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Religion . Après la décision du ministère des Waqfs d’unifier l’appel à la prière, les muezzins du Caire craignent pour leur avenir. Certains d’entre eux ont même commencé à chercher d’autres débouchés. Tour d’horizon.

Le blues des muezzins

Pour la première fois en Egypte, un seul appel à la prière sera diffusé à partir de 365 minarets du Caire. Ce même appel pourra s’entendre partout, car la voix du muezzin qui s’élèvera de la mosquée du ministère des Waqfs (Biens religieux), sera diffusé à travers un circuit d’onde sonore vers toutes les mosquées de la capitale.

A Héliopolis, comme à Imbaba ou à Choubra, une seule voix lancera l’appel. Une décision qui vise à mettre fin à la cacophonie des haut-parleurs au moment de la prière. Pourtant, cette décision du ministère des Waqfs, qui sera d’abord appliquée au Caire pour être ensuite étendue à toute l’Egypte, ne cesse de susciter des remous, notamment parmi les muezzins.

Selon les chiffres officiels, le nombre des mosquées dépendant du ministère des Waqfs est estimé à 90 000. S’ajoutent à ce chiffre environ 20 000 appartenant à des privés et des ONG. Selon l’intellectuel de tendance islamiste Abdel-Sabour Chahine, la fonction du muezzin est une mission sacrée dans la culture musulmane. La preuve, beaucoup des compagnons du prophète se sont fait concurrence pour avoir cet honneur. « Le calife Omar Ibn Al-Khattab voulait à l’époque du prophète accomplir cette mission après l’émigration vers Médine. Mais le prophète lui a préféré Bilal, car il avait une belle voix. Cela explique à quel point les muezzins avaient du prestige à l’aube de l’islam, d’autant plus qu’une récompense leur est promise au jour du jugement dernier. Cette décision du ministère va mettre fin à ce métier. Les muezzins risquent de disparaître », explique Chahine. Il poursuit que la situation est plus grave pour les muezzins actuels. Les muezzins des 110 000 mosquées d’Egypte risquent de perdre leur gagne-pain. « Pourquoi s’en prend-on à tous les aspects religieux en Egypte ? », s’interroge un autre penseur qui a requis l’anonymat.


A Dieu le minaret …

Dans la mosquée Al-Nour, à Abbassiya, le muezzin, du haut de son minaret, appelle à la prière de l’après-midi. L’appel à la prière terminé, le muezzin descend de son minaret. Des dizaines de fidèles se ruent vers la mosquée, ôtent leurs chaussures avant d’entrer, jettent un regard furtif vers l’imam pour être sûr de n’avoir pas raté le début de la prière. Là, le muezzin répète l’appel sans recourir au microphone, puis cède la place à l’imam qui va guider les fidèles pendant la prière. « On ne sait pas ce que nous réserve l’avenir ... », s’interroge le muezzin de la mosquée Al-Nour. Et d’ajouter : « Nous sommes des fonctionnaires et nous jouissons d’un certain degré de professionnalisme. Tous les 5 ans, les muezzins sont promus et à cet effet, une prime leur est versée. Malgré nos modestes salaires, cette fonction nous garantit une certaine stabilité d’autant plus que nous jouissons d’une assurance médicale et sociale. Et bien que la durée de notre tâche ne dépasse pas les 5 minutes pour chaque prière, on est prié de rester toute la journée à la mosquée. De midi jusqu’à l’aube, surtout durant le mois de Ramadan. Nous finirons par devenir des fonctionnaires au chômage déguisé ». Pour cheikh Rouchdi Al-Chahhat, imam d’une mosquée à Madinet Nasr, les muezzins travaillant dans les mosquées qui dépendent du ministère des Waqfs ont été recrutés en tant que fonctionnaires. Cela signifie qu’ils ne vont pas chômer car ils ont d’autres tâches à accomplir, comme nettoyer la mosquée, l’ouvrir et la fermer, prendre soin des clés et de tout ce qu’elle contient. Leur travail ne se limitait pas seulement à l’appel à la prière. « Sinon, comment l’Etat pourrait-il attribuer un salaire à un fonctionnaire qui ne travaille qu’une demi-heure par jour ? ».

De la mosquée Al-Nour à la mosquée Al-Fath située à Ramsès, la même angoisse se lit sur les visages des muezzins. La mosquée propose beaucoup d’activités, entre autres des cours particuliers dans toutes les matières, des cours d’informatique, une assistance sociale aux plus démunis, etc. Là, personne ne chôme. Si le muezzin n’a plus à faire l’appel à la prière, il trouvera sans doute de quoi s’occuper dans cette grande mosquée. Pourtant, Anouar, muezzin, exprime son inquiétude : « Ma seule fortune, c’est ma belle voix. Si l’on met fin à ma carrière de muezzin, j’enterre ainsi ce présent dont Dieu m’a gratifié », poursuit-il. Selon Mahmoud Hamdi Zaqzouq, ministre des Waqfs, certains fanatiques essaient de créer une crise non justifiée. Ils profitent de la piété du peuple égyptien pour monter la foule contre l’Etat, et la presse à scandales veut enflammer les esprits. Selon les propos de Mahmoud Hamdi Zaqzouq, personne ne va chômer ; ils peuvent annoncer le début de la prière (Al-Iqama) ou bien remplacer l’imam. « C’est une expérience nouvelle qui va être appliquée dans certaines mosquées, puis on va étudier ses conséquences pour pouvoir la généraliser dans toute l’Egypte. Mais une chose est sûre, aucun muezzin ne va être mis à la porte », assure le ministre.


A chacun son astuce

Or, l’image paraît plus optimiste dans les mosquées privées. Cette décision ne va pas avoir de répercussions sur les muezzins, car la plupart d’entre eux exercent d’autres métiers et ne sont pas fonctionnaires au ministère des Waqfs. Selon une étude récente publiée dans un hebdomadaire indépendant, environ 66 % des muezzins des mosquées privées travaillent ailleurs. 32 % sont menuisiers, plombiers, vendeurs de foul ou de prêt-à-porter. Et sans attendre l’application de la décision, certains muezzins craignant d’être pris au dépourvu ont commencé à chercher un autre boulot. Ceux qui dépendent du ministère des Waqfs ont déjà commencé à travailler dans le noir. Hosni, muezzin dans une mosquée située dans un quartier huppé du Caire, profite de ses connaissances pour animer les soirées de deuil ou réciter le Coran au pied des tombes durant les commémorations annuelles, comme le veut la tradition égyptienne. « Certaines familles m’appellent chez elles pour psalmodier le Coran le vendredi », confie-t-il en avouant qu’il a un revenu convenable.

Moustapha, muezzin dans une zawiya (petite mosquée) à Kit-Kat, profite quant à lui de la soif d’éducation religieuse de certaines couches démunies pour enseigner le Coran aux jeunes de son quartier. Mais si une grande majorité de muezzins cherchent un palliatif dans le domaine religieux, Fahmi, muezzin dans une mosquée d’Al-Zawiya Al-Hamra, a décidé de chercher ailleurs. A l’instar des anciens cheikhs Salama Hégazi, Sayed Darwich et Zakariya Ahmad, Fahmi, 32 ans, a décidé de faire fortune en profitant de sa belle voix. Il a changé de look, a ôté sa galabiya pour porter des jeans et se prépare actuellement à sortir son premier album, qui risque de faire un tabac sur le marché de la cassette la saison prochaine !

Dina Darwich
Dina Ibrahim

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