais une belle voix. Dans notre quartier, des voisins me demandaient de psalmodier le Coran. A l’écoute des différents cheikhs, j’ai découvert que chacun récite et lit le Coran à sa manière ». Et de poursuivre : « Dans mon enfance, j’aimais écouter le cheikh Mohamad Réfaat et le cheikh Mansour Al-Chami Al-Damanhouri, à la radio. Leurs émissions se donnaient tous les vendredi et mardi matin. Ces jours-là, je savais que j’allais être puni par le cheikh de l’école coranique car je faisais l’école buissonnière et partais à la recherche d’un café ou d’une maison avoisinante possédant une radio. Je restais debout pendant des heures afin d’écouter les belles voix de ces cheikhs. Je pleurais d’émotion et d’extase. Les coups de mon maître du kottab ne me faisaient pas mal ».

Diplômé de l’Institut de la récitation du Coran dépendant d’Al-Azhar, le jeune Helbawi a voulu plus tard se rapprocher du monde des interprètes du chant religieux.

Il assistait entre autres aux soirées animées par les cheikhs Cheachae, Moustapha Ismaïl, dans le quartier populaire cairote de Bab Al-Chaariya. Avec des amis, il voyageait parfois en train jusqu’à Tanta (dans le Delta), pour assister à une soirée de Moustapha Ismaïl dans la mosquée de Sayed Badawi. Progressivement, Al-Helbawi fait connaissance avec tous ces derniers et devient leur ami. Ensuite, il fut adopté par le musicologue Soliman Gamil avec qui il a fondé sa première troupe d’inchad, après avoir été embauché par la radio en 1979. En avril 1980, il donne un premier concert à Rennes (en France), à l’occasion du Festival de l’art naïf des pays du tiers-monde. La troupe d’inchad remporte alors le premier prix.

« J’ai beaucoup appris de Soliman Gamil. Je fréquentais également les centres et les instituts privés de musique. S’ajoute à cela l’apprentissage personnel des cheikhs qui faisait partie de ma formation parce que j’écoutais beaucoup de disques interprétés par les cheikhs Zakariya Ahmad et Al-Manilawi ». Al-Helbawi écoute en effet tout genre de musique. Il aime Bach, Chopin et Mozart. Sa bibliothèque renferme plusieurs ouvrages religieux et historiques dont L’Histoire des Arabes de Sidney, L’Histoire de la musique de Georges Farmer, Al-Aghani d’Al-Asfahani, etc.

« En 1998, j’ai pris part à un concert où les chants religieux islamiques et coptes se mêlaient harmonieusement à la 40e symphonie de Mozart. événement a eu lieu à l’Opéra de Marseille et à la cathédrale de Saint-Denis à Paris. Je représentais ma troupe d’inchad. Je comprenais que les musiques occidentale et orientale ont en commun deux modes : nahawand et agam. J’ai choisi alors de chanter le mode nahawand, parce qu’il est celui de la symphonie de Mozart. On m’a surnommé dans la presse le cheikh Mozart », raconte Al-Helbawi.

L’étude qu’il a effectuée sur Al-Moufid fi fan al-tagwid (L’Essentiel dans l’art de réciter le Coran) établit les règles d’une bonne récitation du Coran tout en expliquant les astuces permettant de maîtriser la voix et de cerner le sens des mots.

« La voix du mounchid joue sur l’improvisation, elle est liée au ciel, mais il faut se renouveler pour pouvoir continuer. C’est mon principe … J’ai repris les tawachihs de cheikh Ali Mahmoud et Taha Al-Fachni entre autres et je les ai mis en note musicale. J’ai préféré que ce soit interprété par une chorale », explique-t-il. Au départ, il chantait avec sa troupe en l’absence d’instruments de musique. Mais plus tard, il a voulu quand même mettre un peu de rythme ; il a dû alors employer le dof (tambourin) et la qawala après avoir vérifié que ces instruments étaient utilisés sous l’islam. En 1999, il s’est produit à l’Institut du monde arabe à Paris, accompagné d’une troupe de chant copte. Le ton était alors à la sobriété.

Le cheikh interprète parfois aussi ses propres vers et ses propres compositions musicales, tout en insistant sur l’idée d’être un simple amateur et non un professionnel. Modestie ou intelligence ?

Ainsi, tous les samedis, ses deux filles et deux fils se réunissent chez lui, avec leurs conjoints et ses 6 petits-enfants, pour chanter notamment des extraits de son album Sobhanak (Gloire à Dieu).

Durant le Ramadan, le programme du cheikh s’avère assez chargé. Il donnera les 3e, 7e, 8e et 10e jours de ce mois de jeûne musulman des concerts à l’Opéra du Caire, à Alexandrie, à la Maison Al-Harrawi au Caire et au Centre français de culture et de coopération de Mounira. La seconde moitié du mois, il se rendra en Arabie saoudite .

May Sélim

Jalons

9 février 1946 : Naissance à Bab Al-Chaariya, au Caire.

1979 : Chanteur religieux à la Radio.

1981 : 1er concert à l’étranger, en France.

1997 : 1er concert en Egypte à la Maison Al-Harrawi.

2003 : Concert en direct à l’occasion de la célébration du 6 Octobre accompagné de la chorale copte.

 

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